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Genre
George Becker (Pexels)

Violences faites aux hommes,
une violence inaudible?

Alter Échos n° 460 27 février 2018 Laurence Grun

Parler des violences à l’encontre des hommes, qu’elles soient psychologiques, physiques ou sexuelles, reste délicat. Issue du mouvement féministe des années 1970-1980, la question des violences faites aux femmes émerge sur la scène publique en tant que violence structurelle dans une société inégalitaire. Si la plupart des organisations et associations proposent des dispositifs destinés aux femmes, depuis quelques années s’observe une volonté de dégenrer les campagnes de prévention.

Historiquement, la lutte contre les violences faites aux femmes s’inscrit dans les mouvements féministes. Il aura fallu attendre 2016 pour que la Belgique s’engage, en ratifiant la convention d’Istanbul, à prévenir et à lutter contre les violences à l’égard des femmes et la violence domestique. Une étape importante pour notre pays en matière de lutte contre la violence basée sur le genre.

Plusieurs facteurs semblent expliquer l’absence de prise en compte du public masculin dans les débats. L’un d’entre eux serait la crainte que celui-ci porte préjudice au public féminin. «C’est comme si on ne parvenait pas à l’envisager comme un seul et même combat», note Mathilde Page, assistante/doctorante en sciences humaines et sociales à l’ULB. Par ailleurs, il n’est pas rare de voir les violences faites aux hommes instrumentalisées pour décrédibiliser le mouvement féministe ou réappropriées par les mouvements masculinistes. «Les réactions que ce sujet génère sont assez épidermiques. C’est encore un tabou sociétal. En discutant de mes recherches sur les violences conjugales à l’encontre des hommes, j’ai eu des réactions, soit qui tendent à minimiser le phénomène, avec des gens qui en rigolent, soit de peur ou de colère. Pour d’autres, il est question d’un phénomène de mode. Ce sont toutes des fuites pour ne pas accorder d’importance au sujet, et qui traduisent un malaise à l’idée de reconnaître qu’un homme puisse être victime, et qu’une femme peut être violente, ce qui selon moi, est encore un plus gros tabou.»

«C’est comme si on ne parvenait pas à l’envisager comme un seul et même combat.», Mathilde Page, ULB

Pour Christian Mormont, psychologue et sexologue à l’ULg, il ne s’agit pas tant d’un tabou. «Tabou signifie interdit. Qu’y a-t-il d’interdit dans le discours sur les violences sexuelles faites aux hommes? À mon avis, rien. Après, certaines personnes peuvent souhaiter ne pas révéler certaines choses les concernant parce qu’elles-mêmes considèrent que ces choses relèvent de leur propre intimité. Quand on voit ce que la justice demande comme détails, c’est abominable. Le politiquement correct ou le militantisme peuvent conduire à vouloir pousser certaines personnes à s’exprimer alors qu’elles ne le souhaitent pas, faisant passer la lutte pour la cause avant le bien-être et le développement de la personne.» Catherine Hailliez, psychologue à SOS Viol, apporte de la nuance à cette prise de position: les expériences vécues par les victimes ne sont pas toujours considérées comme relevant de leur intimité, qu’elles considèrent bafouée, et pour qui l’intime se rattache justement aux sentiments.

Selon une étude réalisée en 2010 par l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, 9% de femmes et 3% des hommes auraient été victimes d’attouchements ou d’abus sexuels avant l’âge de 18 ans, et 6% de femmes et 1% d’hommes auraient subi un contact ou un rapport sexuel forcé après l’âge de 18 ans. Les personnes concernées par les violences conjugales représenteraient respectivement 15% et 10% de la population belge, mais avec une plus grande importance de violences psychologiques à l’égard des hommes et physiques envers les femmes(1). Néanmoins, il importe de rester vigilant en ce qui concerne les chiffres. À la suite de son enquête sur les opinions et comportements de la population belge en matière de violences sexuelles, réalisée en 2014 avec un échantillon de 2.000 personnes âgées de 18 à 75 ans, Amnesty International fait état d’un phénomène bien plus important, avec 46% de victimes femmes(2). Du côté des associations rencontrées, les chiffres varient entre 10% et 30% de personnes de sexe masculin parmi leur public. Les hommes restent donc statistiquement moins nombreux que les femmes.

Du spécifique au généraliste

Les normes de genre peuvent conduire à nier la possibilité pour tout homme d’être victime. T., abusé sexuellement dans son enfance et confronté à du harcèlement à l’âge adulte, s’interroge sur le monopole du statut de victime et sur les discriminations qui en découlent. «J’ai dû déposer une plainte contre une femme, parce que cela allait jusqu’au harcèlement. C’était une érotomane (personne ayant la conviction délirante d’être aimée). Cela a été assez drôlement pris par les autorités, mais aussi par mon entourage. Les gens rigolaient plus qu’autre chose. Je ne pense pas que cela se serait passé de la même façon si la situation avait été inversée. Sur le plan officiel, j’ai le sentiment que les textes de loi sont assez généraux. Mais, dans la pratique, ce n’est pas le cas.»

«En tant que soignant, vous vous devez de traiter les gens exactement de la même manière.», Christian Mormont, ULg

S’il est possible pour les hommes de faire appel à des suivis psychologiques individuels, il est plus rare pour ceux-ci d’accéder à des groupes de parole mixtes. L’association Brise le Silence, située dans les environs de Mons, avait essayé de mettre en place un groupe de parole spécifique aux hommes, mais la disparité géographique a conduit à l’abandon du projet. Pour Mathilde Page, il n’existe quasiment rien en Belgique pour aider les hommes à sortir de la violence conjugale, hormis le «refuge pour hommes battus» de Malines. La difficulté d’intégrer les hommes aux services existants serait principalement liée aux réticences des intervenants institutionnels et associatifs, déroutés par l’inversion de la figure de victime. «Il ne s’agit pas d’un rejet volontaire, mais plutôt d’un sentiment de ne pas avoir les bons outils. Les acteurs de terrain dans les lieux qui sont mis à la disposition des femmes se sentent démunis. Certains m’ont également avoué parfois se demander si la personne ne mentait pas, parce que cela remet en question ce qu’ils ont l’habitude de voir.» Un autre argument est celui de la crainte des hommes chez les femmes victimes de violences. «Je pense que ce serait justement l’occasion de démythifier la figure masculine. Montrer qu’un homme peut aussi avoir été violenté, qu’il n’est pas seulement cette figure de l’homme maltraitant ou violent.» Au sein du service d’aide aux victimes du Service laïque d’aide aux justiciables de Bruxelles, on a, dès le départ, pris le parti de proposer des groupes mixtes. Selon eux, cela permet de mettre en place un cadre où les personnes se reconnaissent dans l’autre tout en se distinguant, et peuvent refaire «communauté humaine». «Nous voulions éviter le risque qu’une haine contre l’autre se développe. Quand il y a un homme dans un groupe, même en tant qu’animateur, cela change la dynamique», explique Anne-Françoise Dahin, psychologue.

Faut-il dès lors une prise en charge spécifique ou au contraire intégrer l’idée qu’une victime peut être tout autant un homme qu’une femme, une personne âgée qu’un enfant? Joëlle Delmarcelle, psychologue à SOS Viol, considère qu’«on est déjà dans le plus spécifique. Pour l’instant, l’accent est mis sur l’accueil des femmes. Pour le reste, il y aura sans doute encore toute une série d’étapes pour que les structures de première ligne existantes puissent un jour accueillir correctement une personne quels que soient son genre, son sexe, son âge ou d’où qu’elle vienne. Mais ça s’inscrit dans un cheminement qui est en train de s’opérer». Christian Mormont, quant à lui, souligne le caractère politiquement correct des formations spécifiques. S’il importe d’éveiller les consciences et d’informer les services d’urgence et autres instances, il n’en reste pas moins nécessaire d’offrir un service non discriminant, ce qui n’est pas encore vraiment le cas aujourd’hui, et pas seulement au regard du sexe ou de l’orientation sexuelle, mais aussi de la condition sociale, de la nationalité/couleur de peau, ou encore de la religion. «Ce qu’il est important de rappeler, c’est qu’en tant que soignant, vous vous devez de traiter les gens exactement de la même manière. Pour moi, il ne faut pas spécifier une attitude, la spécialiser, mais au contraire la ramener à l’attitude nécessaire et obligatoire: la non-discrimination.»

Violences, enjeu de pouvoir et de domination

Le Centre de prise en charge des violences sexuelles (CPVS) de Saint-Pierre, ouvert depuis trois mois, reçoit des hommes comme des femmes, toutes origines sociales confondues, incluant migrants et personnes sans domicile fixe. Leur approche généraliste est inscrite dans les protocoles d’intervention. Ici, ce qui importe, c’est le vécu de la personne, son vécu en tant que victime. Et pour l’ensemble de ces acteurs de la profession, toutes les personnes rencontrées sont amenées à traverser les mêmes questionnements quant à la honte, la culpabilité, ce qu’ils auraient pu faire ou n’ont pas réussi à faire. «La difficulté pour les hommes se situe peut-être davantage dans le fait qu’ils sont considérés comme plus forts. Or, pour les hommes comme pour les femmes, ce n’est pas seulement une question de force. C’est une question de place. Il y a également la question de l’autorité psychique, des relations d’emprise», précise Françoise Leroux, psychologue. Les mécanismes de la violence dépassent souvent le seul prisme de la force physique. Or, les préjugés en la matière sont légion: «C’est qu’elle l’a bien cherché»; «Mal habillée ou trop sexy»; «Un mec, ça ne bande pas si ça n’a pas de plaisir»; «Un homme doit être viril»; «Un homme a toujours du désir». «Dès le plus jeune âge, on est confronté à des phrases toutes faites qui ne sont pas anodines, telles que: ‘C’est le masculin qui l’emporte’; ‘L’homme est un loup pour l’homme’, On aurait pu dire ‘l’humain’, qui est un terme neutre. Cela a également un impact pour l’homme, dont on ne se rend pas spécialement compte. Cela les fait passer pour des êtres plus forts, dominants, oppresseurs, statut dont on hérite et qu’il faut se retrouver à assumer alors qu’on ne l’a pas forcément désiré», explique T.

«Pour les hommes comme pour les femmes, ce n’est pas seulement une question de force. C’est une question de place.», Françoise Leroux, CPVS de Saint-Pierre

Et si la violence semble davantage structurelle et institutionnalisée à l’égard des femmes, il n’en reste pas moins qu’elle s’exerce également sur les hommes, mettant en exergue des jeux de pouvoir et de domination, quel que soit le genre. Il s’agit donc de déconstruire les conceptions sociales des rôles et des figures de la masculinité et de la féminité. De l’ouvrier au haut fonctionnaire européen, en passant par le musicien, le policier ou encore le militaire, les violences conjugales ne sont pas l’apanage d’un profil socio-économique particulier. Il en va de même pour les violences sexuelles. Les victimes sont de tout âge, tout sexe, toute nationalité. Finalement, «que l’on soit homme ou femme, que l’agresseur soit un homme ou une femme, le sentiment d’être pris comme un objet, d’être à la merci, sans ressource est tout aussi destructeur. C’est une dimension qui transcende la question du genre», observe Matthieu Malengreau, psychologue à SOS Viol.

(1) Les expériences des femmes et des hommes en matière de violence psychologique, physique et sexuelle, Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, 2010.

(2) «L’après-viol» ou le parcours d’une victime de violence sexuelle en Belgique francophone: enquête auprès des acteurs de terrain, Ségolène Joiris – Amnesty International Belgique, 2014.

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