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Innovation
Les prix et bourses pour l'innovation, un dispositif éphémère...

Innovation : à quand le « juste » prix ?

Alter Échos n° 445 7 juin 2017 Pierre Jassogne

Greentic, ImpulCera, Zénobe, Egaltitude, WB Health… Autant de prix lancés ces dernières années en Wallonie et à Bruxelles pour soutenir l’innovation, autant de prix qui ont disparu aujourd’hui.

Les raisons sont multiples. L’une des plus fréquentes est le changement de ministre. Ces appels à projets ne survivent pas au changement de législature. C’est le cas pour le prix Egaltitude ou Greentic qui appuyait des projets informatiques au service du développement durable. Ce programme lancé en 2013, né à l’initiative de Jean-Marc Nollet, alors ministre wallon, a permis de financer une dizaine de projets. « Certains ont donné lieu à de belles retombées en Wallonie, dont la création d’une société active dans l’assistance aux personnes autistes », explique Fabian Lapierre, en charge de ce programme, qui se bat désormais au sein de son administration pour le relancer. « Des discussions sont en cours avec le cabinet de Jean-Claude Marcourt pour relancer ce programme », nous précise-t-il.

Autre programme ayant connu le même sort : WB Health qui soutenait des projets dans les domaines de la santé, l’allongement de la durée et l’amélioration de la qualité de vie. Lui aussi est passé à la trappe avec le changement de ministre. « Ce n’est pas pour cela qu’il y avait un manque d’intérêt. Simplement, ce programme a été remplacé. Il y a des programmes qui existent depuis des années, qui s’inscrivent dans la durée, d’autres qui se limitent à un ‘one-shot’. On fait un essai, on regarde s’il y a du répondant de la part des différents promoteurs, des universités, des entreprises. Certains programmes sont lancés à la demande même d’un ministre parce qu’il veut marquer le coup », indique Pierre Demoitié, du SPW en charge du département des programmes de recherche.

« Relatif succès… »

Le prix Zénobe, qui mettait en lumière les acteurs de l’innovation et de la recherche en Wallonie, entre 2005 et 2013, a lui aussi disparu. Sa disparition de la scène wallonne de l’innovation est à attribuer au recentrage opéré par le ministre wallon de l’Économie, suite à la création de l’Agence pour l’entreprise et l’innovation (AEI). Cette structure regroupe, chapeaute et coordonne depuis lors toutes les initiatives en faveur de la visibilité de l’entrepreneuriat et de l’innovation en Wallonie. La prochaine initiative de ce type aurait lieu sous le label « 360 Possibles », un concept né en Bretagne, avec un événement prévu cette année et axé sur l’apprentissage, l’échange d’expériences et la créativité. Il s’adressera aux entreprises ainsi qu’aux instances et structures d’appui et de soutien au développement.

« La remise d’un prix avec cérémonie et prix en numéraire ne colle plus à la réalité des contraintes et des besoins des entrepreneurs », Anne Guillick, coordinatrice du prix Zénobe

Quant au prix Zénobe, les deux dernières éditions, nous assure sa coordinatrice Anne Guillick, ont connu un « relatif succès » en termes de « return » (visibilité des projets, visibilité des initiateurs). Peut-on aussi parler d’effet de mode ? « Mon expérience me laisse penser qu’en effet la remise d’un prix avec cérémonie et prix en numéraire ne colle plus à la réalité des contraintes et des besoins des entrepreneurs, davantage identifiés comme devant ‘faire’ de l’innovation et la ‘vivre’ plutôt que se la voir servir sur un plateau ! Les master classes et les conférences TEDx semblent illustrer cette tendance, admet-elle. Ce fut en tout cas une expérience passionnante de relever le défi, de contribuer à rendre visibles et potentiellement reproductibles des initiatives qui, sans ce prix, n’auraient peut-être pas connu le feu des projecteurs. »

Des prix sans structure

Parfois, si le prix disparaît, c’est pour mieux renaître et s’inscrire dans une politique structurelle. C’est le cas d’ImpulCera qui entre 2008 et 2013 a soutenu l’entrepreneuriat en économie sociale en Wallonie et à Bruxelles. En tout, c’est une quarantaine de projets qui ont pu être aidés. Au niveau wallon, ce dispositif a été repris et soutenu directement par l’Agence pour l’entreprise et l’innovation (AEI) qui a lancé des bourses citoyennes de 12.500 € pour étudier et préparer un nouveau projet d’entreprise coopérative avec l’accompagnement de conseillers, notamment. « Pendant deux ans, entre 2015 et 2016, ces bourses ont soutenu des projets comme le faisait ImpulCera », explique Marie-Caroline Collard, directrice de SAW-B qui assurait la mise en œuvre du prix ImpulCera. « C’était notre objectif : on voulait montrer qu’il y avait un besoin, qu’il fallait construire un dispositif et que ce soit repris dans l’outil parapublic. » Aujourd’hui, si ces bourses n’existent déjà plus, le nouveau dispositif des chèques-entreprises permet aux coopératives et aux porteurs de projet en économie sociale d’en bénéficier comme n’importe quel acteur économique. « Le seul problème qu’on rencontre, c’est au niveau de la praticabilité de ces chèques, notamment en ce qui concerne le paiement et la TVA, ce qui fait que, contrairement à ImpulCera, la somme totale ne va pas à la prise en charge du projet », déplore Marie-Caroline Collard. Côté bruxellois, après ImpulCera, la relève a été prise par COOP-City, projet Feder que SAW-B coordonne avec d’autres partenaires. « Des bourses spécifiques à l’innovation sont prévues pour des porteurs de projets qui veulent changer d’échelle, avec des services en consultance, de coaching, etc. C’est un dispositif inscrit sur cinq ans. L’objectif est de voir comment ces mécanismes peuvent s’inscrire de façon structurelle », admet Marie-Caroline Collard.

« Au gré des ministres, les prix se font et se défont. Cela donne un côté effet mode que nous déplorons », Hélène Derbaudrenghien, Unipso

Là est tout le problème du soutien financier de l’innovation sociale : si les prix vont et viennent au gré des ministres, leur inscription dans un financement public régulier est encore chose rare. Un constat que regrette aussi l’UNIPSO, l’Union des entreprises à profit social : « Actuellement, les pouvoirs publics ne disposent pas d’une stratégie structurelle en recherche et innovation sociale. Quant aux divers prix qui sont lancés, ici ou là, il est clair qu’au gré des ministres ils se font et se défont. Cela donne un côté effet mode que nous déplorons », souligne Hélène Derbaudrenghien, chargée de communication à l’UNIPSO. L’asbl a également son prix pour soutenir l’innovation sociale. La prochaine édition aura lieu normalement en 2018. « C’est un prix qui nous a permis de sensibiliser le monde politique. Grâce à ce prix et à la mise en place de toute une série de dynamiques, on a pu créer un ‘cluster’ innovation sociale, regroupant des politiques, des chercheurs, des financeurs et des porteurs de projet. La volonté est de sensibiliser tout l’écosystème aux enjeux de l’innovation sociale », continue Hélène Derbaudrenghien. Le prix a évolué aussi pour ne pas se limiter à une somme d’argent. « Lors de la seconde édition, en 2015, on a ajouté un accompagnement pour aider les lauréats à avancer dans leur projet. On sait très bien qu’une enveloppe de 5.000 à 10.000 euros donne de la visibilité, un peu de souffle, mais, après, il faut pouvoir avancer, trouver les contacts nécessaires, être appuyés par d’autres acteurs. Un prix est loin d’être suffisant. Il faudrait une reconnaissance structurelle de l’innovation sociale avec des fonds libérés pour cela. Malheureusement, ce discours est difficilement audible du côté des autorités qui ont du mal à reconnaître ces innovations sociales comme ayant un potentiel économique. »

En savoir plus

Lire le dossier d’Alter Echos 445 (juin 2017) : « Innovation, la mode du neuf »

A propos de l'auteur(e)

Pierre Jassogne

Pierre est devenu journaliste en 2010 après des études en lettres lors desquelles il se passionne pour les rapports entre littérature et presse. Enfant, il voulait déjà devenir journaliste et se revoit très bien ennuyer parents et voisins en faisant des interviews avec un enregistreur Fisher Price à cassette avec micro incorporé pour un journal parlé imaginaire. Bref, il avait ce métier dans le sang, mais à la naïveté de ses premiers pas dans ce métier, sa conception du journalisme a rapidement évolué : au début, il était dans le flux de l’info, de l’événement, du scoop à tout prix, mais a très vite décroché pour tenter d’autres voies à l’instar de sa collaboration avec Alter Échos commencée en 2012. Selon Pierre, le journalisme doit être dans les marges du réel, en refusant l’évidence, en allant au-delà de ses propres convictions aussi, en se frottant aux contrastes du monde, mais en y puisant chaque fois une certaine expérience des hommes, des choses, à travers des visages ou des sensations. Idem pour le social : au-delà des politiques menées, des subsides octroyés, des noms de ministres, il en va davantage du témoignage d’un engagement, d’une conviction portée par des citoyens, souvent anonymes, pour rendre ce monde un peu plus juste, un peu plus vrai. « Comme journaliste, on tente de rendre audibles ces preuves de résistances humaines face au discours inquiétant de la financiarisation à outrance, du populisme politique ou de la numérisation sans visage ». « Se reposer ou être libre », disait le philosophe grec Thucydide, quatre siècles avant notre ère. Face à la montée de l’insignifiance, il en va de même pour le journalisme, même si la tâche est grande, difficile, mais néanmoins stimulante et passionnante.

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