Alter Échosr
L'actualité sociale avec le décodeur
© Tobias Leeger, Flickr CC

Une opinion de Bénédicte Lotoko, enseignante à la Haute École de Bxl-Brabant Defré à de futur.e.s éducateur.trice.s spécialisé.e.s

Il y a ce mail reçu le 30 mars 2020. Une invitation à « L’apéro des profs ». Une question : « Comment accompagner les étudiant.e.s à l’enseignement à distance ? » Une photo : du bleu, du rose, des profs qui sourient, des profs qui boivent un verre, des profs qui accompagnent les étudiant.e.s. Comme si.

Comme si, le 30 mars 2020 à 18h, les profs ouvraient une bière, un paquet de chips, s’installaient devant leur ordinateur, échangeaient, discutaient, apprenaient avec d’autres profs dans une ambiance conviviale.

Comme si, le 30 mars 2020 à 18h, les profs prenaient l’apéro entouré.e.s de un, deux, trois enfants dont els se sont occupé.e.s toute la journée, alternant courses alimentaires, corrections de travaux, cours en ligne, réunions “Meet”.

Comme si les profs à 18h devant leur ordinateur personnel acheté à leur frais, connecté à leur frais, réquisitionné in extremis entre les dessins-animés, les jeux éducatifs, le télé-travail, les devoirs du petit, les cours de la grande, étaient attentif.ve.s, prêt.e.s.

Comme si les profs à 18h prenaient l’apéro, serein.e.s, enthousiastes, adapté.e.s en 15 jours au numérique, confiant.e.s devant la panoplie de plateformes auxquelles els ne sont pas formé.e.s.

Comme si les profs à 18h, malades, toussant, fiévreux.ses.

Comme si les profs à 18h au chevet d’un parent malade, toussant, fiévreux.

Comme si les profs, à la maison, plus disponibles, jonglaient entre le temps privé et le temps professionnel comme on jongle avec des balles rouges et bleues le temps d’une représentation.

Que font Imane, Sarah, Ayoub, Loubna, Louis, Dorian, Mégane, Morgan, Juliette, Sabrina, Firdaouss, Ikram, Mohamed, Christian, Alban, Ines, Oussman, Kristina, Marcus, Taoufik à 18h ?

Els suivent des cours avec un ordinateur qu’els ont ou pas, avec des giga ou pas, avec des frères ou pas, des sœurs ou pas, de la nourriture ou pas, dans une chambre ou pas, avec ou sans  web-cam, l’intimité en direct, avec un parent malade, un parent soignant, un job supprimé, des études non financées, avec de la fièvre, de la toux, des difficultés respiratoires, confiant.e.s en l’avenir de leurs études, de leur réussite aux examens si proches, comprenant les consignes, prenant des notes, voyageant sur Google, attendant patiemment la matière, écrivant rassuré.e.s leur TFE sur un ordinateur partagé à deux, trois, quatre ou sur un ordinateur à soi tout seul.e loin des deux, trois, quatre proches, isolé.e.s dans une ville en transit pour se former aux métiers du lien.

Une formation à la relation.

J’ai écrit ce texte, j’y ai travaillé à distance. J’aimerais vous raconter le trajet de celle qui réussit son stage après l’avoir commencé, arrêté, recommencé, après avoir réfléchi, pensé, analysé les difficultés qui la traversaient, vous raconter la joie d’une autre qui obtient son diplôme après un parcours d’échecs scolaires, vous raconter la vocation de celui qui a choisi de « faire éduc » grâce à la rencontre avec un.e éduc qui l’a soutenu, vous raconter comment tel autre a serré ses parents dans ses bras le jour de la remise des diplômes, vous raconter les larmes des parents.

Vous raconter les rires dans les classes, les écoutes attentives, les débats animés, les questions et le regard. Celui que porte un.e enseignant.e sur sa matière, le regard qui rend le savoir passionnant, indispensable, le regard qui doute, éveille l’esprit critique. Vous raconter les inter-cours, les étudiant.e.s qui attendent timides ou en colère, qui interpellent : que défendez-vous ?

Nous nous reverrons. D’ici quelques semaines, peut-être quelques mois, nous reviendrons à la normale. Comme une parenthèse, cette crise se fermera. Personne n’en sera affecté.e. Personne ne se sera senti seul.e. Personne n’aura eu peur. Personne n’aura été malade. Personne n’aura perdu quelqu’un. Personne n’aura perdu son travail. Il n’y aura pas eu de burn out planétaire.

Personne ne demandera aux profs, plongé.e.s dans cette urgence, sommé.e.s de s’adapter, de penser le futur monde de l’éducation. « Valérie Glatigny en convient : l’enseignement à distance n’est pas idéal, “mais c’est la seule solution qu’on puisse mettre en place pour garder le rythme et envoyer le message aux étudiants qu’il faut continuer à apprendre, même dans ces conditions difficiles”. »1

Mettons en place.

Gardons le rythme.

Envoyons un message.

Ne pensons pas.

Ne nous posons pas de question, il faut.

N’interrogeons pas cette évidence, la vie continue.

Prenons le taureau par les cornes, ne nous faisons pas de mauvais sang, tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, un homme averti en vaut deux. Même six pieds sous terre, même comme un lion en cage, même entre quatre murs, nageons entre deux eaux, voilons-nous la face, tournons autour du pot, regagnons nos pénates, ne cherchons pas midi à quatorze heures, n’appelons pas un chat un chat, ne montons pas sur nos grands chevaux, ne prenons pas la mouche, le jeu n’en vaut pas la chandelle.

« L’objectif de la ministre de l’Enseignement supérieur, Valérie Glatigny est de conserver autant que possible le calendrier académique initial, qui prévoit la fin des évaluations à la fin juin. »2

Désolée de vous décevoir Mme Glatigny.

Il n’y aura pas de retour à la normale. Un retour aux études à crédits, aux non finançables, aux non financés, aux C.A.V.P., aux A.A., aux U.E., aux U.S., aux C.U.S., aux E.C.T.S., aux quadrimestres, aux paliers, aux blocs, aux pré-requis, aux co-requis, aux descriptifs, aux procédures, aux recours, aux études supérieures métamorphosées en plan de carrière comme Gregor Samsa en  insecte ?

Il n’y a plus de calendrier initial, le monde a perdu ses repères.

Il y a un moment à saisir. Rare, unique, précieux.

Septembre 2020. Il y a du soleil dans les auditoires, des étudiant.e.s, des bics, des classeurs, des syllabus, des post-it, des chewing-gums collés sous les tablettes. Il y a du soleil dans les classes, des profs, une voix, une présence, des livres, des bancs, des chaises, des affiches de théâtre, de cinéma, de philosophes, d’œuvres d’art. Il y a du soleil, des analyses à faire, des réflexions à mener, des assemblées à créer, des espaces à ouvrir, des lieux à penser, loin des dictats qui nous confinent, proches les un.e.s des autres.

Mais peut-être n’y a-t-il pas de place pour les profs dans un monde à distance.

D’ici là,

“Ce sont la justice et le savoir (…)

qui demeurent l’objectif moral

révolutionnaire de nos vies”

(Illouz & Canabas, Happycratie, 2018)

  1. Tonero, Catherine. www.rtbf.be, Valérie Glatigny : “On étudie la possibilité de prolonger l’année académique en juillet” (30 mars 2020).
  2. BELGA, “Examens, stages, aides aux étudiants : voici les décisions qui concernent les universités et hautes écoles.” (07 avril 2020).

CARTE BLANCHE

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