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Migrations
(c)Kristof Vadino

En Flandre, les migrants n’ont pas la côte

Alter Échos n° 463 10 avril 2018 Cédric Vallet

Des migrants en transit tentent toujours de gagner le Royaume-Uni à partir de Zeebruges. Ils errent entre Dunkerque, Ostende et Bruxelles à la recherche d’une solution. Ils sont peu nombreux et reçoivent peu d’aide. Les interventions policières sont récurrentes. Reportage.

L’église Saint-Donatien, à Zeebruges, est entourée de véhicules policiers. Sur le petit parvis, deux hommes en uniforme maintiennent un individu, jambes et bras écartés, contre le mur de l’édifice. Ils procèdent à une fouille minutieuse avant d’embarquer le jeune homme, les mains liées derrière le dos, dans l’une des fourgonnettes. « Mais vous les arrêtez pendant la distribution alimentaire ? », interpelle un passant. « Non, répond un policier. La distribution n’a pas commencé, et puis ce sont des sans-papiers. » Et en effet, la distribution quotidienne de repas aux migrants en transit, à Zeebruges, débute à 17 h 30. Il n’est pour l’instant que 17 h 15. Tout est une question de choix du moment.

À l’intérieur de l’église, la recherche bat son plein. Une femme policière montre un certain zèle à la tâche. Accompagnée de son berger allemand, elle arpente nerveusement la nef, les bas-côtés, le déambulatoire, à la recherche d’un homme dissimulé. Elle brandit sa lampe de poche dans tous les recoins et s’attarde dans le confessionnal, sans trouver personne. Les policiers rangent le relatif désordre qu’ils ont causé, avant de rentrer au poste.

Bilan de leur journée : l’interception d’une poignée de migrants. « Une vingtaine », affirme le bénévole en charge de la préparation du repas. Ce dernier a observé la scène d’un air d’habitué. Car les interventions policières – police locale ou maritime – à Zeebruges sont régulières. « La police vient ici parce que c’est un lieu de rassemblement », explique le bénévole.

Lors de ces arrestations, l’identité des migrants sera consignée, tout comme leurs empreintes digitales, leur téléphone fouillé, puis c’est l’Office des étrangers qui décidera de leur sort, en fonction des possibilités concrètes de rapatriement. Dans la plupart des cas, ils seront libérés après quelques heures.

Les migrants en transit ne sont pas nombreux sur la côte belge. Le 28 mars, ils étaient 37 à prendre un repas à l’église Saint-Donatien. Lors d’une vaste opération policière qui eut lieu dans la nuit du 5 au 6 mars sur toute la zone côtière, 72 personnes en séjour irrégulier avaient été « interceptées », pour reprendre la terminologie officielle. La nationalité des migrants qui passent à Zeebruges évolue. Des groupes d’Iraniens ont commencé à investir l’église et ses alentours en 2015. Ils ont été remplacés par des Soudanais et des Érythréens. Aujourd’hui, ce sont surtout des personnes originaires du Maghreb qui transitent par la côte.

Une présence éphémère

À Zeebruges, le gros des migrants n’a qu’une présence éphémère. Ils sont plus visibles qu’à Ostende et attirent l’attention. Les policiers sont vite avertis. Ils ne s’attardent donc pas longtemps dans la petite ville portuaire. Frank De Meester est procureur à Bruges. Son job est de démanteler les réseaux de passeurs. Il pense qu’aujourd’hui, les migrants « se cachent mieux et qu’ils repartent vers d’autres villes ».

« Ils essayent de passer par le port, mais ça ne marche pas du tout, explique Melissa De Medts, du service social de Caritas. Peu d’entre eux restent. Il y a beaucoup d’interventions policières, c’est difficile pour les gens de venir. » Leur but, bien sûr, est de gagner le Royaume-Uni. Lorsqu’ils échouent, les migrants cherchent des lieux de repli. Bruxelles, Calais, Dunkerque… voire des communes côtières moins hostiles à leur présence. « Les interventions policières à Zeebruges sont peut-être à l’origine du fait que des migrants se déplacent pour aller dormir ou pour manger. Ils utilisent souvent le tramway qui longe la côte », explique Frank De Meester.

Parmi les villes côtières qui attirent des migrants, il y a Ostende. « Il n’y a pas beaucoup de gens, mais certainement plus qu’il y a six mois. C’est peut-être à cause du ferry », lance une source policière. Le ferry, c’est la hantise des autorités locales. En 2018, une ligne directe entre la Belgique et l’Angleterre doit rouvrir à Ostende, faisant craindre aux autorités que la ville ne (re)devienne un point de fixation migratoire.

Mais même en l’absence de ferry, des migrants arrivent à Ostende. Certains viennent pour dormir dans le centre de nuit tenu par le Centre d’action sociale (CAW), avant de repartir tenter leur chance ailleurs. C’est par exemple le cas de Waleed, un ressortissant algérien. Il rêve de traverser la mer du Nord pour rejoindre sa famille en Angleterre. Il erre entre Calais, Ostende, Bruges, et même aux Pays-Bas, en quête d’une solution. « J’essaye de passer tous les jours », dit-il.

Il vient de passer une nuit au centre social, pour récupérer de ses nuits précédentes. Car à Zeebruges, les solutions sont toutes précaires. « Avec 17 autres personnes, nous avons dormi dans une laverie du village, poursuit-il. La propriétaire acceptait qu’on soit là, elle nous aidait. » Chez Caritas, qui vient en aide aux migrants à Calais, Amid Al Sino constate que « l’une des plus grandes difficultés des migrants en transit est de trouver un endroit pour dormir ». Selon le procureur, « certains sont hébergés chez quelques bénévoles, d’autres occupent des maisons vides ou condamnées, voire des maisons secondaires ».

Ceux qui restent à Zeebruges reçoivent de l’aide du prêtre Fernand Marchal, de l’église Saint-Donatien. Il distribue des petits déjeuners et des bénévoles offrent un repas chaud tous les soirs. Deux douches sont mises à disposition ainsi que des vêtements propres.

Tenter la traversée, en camion ou en bateau

Le port marchand de Zeebruges est l’un des plus grands ports d’Europe. Il s’étend sur de vastes espaces clôturés où s’entassent des conteneurs et où les voitures neuves, destinées au marché européen, s’enchaînent à perte de vue. « Zeebruges, c’est leur étape finale, explique Frank De Meester. Ils tentent de pénétrer dans le port pour grimper dans les cargaisons que les camions viennent récupérer en direction du Royaume-Uni. »

Entrer dans l’enclave portuaire lorsqu’on n’y est pas habilité n’est plus un acte anodin. Le législateur a inséré, dans le Code pénal, un article punissant sévèrement « l’intrusion dans une entreprise portuaire ». La loi du 12 mai 2016 a pour but de dissuader les migrants de pénétrer dans ces enclaves commerciales. Les peines de prison qu’ils encourent sont importantes. De huit jours à six mois pour une simple intrusion. Jusqu’à un an de détention ferme lorsque des circonstances aggravantes sont constatées – par exemple lorsque les faits sont commis la nuit ou en groupe (à partir de deux). Le procureur constate que le nombre de tentatives d’intrusion est en baisse. En 2017, 2.000 personnes avaient été arrêtées par la police maritime dans le port de Zeebruges, contre 3.000 l’année précédente. « Les gens savent désormais que c’est un risque. »

Ceux qui échouent au port tentent la traversée par d’autres moyens. Les trois parkings qui jalonnent l’autoroute côtière en direction de la France font régulièrement l’objet d’une surveillance policière, car ces lieux sont utilisés pour monter dans des camions. Enfin, certains essayent de passer en bateau de plaisance. « Nous savons que cela arrive, depuis Nieuport ou Blankenberge. »

Selon le procureur, le nombre de migrants à la côte « n’augmente pas considérablement ». C’est pour lui le résultat d’une politique volontairement dissuasive (et qui dépend des autorités communales, rappelle-t-il). « Sans cela, ajoute-t-il, beaucoup de gens viendraient de Bruxelles pour entrer dans le port. » De son côté, Anne Dussart, directrice de Caritas, déplore l’absence de volonté politique pour la mise en place d’un lieu d’accueil comme le hub humanitaire à Bruxelles, qui permettrait d’apporter une aide sociale et juridique aux migrants et d’atténuer les frustrations et le stress. « Ils sont là, donc il vaut mieux cerner la problématique et contrer le discours des trafiquants. »

 

Pierre Cybulski, volontaire à Médecins du monde depuis trois ans, met son expertise médicale à la disposition des migrants en transit ainsi qu’aux personnes précarisées de la côte. Trois antennes ont été mises en place par l’ONG : Zeebruges le lundi, Ostende le jeudi et Bruges le vendredi. Le 29 mars à Ostende, Pierre n’avait que deux consultations. À Zeebruges, vingt et une. « Le nombre de consultations fluctue énormément dû aux contrôles policiers. » Malgré tout, contrairement à Zeebruges, Médecins du monde et le Centre d’action sociale (CAW) sont parvenus à négocier une zone de non-intervention à Ostende pour permettre aux migrants en transit de bénéficier des soins et d’un accueil au centre de jour du CAW. Âgés de 16 et 25 ans, ces jeunes migrants sont généralement en bonne santé, les consultations restent donc, toute proportion gardée, relativement « basiques ». « Je rencontre souvent des problèmes dermatologiques comme la gale, à cause des conditions d’hygiène. En hiver, ce sont surtout des problèmes respiratoires du fait qu’ils dorment dans la rue. » Les traumatismes physiques sont également fréquents. Tombés d’un camion ou d’un mur, violences exercées par la police ou par les agents de sécurité du port, « ils reviennent avec des blessures ouvertes liées aux barbelés du port qu’ils tentent de franchir ou aux morsures de chiens des policiers et agents de sécurité, qui parfois les ont battus ».

En savoir plus

« Francken a l’asile fragile », Alter Échos n°452, 3 octobre 2017, par Cédric Vallet.
« Belgium Kitchen, dans la nuit des migrants », Alter Échos n°451, 26 septembre 2017, par Cédric Vallet.

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A propos de l'auteur

Cédric Vallet

Cédric nous vient tout droit du Sud… de la France, de Montpellier précisément. D’ailleurs, s’il ne devait pas travailler, il passerait son temps à jouer à la pétanque. Avec son collègue Julien Winkel, il forme le « pôle excellence » de la rédaction d’Alter Échos. Ce qui explique que son héros, c’est ledit Julien Winkel, dans ses grands jours. Doté d’un sens de l’humour bien aiguisé dont il fait souvent montre dans ses papiers, Cédric nous définit le social comme un bolo au Verschueren ; « ça n’existe plus mais c’était « social ». Il pratique le journalisme pour contredire tout le monde, tout le temps, à commencer par lui-même. cedric [dot] vallet [at] alter [dot] be

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