Partager par e-mail Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur LinkedIn Partager sur Google+ Impression
Carte blanche

L’école est-elle devenue source de décrochage scolaire?

Alter Échos n° 445 7 juin 2017 CARTE BLANCHE

L’école est-elle devenue source de décrochage scolaire? Démotivation, épuisement, burn-out et pénurie des enseignants. À chaque rentrée scolaire, la presse nous montre des reportages sur les (trop) nombreux élèves «sans école» et qui se retrouvent dès lors inscrits sur d’interminables listes d’attente.

Par contre, nous ne voyons que trop rarement des enquêtes portant sur tous ces élèves qui sont inscrits dans une école, qui vont en classe, mais qui n’ont pas de professeurs dans un certain nombre de matières. En effet, nous observons au quotidien de nombreux jeunes scolarisés mais qui se retrouvent désœuvrés, à «traîner», car «ils n’ont pas cours».

Or, un enseignement de qualité n’est-il pas l’un des droits les plus élémentaires des enfants et l’un des devoirs les plus fondamentaux de notre société?

Qu’en est-il de ces élèves dont les droits à la scolarité sont bafoués? De surcroît, quid des conséquences désastreuses sur ceux-ci: non-apprentissage, non-acquisition des compétences, démotivation, décrochage scolaire, heures libres durant lesquelles les jeunes «traînent», etc.?

«Un enseignement de qualité n’est-il pas l’un des droits les plus élémentaires des enfants et l’un des devoirs les plus fondamentaux de notre société ?»

Nous sommes bien conscients des difficultés éprouvées par certaines écoles à recruter des enseignants étant donné que le métier (enseignant primaire, secondaire inférieur ou supérieur) est inscrit sur la liste publiée par Actiris des «métiers en pénurie».

Entre les professeurs absents pour cause de maladie et les enseignants épuisés, qui se retrouvent en situation de burn-out, le tout sur fond de pénurie de personnel enseignant, ce sont surtout des élèves qui se retrouvent face à des matières qui ne leur sont pas dispensées durant des périodes allant de quelques semaines à plusieurs mois. Nous nous interrogeons bien entendu sur les causes de l’épuisement de certains enseignants et sur la démotivation d’autres, mais nous sommes profondément choqués et interpellés par le fait que certains élèves soient scolarisés mais confrontés à des cours non assurés sur de longues périodes compliquant ainsi l’assimilation de matières et de compétences primordiales.

Un Pacte suffisant?

Nous nous devons surtout d’essayer de répondre à ces deux questions essentielles. Premièrement, tant de professeurs sont épuisés, en burn-out ou démotivés, pour quelle(s) raison(s)? Ensuite, pourquoi le métier d’enseignant n’est-il plus attrayant? Pourquoi le plus beau métier du monde est-il fui comme la peste au point d’être aujourd’hui en pénurie?

Le Pacte d’excellence compte débloquer des moyens afin d’engager plus de professionnels. Mais est-ce possible de trouver des enseignants supplémentaires dans l’état actuel des choses? Et est-ce suffisant?

Une simple hausse des ressources humaines (si elle est possible) sans améliorer la formation des futurs enseignants et sans revaloriser ce métier, ne risque-t-elle pas d’être contre-productive et d’entraîner de plus en plus d’enseignants sur le chemin de l’épuisement?

Comment rendre attrayant ce métier sans un travail de fond de revalorisation? Comment attirer des jeunes vers cette profession alors qu’aller à l’école a de moins en moins de sens?

Ne faudrait-il pas plutôt s’inscrire dans une démarche de prévention vis-à-vis du corps professoral en proposant une amélioration des conditions de travail des enseignants, et des élèves, afin de permettre à chacun d’évoluer dans un environnement de qualité?

N’est-il pas urgent de mettre un stop aux violences invisibles que vivent au quotidien les professeurs et les élèves dans cette grande machine à broyer qu’est devenu l’enseignement et ainsi lutter contre le décrochage scolaire?

Un stage introuvable

Obtenir un stage: serait-ce chercher une aiguille dans une botte de foin? À l’heure actuelle, nous savons tous à quel point il est compliqué d’obtenir un emploi sur le marché du travail, et ce quel que soit le niveau d’éducation.

Mais qu’en est-il de la recherche d’un stage, que cela soit pour les élèves du secondaire ou les étudiants du supérieur? Cette problématique – en particulier pour les jeunes non qualifiés du secondaire, en filière technique ou professionnelle – est à nouveau peu traitée. Cependant, elle est source de nombreuses difficultés et est à l’origine d’énormément de violences invisibles vécues par les jeunes, car cette recherche représente un vrai parcours du combattant pour une grande majorité d’entre eux.

Ils se retrouvent, seuls, face à une première expérience dans la machine du monde du travail, sous la pression qu’ils vivent par rapport à cette recherche sachant que sans stage il ne peut valider leur année. Est-il formateur de laisser un jeune livré à lui-même dans cette recherche complexe et pour laquelle il n’a manifestement aucune expérience?

«Nous sommes fréquemment confrontés à des jeunes qui viennent sonner à notre porte en panique parce qu’ils ne parviennent pas à trouver un stage.»

Nous rencontrons régulièrement des jeunes démunis qui, se sentant impuissants face à l’ampleur de cette tâche, vont soit choisir d’abandonner leur année scolaire, soit, dans certaines situations plus exceptionnelles que nous avons vécues, être exclus de l’école car leur stage non réalisé sera considéré comme une absence injustifiée.

Nous sommes fréquemment confrontés à des jeunes qui viennent sonner à notre porte en panique parce qu’ils ne parviennent pas à trouver un stage. Ceux-ci ne sont pas soutenus (ou pas suffisamment) par leur école dans leurs démarches et sont de plus très peu outillés pour accomplir cette mission (comment rédiger un CV ou une lettre de motivation, comment se présenter à un entretien, etc.)

Mais n’est-ce pas le rôle de l’école d’accompagner le jeune dans cette recherche?

N’est-ce pas là un moment privilégié où élève et professeur doivent mutualiser leurs ressources afin d’arriver à trouver un lieu de stage adéquat? Après lecture de ces situations malheureusement pas si exceptionnelles que ça, ne pouvons-nous pas interroger le rôle de l’école et nous demander si l’école n’est pas devenue – de manière totalement contradictoire au vu de ses missions – source de décrochage et d’exclusion?

Et demain?

Le Pacte d’excellence tend à centrer l’enseignement sur l’humain, et c’est pour cette raison que nous évoquons tous ces questionnements. En effet, la réforme devrait aboutir à un enseignement de meilleure qualité, plus moderne tout en privilégiant une approche personnalisée sur les acteurs de l’enseignement et les élèves. Sachant que l’école, c’est avant tout 130.000 acteurs de l’éducation et 890.000 élèves[1], il va de soi qu’une modification en profondeur du système scolaire ne peut se mettre en place que sur le long, voire le très long terme, et nous espérons en voir les impacts positifs au fil des mois, des années (et des mandats). Mais qu’en est-il des jeunes actuellement aux prises avec les dysfonctionnements du système éducatif belge? Des postes de professeurs sont vacants, laissant ainsi les jeunes avec des horaires de cours clairsemés et une formation pour le moins lacunaire, de nombreux jeunes de l’enseignement technique ou professionnel en situation de décrochage scolaire ou pire d’exclusion scolaire à cause des difficultés à trouver un stage pour valider leur année.

Nous espérons que toutes ces réformes (porteuses de bonnes intentions tout en proposant une alternative au cadre scolaire) ne seront pas vaines, qu’un réel travail en profondeur sera réalisé, car il ne s’agit pas juste de modifier le cadre, mais surtout de revaloriser l’enseignement en mettant un point d’honneur sur l’humain à tous les niveaux (élèves, enseignants, éducateurs, etc.).

«La source d’eau contaminée affecte tous ceux qui en consomment. Il en est de même pour la source du savoir et de l’enseignement.»

[1]http://www.pactedexcellence.be/le-pacte-c-est-quoi/

En savoir plus

«Le futur à l’école», Alter Échos n°431, Nastassja Rankovic, 11 octobre 2016.

A la Une