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Statistiques

Chômage : alors tu baisses ?

Alter Échos n° 451 27 septembre 2017 Julien Winkel

Voilà près de deux ans que l’on entend que le chômage est en baisse. Mais de quel chômage parle-t-on ? Cette embellie serait-elle due aux personnes éjectées des statistiques du chômage ?

Coluche n’hésitait pas à manier le rire en mode graveleux. Il y a donc peu de chance qu’il ait pensé au chômage lorsqu’il lança un jour « Les statistiques, c’est comme le bikini : ça donne des idées mais ça cache l’essentiel. » Il aurait pourtant dû. Voilà en effet un certain temps que le Forem ou Actiris annoncent tous les mois que le chômage a encore baissé. En ces temps de sortie de crise supposée, il s’agit a priori d’une bonne nouvelle. C’est compter sans le fait qu’il existe plusieurs manières de calculer le taux de chômage, celles-ci donnant parfois des résultats très différents. Et que la chute du nombre de demandeurs d’emploi cache parfois des réalités surprenantes. D’après nos calculs, la baisse du chômage administratif en Wallonie au cours de l’année 2015 pourrait par exemple être grandement influencée par un changement effectué dans la réglementation du chômage. Et pas au fait que les chômeurs aient trouvé du travail…

La chute du nombre de demandeurs d’emploi cache parfois des réalités surprenantes.

Face à cet embrouillamini, Alter Échos vous propose de faire le point et de mettre les chiffres en perspective.

Un chômage à 10,7 % ou à 14,5 % ?

Le taux de chômage donne tout d’abord à voir une réalité mathématique. Il s’agit du rapport – exprimé en pour cent – du nombre de chômeurs à celui de la population active (voir encadré « Wallonie et Bruxelles : pas la même population active »). Mais une fois ce fait implacable dépassé, la suite des opérations se fait plus trouble. Car il existe au moins deux façons de calculer le chômage. Ici, ce n’est pas la formule qui change, mais bien la source utilisée pour déterminer la population prise en considération.

Illu : Charlotte Lemaire

Wallonie et Bruxelles : pas la même population active

Nous n’entrerons pas dans les détails, mais si, en Wallonie et en Flandre, on calcule la population active de la même manière, à Bruxelles, on procède d’une manière un peu différente. But de l’opération : inclure notamment le personnel des différentes institutions internationales basées dans la capitale. Ce qui peut donc aussi avoir une influence sur les chiffres du chômage. Et les rendre plus difficilement comparables.

Il y a tout d’abord ce qu’on appelle le taux de chômage BIT (Bureau international du travail). Cet indicateur est calculé sur la base de l’enquête sur les forces de travail (EFT) menée dans tous les pays de l’Union européenne (UE). L’EFT est une enquête socio-économique par sondage réalisée auprès des ménages. Son but est de classer la population en âge de travailler (15 ans et plus) en trois groupes (personnes occupées, chômeurs et inactifs) et de fournir des données descriptives et explicatives à propos de chacune de ces catégories. D’après Statbel, 47.000 ménages belges reçoivent chaque année un courrier leur demandant de participer. Plus de 75 % d’entre eux s’acquitteraient de cette tâche. L’avantage principal du taux de chômage obtenu sur la base de l’EFT réside dans le fait qu’il permet d’effectuer des comparaisons entre pays puisque l’enquête est menée dans tous les pays de l’UE. C’est donc de lui qu’on parle lorsque l’on compare la Belgique à d’autres pays européens.

Le taux de chômage BIT connaît cependant quelques défauts. Il repose tout d’abord sur du « déclaratif », puisqu’il s’agit d’une enquête. Les réponses sont aussi données dans le cadre d’une période de référence (une semaine, NDLR.) Augmenter ou diminuer cette période de référence peut ainsi faire diminuer ou augmenter le nombre de chômeurs. « Et puis la taille absolue de l’échantillon – NDLR : relativement faible en Belgique à cause de la taille du pays – ne permet pas d’atteindre un aussi grand degré de précision que dans les pays plus grands, explique Valérie Vander Stricht, économiste spécialisée dans l’analyse du marché du travail à l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (Iweps). Le taux de chômage calculé sur cette base ne permet pas de mesurer les petites évolutions. »

Les fins de droit en allocations d’insertion pourraient représenter près de 56,5 % de la baisse du chômage wallon en 2015.

Un autre taux de chômage – le taux de chômage administratif – permet plus de précision. Pour le calculer, on prend en considération l’ensemble des demandeurs d’emploi inoccupés inscrits auprès des services régionaux de l’emploi comme le Forem ou Actiris. Des services régionaux de l’emploi qui utilisent donc sans surprise ce taux lorsqu’ils communiquent vers le grand public. « Nous souhaitons travailler avec des chiffres dont nous avons la maîtrise, ce sont ceux de notre base de données », explique-t-on du côté du Forem, où on a rebaptisé le chômage administratif en « taux de demande d’emploi ». Pourtant, s’ils voulaient faire penser que tout va bien, les services régionaux de l’emploi auraient plutôt intérêt à communiquer sur le taux de chômage BIT plutôt que sur l’administratif. Pourquoi ? Parce que le taux BIT est en général plus bas. Au premier trimestre 2017, le Forem indiquait ainsi que le taux de chômage BIT en Wallonie était de 10,7 % alors que le taux de chômage administratif était de 14,6 % en janvier 2017, 14,5 % en février et 14,0 % en mars…

Comment expliquer cette différence ? « Dans l’enquête sur les forces de travail, si vous avez travaillé au moins une heure durant la semaine de référence, vous êtes considéré comme au travail (voir encadré : « Pour être chômeur selon le BIT, il faut… »). Alors que, en ce qui concerne le chômage administratif, si vous travaillez quelques heures en ALE ou en intérim, par exemple, vous êtes quand même considéré comme chômeur et inscrit au Forem », explique Valérie Vander Stricht. Ici, ce sont donc les critères et leur interprétation qui jouent un rôle important. Et qui rendent toute comparaison entre les deux taux très hasardeuse… D’ailleurs, ceux-ci n’hésitent parfois pas à décrire des tendances contraires. Au premier trimestre 2013, le taux de chômage BIT de Bruxelles était ainsi de 20,9 % avant de passer à 18,5 % au premier trimestre 2014, soit une baisse de 2,4 %. Alors que, dans le même temps, le taux de chômage administratif augmentait dans la capitale puisque la moyenne du premier trimestre 2013 s’élevait à 20,6 % et la moyenne du premier trimestre 2014 à 20,8 %… « On peut expliquer cette différence notamment par l’activation accrue des chômeurs, explique Valérie Vander Stricht. On leur demande de chercher du travail plus activement. À la suite de cela, certains vont être exclus du Forem ou d’Actiris. Et ne plus être repris dans le chômage administratif. Alors qu’ils seront toujours repris dans le chômage BIT. D’un autre côté, à la suite de l’activation, certains vont commencer à chercher plus activement du travail et vont donc entrer dans les critères BIT pour être considérés comme chômeurs, ce qui va aussi faire augmenter le chômage BIT. »

Illu : Charlotte Lemaire

Pour être chômeur selon le BIT, il faut :

– être sans emploi, c’est-à-dire ne pas avoir travaillé au moins une heure durant une semaine de référence ;

– être disponible pour prendre un emploi dans les 15 jours ;

– avoir cherché activement un emploi dans le mois précédent ou en avoir trouvé un qui commence dans moins de trois mois.

Un chômage très sensible

Si le chômage BIT semble sensible aux changements de réglementation, c’est aussi, et surtout, le cas de l’administratif. Et pour cause : les changements opérés dans la législation relative au chômage ont des effets importants sur le nombre de personnes inscrites en tant que demandeuses d’emploi inoccupées auprès du Forem ou d’Actiris. Un exemple : depuis le 1er janvier 2012, les allocations d’insertion sont limitées à trois ans. Au 1er janvier 2015, un grand nombre de personnes qui en bénéficiaient – parfois depuis de longues années – sont donc arrivées « en fin de droit ». Leurs allocations d’insertion se sont taries. Et les bénéficiaires ont disparu des statistiques du chômage administratif. Ce qui a automatiquement fait baisser ce dernier de manière drastique, spécialement en 2015. Au point de parfois expliquer une bonne partie de la baisse du chômage par ce simple phénomène.

En janvier 2015, 11.256 personnes sont ainsi arrivées en fin de droit au niveau des allocations d’insertion en Wallonie, d’après l’Onem. Dans le même temps, le nombre de demandeurs d’emploi inoccupés (DEI) inscrits au Forem passait de 252.827 en janvier à 251.065 en février 2015. Soit une baisse de 1.762 DEI… Autant dire que, si 11.256 personnes n’étaient pas arrivées en fin de droit en janvier 2015, le nombre de DEI aurait donc augmenté…

« La baisse du chômage avait déjà commencé avant la nouvelle réglementation concernant les allocations d’insertion. », Le Forem

En prenant un spectre plus large, 19.195 Wallons sont arrivés en fin de droit au niveau des allocations d’insertion en 2015, toujours d’après l’Onem. D’après une étude menée par le Forem – « Que sont devenues les personnes arrivées en fin de droit aux allocations d’insertion ? », datée de juin 2017 –, 44 % d’entre elles n’étaient plus inscrites au Forem un an après ; 29 % occupaient un emploi ; 1 % étaient en formation. Les 26 autres pour cent s’étant progressivement réinscrits auprès du Forem pour différentes raisons. En additionnant les personnes ne s’étant pas réinscrites et celles en formation, on obtient 45 % de personnes « sorties » des statistiques du chômage et supposément sans revenus. Calculons donc 45 % de 19.195. Cela donne 8.638 personnes littéralement sorties des chiffres du chômage administratif en 2015. Alors que, cette année-là, la baisse du chômage administratif en Wallonie était de 15.277 personnes… Les fins de droit en allocations d’insertion pourraient donc représenter près de 56,5 % de la baisse du chômage pour l’année 2015 en Wallonie.

Certes, ces calculs sont largement imparfaits. Mais ils donnent tout de même une bonne idée de l’influence que peuvent avoir des changements réglementaires sur le taux de chômage administratif. D’autant plus que, d’après l’Onem, 1.962 exclusions des allocations de chômage et des allocations d’insertion – ce qui est différent d’une fin de droit – ont aussi eu lieu pour la même année. On parle bien ici d’exclusions, pas de personnes. Certaines personnes peuvent avoir été exclues plusieurs fois, même si l’Onem affirme qu’il s’agit « majoritairement de dossiers uniques ». Il est donc impossible de savoir combien de demandeurs d’emploi sont concernés par ces 1.962 exclusions. Ce qui fausse les chiffres et explique pourquoi nous ne les avons pas inclus à nos calculs. Il n’empêche : toutes ces personnes exclues augmentent encore l’impact des mesures réglementaires sur la baisse du chômage administratif…

Une embellie malgré tout

Au Forem, on se dit conscient de ce phénomène. « Les fins de droit ont un impact sur la baisse du chômage, nous ne nous en cachons pas, explique-t-on. Mais la baisse du chômage avait déjà commencé avant la nouvelle réglementation concernant les allocations d’insertion. D’autres facteurs jouent, comme le travail effectué au niveau de l’insertion ou encore la reprise économique. » Effectivement, en Région wallonne, la décrue a commencé dès juillet 2014, soit avant l’entrée en vigueur de la limitation des allocations d’insertion dans le temps. Et elle ne s’est pas arrêtée depuis. Attention : des hausses de chômage sont encore possibles d’un mois à l’autre, comme celle ayant eu lieu de juillet 2015 (15,8 %) à août 2015 (16,0 %) par exemple. « C’est un phénomène logique, prévient Valérie Vander Stricht. Le chômage connaît des effets saisonniers indépendants de la situation économique. » Pour pallier ce phénomène, on calcule donc la baisse ou la hausse de chômage tous les mois… sur une base annuelle. Ce qui veut dire que l’on compare juillet 2014 à juillet 2013, août 2014 à août 2013 et ainsi de suite. Un mode de calcul qui a du sens et qui donne aussi l’occasion aux services de l’emploi de communiquer de manière positive. En juillet 2017, le Forem annonçait ainsi que « la demande d’emploi diminue pour le 36e mois consécutif en Wallonie sur une base annuelle ». Tout est dans la nuance. À Bruxelles, on prend moins de pincettes puisqu’en septembre 2017 Actiris notait une « 34e baisse successive du chômage », sans s’encombrer de références à la base annuelle.

« Il est vrai que le taux de chômage est manipulable. », Valérie Vander Stricht, Iweps

Cette tendance prouve malgré tout que, pour 2016 singulièrement, la situation tend à s’améliorer. Certes, les exclusions et les fins de droit ont encore un impact sur la baisse du chômage. Mais de moindre manière. À Bruxelles, de janvier 2016 à janvier 2017, le chômage administratif est passé de 18,3 à 17,5 %, soit 4.382 demandeurs d’emploi inoccupés en moins. Alors que le nombre de fins de droit en allocations d’insertion était de 903 et que nous ne sommes pas parvenus à obtenir le nombre d’exclusions, Actiris n’ayant pas encore compilé ces données. En Wallonie, l’embellie est aussi un peu plus palpable, même si les fins de droit et les exclusions pèsent encore lourdement. On compte ainsi 8.132 chômeurs administratifs en moins entre janvier 2016 et janvier 2017, soit une baisse de 0,5 % du chômage administratif. Mais aussi – et malgré tout – 5.286 fins de droit en allocations d’insertion et 915 personnes exclues à la suite d’une évaluation négative, d’après le Forem pour ce dernier chiffre…

Vive le taux d’emploi ?

Face à cette relativité des chiffres, on parle de plus en plus d’un autre indicateur : le taux d’emploi. Le taux d’emploi est la proportion de personnes disposant d’un emploi parmi celles en âge de travailler (15 à 64 ans). Pour beaucoup, ce taux refléterait mieux l’évolution du marché du travail. En Wallonie, l’Iweps note que le taux d’emploi BIT est passé de 56,5 % en 2014 à 56,2 % en 2015 et 57,1 % en 2016. À Bruxelles, selon l’Observatoire bruxellois de l’emploi, ce taux était de 54,3 % en 2014, 54,2 % en 2015 et 55,3 % en 2016. Des chiffres parfois plus nuancés qui font qu’au niveau européen c’est du taux d’emploi que l’on parle le plus souvent, d’après Valérie Vander Stricht. « Il est vrai que le taux de chômage est manipulable. En touchant à certains paramètres, on peut le faire baisser ou augmenter, même si ce n’est pas toujours l’objectif. En 1983, on a monté l’obligation scolaire jusqu’à 18 ans. Et en 1985, on a décidé de ne plus compter dans le chômage les chômeurs âgés et les interruptions de chômage pour raisons familiales. Autant de mesures qui ont fait baisser le chômage artificiellement », explique-t-elle.

Malgré cela, en Belgique, le taux de chômage – BIT ou administratif – semble avoir encore de beaux jours. Le politique veut montrer ce qu’il fait, et, pour cela, le taux de chômage est plus intéressant…

Du côté de l’Onem…

On a aussi un langage bien à soi. Ici, lorsqu’on communique des chiffres, on parle de chômeurs complets indemnisés. Soit le nombre de chômeurs touchant une allocation de la part de l’Onem.

Ce groupe est divisé en deux :

1 – Les demandeurs d’emploi inoccupés ayant droit à des allocations payées par l’Onem, soit :

– les chômeurs après un emploi à temps plein ;

– les ayants droit à des allocations d’insertion ;

– les chômeurs après un emploi à temps partiel volontaire ;

– les personnes au chômage avec complément d’entreprise sans dispense de l’inscription emploi ;

2 – Les non-demandeurs d’emploi inoccupés ayant droit à des allocations payées par l’Onem, soit :

– les personnes dispensées pour difficultés sociales et familiales ;

– les chômeurs âgés ;

– les personnes au chômage avec complément d’entreprise bénéficiant d’une dispense de l’inscription comme demandeur d’emploi ;

Dans sa communication, l’Onem n’axe son message que sur les demandeurs d’emploi inoccupés ayant droit à des allocations payées par l’Onem, soit la catégorie 1. En juillet 2017, ils étaient au nombre de 374.922 pour l’ensemble de la Belgique, soit une baisse de 5,6 % par rapport à juillet 2016, qui comptait 396.444 demandeurs d’emploi indemnisés. Inutile de dire qu’ici aussi, les fins de droit et les exclusions ont une influence sur la baisse du taux de chômage.

En savoir plus

« Exclus du chômage et des radars sociaux », Alter Échos n°403, Martine Vandemeulebroucke, 4 juin 2015.

A propos de l'auteur(e)

Julien Winkel

Dans ses rêves d’enfance, Julien se voyait astronaute. À tel point qu’il imaginait qu’une fusée l’attendrait à la sortie de l’école pour l’emporter dans les étoiles, loin de ce monde de brutes. Lorsqu’on l’interroge sur ses héros, Julien affiche une belle cohérence puisqu’il cite Ian Solo et Marty Mac Fly. Pourtant, quelques années plus tard, c’est avec un diplôme de journaliste et un master européen en étude du spectacle vivant qu’il se retrouve. En tandem avec Cédric Vallet, Julien forme ainsi le pôle excellence de la rédaction. Il entretient en parallèle une passion extrême pour la musique : « surtout la musique noire américaine des 50’/60’s/70’s : soul, blues, funk. Il y a tellement d’émotion, de beauté, de drames, de rêves de rédemption et de vie dans cette musique qu’elle permet de ne pas finir racorni par les aléas de la vie et de ne pas totalement désespérer de l’espèce humaine. » Une envolée lyrique digne de la plume qu’il manie au service d’une « information jugée plus importante que jamais bien que vraiment galvaudée en de trop nombreuses occasions ». julien [dot] winkel [at] alter [dot] be

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