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Sécurité

Face aux violences, les femmes handicapées retrouvent de la puissance d’agir

Parce qu’elles sont femmes et parce qu’elles sont handicapées, les femmes vivant avec un handicap intellectuel sont doublement vulnérables face aux violences. Une réalité pointée du doigt par des organismes de terrain. Forte de ce constat, l’asbl Garance propose des ateliers «vivre en sécurité» par et pour les femmes handicapées.

(c) Céline Teret

Parce qu’elles sont femmes et parce qu’elles sont handicapées, les femmes vivant avec un handicap intellectuel sont doublement vulnérables face aux violences. Une réalité dénoncée par des associations de terrain. Parmi leurs leviers d’action: des ateliers «vivre en sécurité» par et pour ces femmes.

Un large sourire se déploie sur le visage de Dona, comme pour dissimuler l’agitation de ses mains. Cette jeune femme pétillante vient aujourd’hui témoigner. Elle y tenait et s’y est préparée, avec son accompagnatrice. Elle raconte les violences dans son couple. Elle raconte un entourage peu à l’écoute. «Quand j’essayais d’en parler, on me disait que ce n’était pas grave. On ne me croyait pas… C’était moi la coupable.» Jusqu’au jour où un service d’accompagnement lui prête une oreille attentive et la soutient dans ses démarches pour s’extirper de cette situation. Elle trouve un appartement et se reconstruit. «J’ai appris à écouter mon cœur et mon corps, j’ai appris à dire non. Maintenant, je suis épanouie et libérée.»

Face à Dona, une assemblée de femmes qui, elles aussi, vivent avec un handicap intellectuel. En ce jour ensoleillé d’octobre, des professionnels du secteur du handicap ont également répondu à l’appel lancé par Garance, une asbl œuvrant contre les violences basées sur le genre. Au cœur des interventions et ateliers de cette journée1: les violences faites aux femmes handicapées et les leviers d’action pour s’en prémunir.

«Les femmes vivant avec un handicap intellectuel restent exclues de la société, que ce soit de l’espace public, du marché du travail ou des instances de pouvoir, et elles restent invisibles dans la culture populaire.» Irene Zeilinger, directrice de Garance.

Double vulnérabilité

«Les femmes handicapées se trouvent dans une position sociale doublement désavantagée. D’un côté par le sexisme, qui induit des relations de pouvoir inégales entre hommes et femmes. De l’autre par le validisme, qui impose le standard de la personne ‘valide’ comme étant la norme et discrimine donc les personnes handicapées. Ces deux -ismes décrivent une organisation de la société inégalitaire qui se manifeste dans des institutions, mais aussi dans des attitudes et comportements individuels.» Ce constat, Irene Zeilinger, directrice de Garance, le brandit depuis de longues années. Avec son association, elle organise des ateliers «vivre en sécurité» destinés aux femmes handicapées afin de trouver les ressources en elles pour prévenir les violences psychologiques, sexuelles, physiques, économiques.

Pour Irene et ses collègues, cela saute aux yeux: les femmes handicapées sont doublement vulnérables face aux violences. Parce qu’elles sont femmes et parce qu’elles sont handicapées. «Les femmes vivant avec un handicap intellectuel restent exclues de la société, que ce soit de l’espace public, du marché du travail ou des instances de pouvoir, et elles restent invisibles dans la culture populaire», poursuit la directrice de Garance.

De son fauteuil roulant, Ann Van den Buys porte la parole de Persephone, une association anversoise de et pour les femmes porteuses d’un handicap. «Il existe beaucoup de stéréotypes à l’encontre de la femme handicapée, explique-t-elle. Si elle veut travailler ou fonder une famille, on lui répond d’enlever ça de sa tête. Tandis qu’à l’homme handicapé on dit que ça lui fera du bien de travailler ou d’avoir une femme qui s’occupera de lui.» Qui plus est, «la société renvoie une image peu attractive des femmes vivant avec un handicap intellectuel, souligne Irene Zeilinger. Par conséquent, on considère que ces femmes peuvent s’estimer heureuses si un homme daigne s’intéresser à elles… même si c’est sans respect pour elles.»

La pente glissante vers les violences n’est alors pas bien loin. D’autant que les femmes handicapées sont particulièrement touchées par le chômage et par la pauvreté. Davantage que les personnes «valides» et davantage que les hommes handicapés. Ce qui les plonge dans une situation de dépendance financière, vis-à-vis de leur conjoint, de leur famille ou de leur institution.

Peu outillés pour faire face à cette problématique, les professionnels détectent difficilement les signes de violence. «Les intervenants médico-sociaux ont tendance à minimiser le phénomène parce que ce public est considéré comme ‘difficile’, parce qu’est véhiculée l’idée selon laquelle c’est comme ça que les personnes handicapées fonctionnent entre elles, explique Gémaëlle Corsini, coordinatrice de la Maison plurielle, une association qui lutte contre les violences conjugales et intrafamiliales. Le rapport de domination est alors relégué au statut de conflit ou à un mode de fonctionnement.»

Surprotégées et mises en doute, «les personnes porteuses de déficiences intellectuelles, hommes ou femmes, sont très souvent infantilisées, même par certains professionnels», explique pour sa part Michel Mercier, professeur au département psychologie de l’Université de Namur. On les surprotège, aussi, en gardant tabou l’apprentissage du corps, l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle. «La crainte est que les informer provoquerait des désirs jusque-là inexistants», remarque la directrice de Garance. Avec, pour conséquence, la difficulté pour ces femmes de reconnaître les signes de violences, psychologiques, physiques, sexuelles, et d’en parler. Et pourtant… «Il y a quatre fois plus d’abus sexuels envers les personnes handicapées qu’envers les personnes valides, fait remarquer Michel Mercier. Et dans 80% des cas, ce sont les femmes qui sont abusées.»

Peu de femmes handicapées portent plainte. «Elles ont honte, sont trop isolées, pensent qu’on ne les croira pas, ne savent pas comment faire…», raconte Ann Van den Buys, de Persephone. Et lorsque les femmes vivant avec un handicap mental trouvent la force de pousser la porte d’un commissariat de police, leur témoignage est souvent mis en doute. Parce qu’elles s’expriment «différemment» et ne mémorisent pas toujours tous les détails. Parce que les questions posées ne sont pas adaptées à leur handicap.

Autre problématique laissée dans l’ombre: la stérilisation, à leur insu, des personnes déficientes intellectuelles. Le plus souvent, la ligature des trompes pour les femmes. Plus rarement, la vasectomie pour les hommes. «En Belgique, la stérilisation forcée existe aujourd’hui, explique Irene Zeilinger. Parfois ce sont les familles qui en décident sans la femme concernée, parfois les institutions d’accueil l’imposent comme condition d’accès pour se couvrir. Il n’y a pas de loi qui l’interdit. Un comité de trois médecins doit décider de la nécessité de stériliser, dans le ‘meilleur intérêt’ de la femme. Le meilleur intérêt de la femme, s’il n’est pas défini clairement, permet aux décideurs de se baser sur leurs propres conceptions de ce qui est important et pratique.»

«Les personnes porteuses de déficiences intellectuelles, hommes ou femmes, sont très souvent infantilisées, même par certains professionnels.» Michel Mercier, département psychologie de l’Université de Namur.

Ateliers par et pour les femmes

Afin de prévenir ces différentes formes de violences, l’asbl Garance s’est lancée cette année dans un projet pilote mené en collaboration avec des associations de terrain du secteur du handicap mental. Une nouvelle formule a été éprouvée, basée sur la méthode de l’apprentissage par les pairs. Cinq femmes vivant avec un handicap intellectuel, ainsi que leur accompagnante respective (des travailleuses des associations partenaires), ont suivi une formation sur la prévention des violences. Ces cinq femmes ont ensuite guidé elles-mêmes des ateliers sécurité auprès de leurs «paires», d’autres femmes handicapées. Caroline Boillet, formatrice chez Garance: «Ces femmes détiennent de nombreuses stratégies de prévention et de résistance. Dans les formations qu’on propose et les ateliers qu’elles mènent par la suite, l’accent est mis sur le partage des solutions qu’elles ont déjà.»

Ce projet pilote invite aussi à identifier ses limites personnelles. Un exercice d’autant plus complexe dans un contexte où l’assistance aux personnes handicapées se révèle parfois étouffante. «L’assistance dont ont besoin certaines femmes vivant avec un handicap intellectuel limite le développement de leur identité et estime de soi, souligne Irene Zeilinger. On fait les choses à leur place parce que c’est plus pratique, plus facile, plus rapide. Cela crée un manque de possibilités pour explorer leur potentiel et pour faire des expériences d’autonomie et de responsabilité.» En formation, ces femmes testent leur zone de confort, apprennent à déterminer leurs propres limites et à les respecter. Elles s’exercent à dire «non!» dans des situations où habituellement elles acquiescent en silence.

Pour aborder les agressions rencontrées dans l’espace public, Garance et les associations partenaires ont également identifié une série de situations vécues spécifiquement par les femmes handicapées. Les moqueries et insultes en rue. Un caissier qui ne rend pas la monnaie au magasin. L’administration d’un médicament par un professionnel sans aucune explication. Une main baladeuse dans le métro. À l’aide de jeux de rôle, ces situations sont ensuite vécues en animation. Les participantes se mettent en scène pour élaborer, ensemble, des stratégies d’autodéfense, entre éclats de rire et encouragements. «Le jeu de rôle permet de s’amuser en partant de situations parfois dures, raconte Caroline Boillet. Le fait de jouer la situation, c’est déjà l’imprégner, physiquement, mentalement.»

De ce projet, les cinq participantes en ressortent grandies. Chantale partage: «J’ai adoré animer et j’ai appris beaucoup de choses. Ça fait du bien pour tout le monde de savoir qu’on a nos trois droits: se sentir en sécurité, forte, libre!» Ces trois droits, ces femmes les ont criés et mimés, répétés avec amusement et ferveur, tout au long du processus. Telle une revendication trop longtemps enfouie.

1. Journée d’étude « Non, c’est non ! Ateliers sécurité par et pour les femmes vivant avec un handicap intellectuel », 15/10/2018. Infos : www.garance.be.

Céline Teret

Céline Teret

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