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Farhad Khosrokhavar : former pour prévenir la radicalisation

La lutte contre le radicalisme est au coeur des préoccupations politiques depuis le début de l’année 2015. Quelles significations recouvre-t-elle ? Quel rôle peuvent avoir les travailleurs sociaux pour prévenir la radicalisation des jeunes? Comment déradicaliser sans stigmatiser ? Dans le cadre de son plan de lutte contre la radicalisation, Rachid Madrane, Ministre de l’Aide à la Jeunesse, des Maisons de Justice à la Fédération Wallonie-Bruxelles , a décidé de mettre sur pied une série de conférences à destination des travailleurs sociaux.
Ce 1er juin, il invitait le sociologue franco-iranien Farhad Khosrokhavar, spécialiste de la radicalité. Il a publié entre autres L’Islam dans les prisons (2004, Balland) et Radicalisation (2014, Maison des sciences de l’homme).

05-06-2015

La lutte contre le radicalisme est au coeur des préoccupations politiques depuis le début de l’année 2015. Quelles significations recouvre-t-elle ? Quel rôle peuvent avoir les travailleurs sociaux pour prévenir la radicalisation des jeunes ? Comment déradicaliser sans stigmatiser ? Dans le cadre de son plan de lutte contre la radicalisation, Rachid Madrane, Ministre de l’Aide à la Jeunesse et des Maisons de Justice à la Fédération Wallonie-Bruxelles, a décidé de mettre sur pied une série de conférences à destination des travailleurs sociaux.

Ce 1er juin ,il invitait le sociologue franco-iranien Farhad Khosrokhavar, spécialiste de la radicalité. Il a publié entre autres L’Islam dans les prisons (2004, Balland) et Radicalisation (2014, Maison des sciences de l’homme). L’objectif de cette nouvelle rencontre est de “transmettre expertise et analyse aux travailleurs” et non, insiste-t-il “de transformer les travailleurs sociaux en détecteurs de radicalisme” (relire à ce sujet notre dossier : “Assistants sociaux : détecteurs de radicaux ?”, AE, N°397, 17 février 2015).

A.E : Rachid Madrane précise qu’il n’entend pas “faire des travailleurs sociaux des détecteurs de radicaux”. Il peut toutefois exister certaines dérives, comme le non-respect du secret professionnel. Quel est votre avis ?

F.K : Il faut rassurer les gens. Les fonctionnaires doivent avoir pour tâche de prévenir la radicalisation, mais il faut se méfier des abus comme la délation sur base du faciès. Ne rien faire est dangereux aussi. L’action sociale n’est jamais vraiment neutre.

A.E : Existe-t-il aujourd’hui une certaine urgence à former les personnes qui se situent en première ligne ?

F.K : Oui, pour qu’ils ne confondent pas indûment l’islam et la radicalisation. Il faut aussi qu’ils comprennent aussi que l’islam radical n’est pas l’islam fondamentaliste.

A.E : La confusion est souvent faite, dans l’opinion publique ou les médias. Comment changer ce regard ?

F.K : Il faut se rendre compte qu’il existe aujourd’hui une infime minorité de musulmans qui prend en otage les musulmans autant que les autres, sinon davantage. L’islam radical compte parmi ses victimes 95 % de musulmans, que ce soit en Syrie, en Irak, en Afghanistan, au Pakistan. La vue simpliste de l’opinion publique qui relie radicalisation et musulmans est fausse. D’ailleurs, de nombreux musulmans rejettent les islamistes, ils pensent que ce ne sont pas de vraies musulmans. C’est une guerre au sein de la même civilisation, et non une guerre des civilisations. N’oublions pas que les radicaux peuvent aussi se recruter chez les non-musulmans par le principe de conversion.

A.E : Vous abordez la dimension symbolique de l’attaque contre Charlie Hebdo.

F.K : Charlie Hebdo, c’est 17 morts. Un attentat au Pakistan, 150 morts. Pourtant, nos sociétés ne réagissent pas en termes quantitatifs mais symboliques. Charlie Hebdo représente une blessure profonde du “vivre ensemble” et de la libre expression.

La radicalisation naît aussi auprès de la classe moyenne.

A.E : Comment définir la radicalisation ?

F.K : C’est la conjonction d’une idéologie extrêmiste et d’une action violente. S’ils sont dissociés, il n’y a pas de radicalisation. C’est la définition la plus simple. Dans mon livre, j’en donne une vingtaine pour expliquer la radicalisation dans ses nuances et pour restituer à la réalité son propre poids. L’écrasante majorité du monde musulman est paisible.

A.E : Vous travaillez actuellement sur les prisons. La prison est-elle un vivier de radicalisation comme certains laissent l’entendre ?

F.K : C’est un fantasme que la presse notamment cultive. La prison est une étape parmi d’autres. La prison encourage la radicalisation au même titre que les banlieues, les familles disloquées, l’islam,…. La prison n’est pas la seule étape. D’ailleurs, j’explique aussi dans mon livre que la radicalisation naît aussi auprès des jeunes de la classe moyenne, sans antécédents.

A.E : Le ministre de la Justice, Koen Geens, annonçait en mars dernier vouloir effectuer une “répartition judicieuse” des détenus entre les différentes prisons du pays, prenant en compte les risques de radicalisation religieuse. Manuel Valls, Ministre de l’Intérieur,  a également proposé d’isoler les détenus radicaux des autres, comme c’est déjà le cas dans une prison du Val-de-Marne. Est-ce selon vous une bonne idée ?

F.K : Il est trop tôt pour se prononcer pour la France. Je peux toutefois déjà dire qu’en mettant ces détenus ensemble, on renforce aussi leurs liens. Les jeunes rentrés de Syrie ne présentent pas tous le même profil. J’en distingue plusieurs. Il y a les djihadistes “endurcis”, les plus dangereux, qui savent manipuler des armes… Les “louvoyants”, qui reviennent déçus, brisés dans leur idéalisme révolutionnaire. Si vous les mettez avec les premiers, ils risquent de devenir comme eux. Il peut aussi être dangereux de mélanger les “repentis” avec les “endurcis”.

A.E : Quelles pistes de déradicalisation avancez-vous ?

F.K :  Il faut organiser des  “séances” de “déradicalisation” adaptées. La prise en charge doit aborder l’aspect psychologique, théologique et social du phénomène. Ce travail doit être mené avec des psychothérapeutes, des imams, des agents sécurité,… Il doit être suivi d’un débat de société qui dépasse le seul problème du djihadisme. 

Lire : Radicalisation, Farhad Khosrokhavar, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, coll. « Interventions », décembre 2014, 192 p., 12 €

Aller plus loin

Notre dossier : “Assistants sociaux : détecteurs de radicaux ?”, AE, N°397, 17 février 2015

 

Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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