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DoucheFlux : « La réinsertion passe par une image positive de soi-même »

Fraîchement installée dans ses nouveaux quartiers à Anderlecht, l’asbl DoucheFlux vient d’y ouvrir un nouveau centre de jour pour personnes précaires. Son postulat: que ce soit par les briques, les activités culturelles ou les services proposés, la réinsertion des accidentés de la vie passe par une restauration de l’estime de soi.

© Doucheflux

Fraîchement installée dans ses nouveaux quartiers à Anderlecht, l’asbl DoucheFlux vient d’y ouvrir un nouveau centre de jour pour personnes précaires. Son postulat : que ce soit par les briques, les activités culturelles ou les services proposés, la réinsertion des accidentés de la vie passe par une restauration de l’estime de soi.

F., Roumain, a atterri à Bruxelles par défaut. Sa vie, il la voudrait en Angleterre, où sa chérie l’attend. Mais il ne peut plus rejoindre l’île faute d’argent et de papiers. Devant lui, une liasse de feuillets où jaillissent, dans sa langue maternelle, ces phrases et ces mots qui relatent sa « love story » à Londres, ainsi que son « aventure de SDF » dans la capitale britannique. Il est 9 h 30 trente ce matin dans les locaux flambant neufs de l’asbl DoucheFlux, et F. a apporté son récit pour le publier dans DoucheFlux Magazine, « le magazine qui permet aux précaires d’ouvrir les yeux du lecteur sur leur réalité kafkaïenne, le réalisme de leur lutte et leur irrépressible humour ! »

Tout en s’affairant pour résoudre problèmes de connexion et de téléphonie, Aube, bénévole dans l’association et responsable de la revue, tente de boucler le chemin de fer(1) du prochain numéro. « Les productions sont réalisées à 90 % par des SDF ou des précaires, c’est la spécificité du magazine », précise-t-elle. Article, poème, photos, dessins, chacun y va de sa propre idée, selon ses compétences, ses envies. « C’est un public qui n’est pas toujours très fidèle. Mais on avance, continue Aube. Certains écrivent parfois trois ou quatre articles à la fois et on doit faire des arbitrages. On donne la priorité aux sujets d’actualité et aux personnes qui viennent pour la première fois. » Atteignant aujourd’hui la périodicité de quatre numéros par an, la « rédaction » aimerait prochainement passer à cinq, voire six parutions annuelles.

G. est déjà venu à plusieurs reprises dans les locaux de DoucheFlux, mais c’est la première fois qu’il assiste à l’activité « magazine ». « Je suis juste venu jeter un coup d’œil », lâche-t-il dans un souffle, intimidé. Un peu plus tard, il confie : « Comment est-ce qu’on peut devenir écrivain ? Il faut se dévoiler pour réussir à faire quelque chose de qualité… » G. est encouragé par Jamie Lee, jeune bénévole qui coanime l’atelier : « Tu peux participer à la mise en page, ou aider une autre personne. Tu n’es pas obligé d’écrire un article. Ici tu trouves la place que tu as envie de trouver. »

Premier objectif poursuivi par la publication du magazine : sensibiliser le grand public sur l’expérience de la rue et la précarité. Il s’agit de rendre visible la pauvreté invisible, de déconstruire les préjugés souvent accolés aux personnes en situation de précarité. Mais l’ambition est aussi de « proposer un espace où les gens peuvent s’exprimer et au sein duquel on essaye de donner des clefs pour le faire, parce que ce n’est pas forcément facile, explicite Jamie Lee. Il y a des personnes qui n’ont pas envie d’écrire, d’autres qui en ont envie mais qui ont besoin de temps. » Une fois par mois, un atelier d’écriture est organisé en complément afin de dispenser de manière ludique les trucs et astuces qui peuvent faciliter l’accouchement d’un texte.

L’atelier hebdomadaire est aussi créateur de lien social, même si l’approche individuelle demeure prépondérante. « Ici les gens viennent quand ils veulent, parfois ils reviennent, ou pas. Certaines fois, ils sont là à 9 h 30, d’autres jours ils arrivent au compte-gouttes. L’organisation est assez floue et fluide. Et on prend chez chaque individu ce qu’il a envie d’amener », commente Jamie Lee.

En toile de fond du projet figure le postulat selon lequel écrire un texte pour une publication apporte à ces personnes, qui ont connu ruptures et accidents de la vie, de la valorisation et de la reconnaissance.

« La beauté pour nous, c’est capital »

Rendre aux personnes en situation de précarité dignité et estime de soi est un véritable mantra pour l’asbl DoucheFlux. Ce fondement sous-tend toutes les activités et services proposés par l’association. Pour y parvenir, DoucheFlux a décidé de ne pas lésiner sur les ressources à engager dans le projet. Son promoteur, Laurent d’Ursel (par ailleurs artiste), s’est lancé dans une quête acharnée pour dénicher les moyens de son ambition : créer un nouvel espace vaste et harmonieux pour un centre de jour à destination des personnes précaires (avec ou sans logement, avec ou sans papiers).

Après avoir collecté dons privés et mobilisé l’investissement de 24 copropriétaires (privés eux aussi), le projet a fini par voir le jour. DoucheFlux s’est installée il y a peu dans ses nouveaux locaux, à Anderlecht, non loin de la gare du Midi. La lumière inonde le bâtiment, clinquant et élégamment meublé par ResourceLab (atelier d’écodesign qui crée du mobilier sur la base de produits recyclés).

À l’accueil trône une élégante table en bois qui accueillera bientôt un ordinateur où l’on pourra consulter un nouveau site internet (survivinginbrussels.be, en cours de finalisation) destiné aux personnes précaires mais aussi aux travailleurs sociaux. Où aller aux toilettes, prendre une douche, se poser ? Où manger gratuitement dans la rue ou pour pas cher dans un resto social ? Comment trouver un logement, accéder aux soins de santé ? Le site balayera l’ensemble des informations utiles pour les personnes en grande précarité et un accompagnement social sera prévu pour rendre cette information accessible à tous.

Au rez-de-chaussée, le Foyer. On y trouve 170 consignes logées dans des armoires en bois coloré (80 autres devraient être créées d’ici six mois), un espace « pour se poser », et, à l’extérieur, des cages pour les chiens sont prévues. Tandis que l’étage accueille les diverses activités menées par l’asbl depuis 2012 (ciné-club, magazine, création du jeu « Outside » de sensibilisation aux réalités de la vie en rue…), le sous-sol héberge sept douches pour femmes et douze pour hommes, un lavoir et un dispensaire pour des permanences infirmières gratuites. « Pour tout ce qui est médical, nous sommes chapeautés par Médecins du monde », précise Laurent d’Ursel, qui avoue en rigolant n’avoir aucune compétence en la matière. « On ne fait rien sans leur bénédiction. Nous avons aussi mis sur pied des partenariats avec plusieurs maisons médicales, qui détachent une de leurs infirmières quelques heures par semaine et/ou qui acceptent des personnes en urgence dans leurs locaux. » Également au programme prochainement : des manucures, pédicures, soins du visage, coiffures, ainsi que des cours de pilate et des séances de yoga, pour permettre aux personnes sans abri de renouer avec ce corps dont ils ont souvent oublié l’existence au cours de leurs tribulations en rue.

« La beauté, pour nous, c’est capital, revendique Laurent d’Ursel. On se présente comme des facilitateurs de réinsertion, et la réinsertion passe par une image positive de soi-même. » Ici les personnes « précaires » sont considérées comme tout un chacun. « La distinction est très floue entre les bénévoles et les usagers. Je suis plus précaire que certains d’entre eux, dont la situation s’est arrangée », sourit Jamie Lee, sans-emploi depuis la fin de ses études. « Ce qui fait la différence, c’est qu’ils ont tous connu cette expérience de la rue. »

Avec quatre équivalents temps pleins et près d’une centaine de bénévoles, « ce ne sont ni les idées, ni l’énergie, ni les partenariats qui manquent. Ce sont les sous », conclut Laurent d’Ursel, qui s’est engagé dans une nouvelle traque aux subsides et aux dons privés afin d’assurer la survie du projet.

  1. Chemin de fer : terme utilisé en presse écrite pour désigner la représentation de la pagination du support tel qu’il sera publié.
Marinette Mormont

Marinette Mormont

Coordinatrice Focales, journaliste (social, santé, logement)

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