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Justice

En prison, un décès sur trois est un suicide

En Belgique, le taux de suicide en prison est huit fois supérieur à celui enregistré dans la population. Un chiffre qui révèle l’ampleur du choc de l’incarcération, tout comme le caractère précaire des conditions de vie derrière les barreaux. Face à ce constat, la Concertation des associations actives en prison (CAAP) réfléchit à la mise en place d’un plan de prévention.

© Flickrcc Rodrigo Kore

En Belgique, le taux de suicide en prison est huit fois supérieur à celui enregistré dans la population. Un chiffre qui révèle l’ampleur du choc de l’incarcération, tout comme le caractère précaire des conditions de vie derrière les barreaux. Face à ce constat, la Concertation des associations actives en prison (CAAP) réfléchit à la mise en place d’un plan de prévention.

Il y a un suicide par mois dans chaque prison du pays. Louis Favril, criminologue à l’UGent, a étudié l’ampleur de ce phénomène largement tabou. Entre 2000 et 2016, 262 détenus se sont suicidés en prison. « Un mort sur trois en prison est un suicide », explique le chercheur. Mais il s’agit peut-être d’une sous-estimation car certains suicides peuvent être considérés comme des accidents, à la suite d’une overdose par exemple. Un suicide sur deux a lieu entre 21 et 6 heures, moment où il y a moins de personnel, et dans neuf cas sur dix par pendaison, généralement dans une cellule individuelle (60 %).

Un suicide sur cinq s’est déroulé lors du premier mois d’incarcération, 23 % durant les deux premières semaines et 15 % lors de la première. « Les six premiers mois sont une période à haut risque. Le passage d’une société libre à la prison est lourd pour la plupart des détenus, continue Louis Favril. Ils perdent soudainement leur liberté mais également un soutien social. La prison engendre un isolement tant social qu’affectif et l’adaptation n’est pas toujours facile. »

« Outre la fourniture de soins de santé mentale, des interventions modifiant le régime pénitentiaire peuvent fournir une réponse pour cette population à risque. L’un ne va pas sans l’autre. » Louis Favril, UGent.

Parmi les détenus passant à l’acte, 20 % étaient internés et 87 % avaient connu à un moment de leur existence des troubles psychiques. Le chercheur flamand a constaté, chez les détenus interrogés, la présence d’antécédents suicidaires ou de tentatives de suicide au cours de leur vie. « Environ un quart des prisonniers ont déclaré avoir eu des idées suicidaires au cours de l’année écoulée en détention et 44 % depuis le début de leur incarcération. Un phénomène qui tient autant aux vulnérabilités extérieures importées en prison (troubles psychiques, antécédents suicidaires, addictions…) qu’à des variables propres à l’expérience carcérale (manque d’activité professionnelle, isolement, surpopulation, violence physique et morale, difficile application des droits fondamentaux…). »

Ces résultats soulignent, selon Louis Favril, la nécessité d’une approche multidimensionnelle de la prévention du suicide en milieu carcéral. « Outre la fourniture de soins de santé mentale appropriés, des interventions significatives modifiant le régime pénitentiaire peuvent fournir une réponse pour cette population à risque. L’un ne va pas sans l’autre… »

En 2017, l’Observatoire international des prisons (OIP) s’était déjà intéressé au sujet. Dans son analyse, il en appelait à une meilleure coordination des assistants sociaux, médecins, psychologues afin d’évaluer les profils à risque.

L’OIP montrait surtout que le suicide est souvent lié à une politique sécuritaire plus stricte. On constatait en effet une diminution des tentatives de suicide dans les établissements pénitentiaires accordant davantage d’importance, de reconnaissance et de respect à la condition humaine ainsi qu’aux relations entre détenus. De même, l’OIP relevait que les personnes ayant mis fin à leurs jours comptaient plus d’incidents disciplinaires que les autres. L’organisation rappelait aussi qu’il existe un nombre non négligeable de tentatives de suicide qui ne sont pas officialisées. « Les établissements réagissent de manière à neutraliser l’auteur de la tentative en le plaçant au cachot et peuvent même adopter des sanctions disciplinaires à son encontre. Les tentatives sont parfois interprétées par la direction comme une atteinte à la sécurité plus que comme un appel à l’aide nécessitant une prise en charge et un accompagnement psychologique », précisait le rapport.

Vers un plan de prévention ?

À l’heure actuelle, il n’existe pas de ligne directrice sur la prévention du suicide dans les prisons ni d’accompagnement prévu pour les personnes détenues comme pour les intervenants de terrain, le personnel pénitentiaire ou les familles face à ces situations, raison pour laquelle la CAAP se penche sur un plan de prévention et d’accompagnement côté francophone. « Le suicide en prison se réduit souvent, à l’extérieur de la prison, à des statistiques, mais, de l’intérieur, il est vécu dramatiquement… Peur de démoraliser les autres détenus, crainte de ne pas savoir aborder le sujet. En tant qu’acteurs de terrain, nous nous sentons impuissants face à un tel phénomène, nous interrogeant sur ce que nous aurions dû ou pu faire. Il y a très peu place donnée à une parole commune lors de ces événements », reconnaît Jacqueline Rousseau, présidente de la CAAP. À ses yeux, la réponse la plus rapide et la plus simple consisterait à améliorer le quotidien, en proposant des activités, de l’aide, du dialogue, en ayant une approche globale de la détention. « Mais le taux de suicide en prison appelle à aller plus loin, en ciblant davantage les personnes à risque. »

En France, pays qui connaît comme la Belgique des taux de suicide en détention élevés, un dispositif de « codétenus de soutien » a été déployé depuis quatre ans dans dix-huit établissements, en partenariat avec la Croix-Rouge. « Les codétenus de soutien sont obligatoires dans tous les établissements pénitentiaires de plus de 600 places et il y en a entre six et douze par prison », indique Camille Varin, chargée de mission à la Croix-Rouge française. Ces personnes ont une formation de cinq jours (secourisme, écoute…) qui leur permet de repérer et de signaler les détenus qui entreraient dans une phase suicidaire. « Ils exercent une veille et ont pour mission d’aller au-devant des personnes qui leur semblent en difficulté, en leur offrant un espace de parole confidentiel », poursuit Camille Varin. Selon les situations, ces codétenus peuvent proposer de faire le lien avec les personnels pénitentiaires ou les équipes soignantes. Clairement identifiés, ils peuvent aussi être sollicités directement par les détenus ou intervenir à la demande de l’administration.

« Les tentatives de suicide sont parfois interprétées par la direction comme une atteinte à la sécurité plus que comme un appel à l’aide. » OIP

« Pour les recruter, on choisit parmi les détenus durablement installés en détention, ayant de longues peines, de bons rapports avec l’administration et n’ayant pas connu de problème disciplinaire. On essaie aussi de privilégier des personnes qui n’ont pas de problème d’addiction », ajoute la chargée de mission. Pour limiter les risques de dommages collatéraux sur ces codétenus, ces derniers sont tenus de participer à des groupes de parole au sein desquels ils peuvent partager leurs expériences et difficultés. Ces temps d’échanges sont assurés par des bénévoles de la Croix-Rouge afin de garantir la liberté de parole et la qualité d’écoute, mais aussi éviter tout risque d’instrumentalisation. « L’efficacité du dispositif reste néanmoins difficilement mesurable, même si on a assisté à une diminution du nombre de suicides en prison en France ces dernières années », admet Camille Varin.

Pierre Jassogne

Pierre Jassogne

Journaliste (social, justice)

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