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Regard critique · Justice sociale

Justice

Une vie sexuelle derrière les barreaux

Quand on pense au thème de la sexualité, on l’associe rarement à ce lieu de privation qu’est la prison. Existe-t-il un «droit» à la sexualité? Comment les relations sexuelles sont-elles surveillées et réglementées en milieu carcéral?

En Belgique, la vie en prison – dans ses différents aspects – est régie par la loi de principes du 12 janvier 2005 concernant le statut juridique interne des personnes incarcérées. «Cette loi a notamment pour principe directeur que le détenu n’est soumis à aucune limitation de ses droits politiques, civils, sociaux, économiques ou culturels autre que les limitations qui découlent de sa condamnation pénale ou de la mesure privative de liberté, celles qui sont indissociables de la privation de liberté et celles qui sont déterminées par ou en vertu de la loi. Autrement dit, le détenu demeure un sujet de droit, un citoyen», indique le professeur Vincent Seron, spécialiste de la question carcérale à l’Université de Liège. Cette législation ne contient toutefois aucune disposition encadrant un droit à la sexualité. «Vous avez seulement quelques dispositions sur les visites», précise Axelle François, ancienne directrice de la prison d’Andenne, docteure en criminologie et autrice d’une thèse sur le sujet1.

Ses travaux de recherche montrent, entre autres, que le besoin de sexualité des détenus n’est pas toujours pris en considération. Signe qui ne trompe pas: nous aurions aimé discuter avec une directrice ou un directeur de prison pour savoir ce qui était concrètement mis en place en milieu carcéral belge. Malheureusement, il nous a été impossible d’obtenir le moindre entretien, l’administration pénitentiaire estimant que les directeurs d’établissement avaient «d’autres préoccupations» pour l’instant.

La chercheuse nous confirme que le droit à la sexualité en prison n’est pas une priorité. «La loi date de 2005. Quand j’étais encore en fonction comme directrice à la prison d’Andenne (que j’ai quittée en juin 2015), bon nombre de ses dispositions n’étaient pas encore mises en application. Aujourd’hui, seules certaines semblent se mettre progressivement en place, comme le droit de plainte2. Mais cela prend énormément de temps. Donc, si pour des choses de base, cela prend des années à mettre en application, imaginez ce que cela donne pour le droit à la sexualité qui n’est pas même prévu dans cette loi…»

Reconnaître clairement ce droit

Globalement, la sexualité en prison est un impensé politique. D’après la Concertation des associations actives en prison (CAAP), aucune association n’a pour unique objet de travailler sur ce sujet. La santé sexuelle représente une branche du domaine de la santé qui est sous-traitée et sous-financée. Ce qui est le cas pour pas mal d’autres préoccupations au sein du monde carcéral.

«Ce sujet, c’est un peu comme Voldemort dans Harry Potter, on sait qu’il existe, mais on ne va pas en parler clairement, illustre Axelle François. On l’utilise pour réguler les tensions (tant mieux si des détenus ont des relations consenties et que ça les apaise, ils seront plus gérables) ou encore comme moyen disciplinaire pour avoir la paix sociale à l’intérieur des murs. On peut par exemple sanctionner le détenu en lui ôtant ses visites hors surveillance avec sa conjointe s’il enfreint le règlement ou commet une infraction. La sexualité, dans ce contexte, est une bonne carotte pour marcher droit.»

Pourtant, les droits sexuels sont protégés et promus dans des dispositions internationales, dont la Déclaration universelle des droits de l’homme. Selon l’Organisation mondiale de la santé, la santé sexuelle se définit comme un «état de bien-être physique, mental et social eu égard à la sexualité, qui ne consiste pas seulement en une absence de maladie, de dysfonctionnement ou d’infirmité». Une bonne santé sexuelle est une composante essentielle de la santé et du bien-être en général, et dépend notamment de son milieu de vie. Les conséquences d’une privation de sexualité sont documentées. Cela conduit à de la frustration, à des obsessions et à un mal-être. Au Canada, des expériences ont même montré qu’une bonne santé sexuelle en détention permettait de réduire les tensions et de favoriser une bonne réinsertion. Axelle François plaide notamment pour une reconnaissance claire par la Cour européenne des droits de l’homme d’un droit à la sexualité qui obligerait les responsables politiques et pénitentiaires européens à prendre réellement en considération la spécificité de la sexualité en prison.

«Ce sujet, c’est un peu comme Voldemort dans Harry Potter, on sait qu’il existe, mais on ne va pas en parler clairement.»

Axelle François, ancienne directrice de la prison d’Andenne

En Belgique, la seule chose prévue dans la loi de 2005 sont les relations avec les conjoints de l’extérieur. Son article 58 § 4 stipule que chaque détenu peut recevoir une visite hors surveillance (VHS) de minimum deux heures, au moins une fois par mois. Elle se déroule à l’abri du regard des agents pénitentiaires, dans un local aménagé au sein de la prison. Ce dispositif existe depuis le début des années 2000. Son objectif est de maintenir les liens entre le détenu et sa famille. Théoriquement, les prisonniers peuvent demander une visite avec leurs enfants, parents, frères, sœurs, etc. Dans les faits, les VHS sont souvent considérées comme des visites conjugales. Il faut cependant prouver une relation stable de minimum six mois pour pouvoir en bénéficier.

Dans le cadre de leur mémoire de fin d’études à l’IHECS3, des étudiantes ont récolté une série de témoignages, dont un de conjoint de détenue, Daniel. «Les VHS, c’est d’abord de la tendresse. Bien sûr, il arrive presque systématiquement qu’il y ait de la sensualité, du sexe. Mais, en tout cas pour nous, c’est d’abord l’intimité, se tenir dans les bras, s’embrasser sans arrière-pensées et sans être surveillés. C’est pouvoir être plus naturel dans notre comportement […] C’est une sexualité totalement contrainte, c’est même une vie intime ou amoureuse totalement contrainte. Malheureusement, ça fait partie du système comme il fonctionne […] Il faut prendre ce qu’on te donne, être content de ce que tu as et le savourer au maximum.»

Le sexe entre détenus

Si aucune disposition n’encadre les rapports sexuels entre détenus, les relations homosexuelles consenties sont bien sûr permises en prison. À côté de l’homosexualité consentie, il existe des pratiques de circonstance. Les résultats de la thèse d’Axelle François montrent que les prisonniers plus âgés, ceux qui sont là depuis plus longtemps et ceux qui sont seuls en cellule ont plus tendance à accepter l’idée d’une homosexualité de substitution. Idem pour les détenus dépendant du niveau de sécurité le plus élevé.

Dans tous les cas, en prison d’hommes, l’homosexualité reste très mal considérée. Elle est vue comme une «tendance déviante touchant l’homme incarcéré dans son identité masculine, de laquelle il doit se tenir éloigné», d’après Axelle François. L’homophobie et la transphobie y sont dès lors exacerbées. «Dans une institution binaire où coexistent, d’une part, la norme hétérosexuelle et, d’autre part, les perversions, l’homosexualité carcérale doit se comprendre dans le cadre d’un rapport de domination où le rôle d’actif y est particulièrement valorisé et où, inversement, le rôle du passif, le pénétré, se trouve dans une position de soumission.» La chercheuse note une rigidification autour de valeurs de masculinité. Asseoir sa virilité masculine constituerait une condition de survie.

«Quand je leur pose la question de l’intimité, elles me répondent ‘intimiquoi?’ Elles sont dans une hypervigilance et une dépossession de leur corps.»

Camille Couette, chargée de mission chez I.Care, à propos des couples de femmes formés en prison

Un constat partagé par Camille Couette, chargée de mission chez I.Care, une association qui veut contribuer à l’amélioration de la prise en charge globale, médicale et psychosociale, des détenus. Cette asbl est aussi l’une des rares structures à développer des projets en lien avec la sexualité en prison. Pour le public des hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes (HSH), I.Care a développé «Crypto» pour contribuer à la prévention des IST. «Il n’existe pas de statistiques, mais, d’après la littérature scientifique, la prison est un haut lieu de transmission. Car les prisonniers n’ont pas forcément accès aux moyens contraceptifs et qu’il s’agit de personnes vulnérables», d’après Camille Couette. Concrètement, des préservatifs sont distribués, des rencontres individuelles et des consultations médicales sont proposées. Mais ce projet est actuellement suspendu. «Sa mise en œuvre est difficile, notamment parce que l’homophobie et la sérophobie sont très présentes dans les établissements pénitentiaires. De plus, le public HSH n’est pas visible et les besoins sont largement niés.»

Axelle François rappelle toutefois que les directions sont très attentives et réactives en cas de contrainte sexuelle rapportée. «Si un viol est dénoncé et qu’elles en sont informées, elles feront tout leur nécessaire pour mettre la victime sous protection.»

Les mêmes clichés que dans la société

Gwenola Ricordeau, une autre chercheuse de référence (Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques), a quant à elle beaucoup travaillé sur la sexualité des femmes détenues, qui représentent 4,2% de la population carcérale belge. «La sexualité des hommes est vue comme un besoin, tandis que les femmes seraient plus dans l’émotionnel. L’administration est imprégnée de ce genre de clichés. […] Il y a une forme de tolérance chez les hommes, une solidarité masculine qui veut que, si l’homme n’a pas de rapports, il peut devenir violent et/ou violer. En revanche, l’homosexualité féminine est beaucoup mieux acceptée et vue comme une forme d’amitié, du fait de cette désexualisation», déclarait-elle dans un article publié en juin 2017 dans le journal Vice4.

Ici, l’homosexualité pourrait avoir un rôle libérateur et émancipatoire: «Il y a beaucoup de récits qui parlent d’épanouissement sexuel, de la première fois où on a eu des relations heureuses. C’est quelque chose d’assez récurrent, car, parmi les femmes détenues, beaucoup ont subi des violences, et elles trouvent dans ces relations quelque chose d’incomparable avec le reste de leur vie.»

Estelle Ruijs, dans son mémoire5, relève que, même pour les couples formés en prison, la question de l’intimité demeure problématique. Elle illustre cette réalité par le cas d’Alice et Sofia: «C’est pas facile de trouver un temps où on peut être tranquilles parce qu’on ne sait jamais qui fait la nuit […] Si on n’a vraiment pas envie de se faire surprendre ou quoi que ce soit, on ne peut pas le faire, mais on le fait quand même, on colle une feuille sur l’œilleton.» Camille Couette, chargée de mission chez I.Care, confirme: «Quand je leur pose la question de l’intimité, elles me répondent ‘intimiquoi?’ Elles sont dans une hypervigilance et une dépossession de leur corps.»

Ce constat de dépossession vaut aussi pour les détenues en prison mixte, où, à l’inverse, leurs corps seraient hyper-sexualisés et réduits à l’état d’objets. C’est ce que mettent en évidence les premières observations de Lola Gauthier, qui réalise une thèse FNRS sur la hiérarchisation des masculinités en prison mixte. Sa recherche est en cours d’élaboration, mais l’une de ses hypothèses est qu’il y a une mise en évidence du corps de la femme comme lieu de sexualisation. «Cette hypothèse n’est toutefois pas généralisable à l’ensemble des prisons belges, car il n’y a pas une prison, mais des prisons, avec à chaque fois des cultures qui leur sont propres.»

En collaboration avec la Fédération laïque des centres de planning familial, I.Care a lancé le projet «Lovespot», afin de répondre aux besoins des femmes détenues qui expriment des difficultés en matière de vie affective, relationnelle et sexuelle, ainsi qu’une certaine méconnaissance en matière d’IST. Des rencontres individuelles et des animations collectives sont organisées autour des violences conjugales, la grossesse, la contraception, la libido, l’avortement, etc. Ce projet, limité par ses moyens humains, se déroule dans les prisons francophones qui incarcèrent des femmes (Haren, Mons, Lantin et Marche-en-Famenne).

Enfin, il y a les rapports sexuels avec le personnel carcéral qui sont quant à eux interdits par le règlement. Dans les faits, ces relations seraient courantes en prison.

  1. «Étude sur la sexualité en milieu carcéral belge : de l’enfermement de la sexualité à la liberté d’adaptation des comportements sexuels» (ULiège, 2015).
  2. NDLR : Depuis le 1er octobre 2020, les personnes détenues peuvent introduire une plainte contre une décision de la direction de leur prison.
  3. Prenant la forme d’un podcast intitulé «Sexualité sous surveillance», une série qui traite de la sexualité des femmes en prison. Son épisode 3 a remporté le Prix de la meilleure enquête au Brussels Podcast Festival.
  4. «Dans anciens détenus français racontent le sexe derrière les barreaux», Vice, 26 juin 2017
  5. « Solitude, tendresse, intimité et identités en prison. Analyse de récits de femmes incarcérées en Belgique francophone » (UCLouvain, 2019).

Sang-Sang Wu

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