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Carte blanche

Tout était prêt pour ce qui est arrivé

Voilà maintenant 9 mois que notre réalité s’est considérablement transformée. Depuis la Belgique, où je vis, il y a un an nous préparions les fêtes de fin d’année dans une insouciance qui paraît aujourd’hui bien dérisoire et comme appartenant à un passé que l’on sent, un peu plus chaque jour, désormais définitivement révolu. Certes, de nombreux indices auraient pu nous alerter depuis plusieurs années. Une carte blanche de L’Enfant Pavé, membre fondateur de Starflam, Enseignant-Chercheur en Haute-École.

21-12-2020
© Flickrcc - 1984-7 - Oscar Martínez Ciuró

Une carte blanche de L’Enfant Pavé, membre fondateur de Starflam, Enseignant-Chercheur en Haute-École.

Voilà maintenant 9 mois que notre réalité s’est considérablement transformée. Depuis la Belgique, où je vis, il y a un an nous préparions les fêtes de fin d’année dans une insouciance qui paraît aujourd’hui bien dérisoire et comme appartenant à un passé que l’on sent, un peu plus chaque jour, désormais définitivement révolu.

Certes, de nombreux indices auraient pu nous alerter depuis plusieurs années.

Au tournant des années 80, le « There Is No Alternative » de Thatcher et Reagan résonne aujourd’hui, 40 ans plus tard, comme une prophétie funeste.

En 2008, la crise des subprimes nous avait déjà alerté sur la fragilité d’un système financier devenu fou. Mais la vie avait ensuite repris ses droits alors que le système financier avait pu poursuivre allègrement sa folie grâce à son sauvetage par l’argent public.

Privatisation des bénéfices, mutualisation des pertes. Tout le « génie » du néolibéralisme tient dans cette phrase.

En 2015, la « crise migratoire » faisait rage, la mort en Méditerranée aussi. Elle n’a jamais cessé depuis.

La vie humaine n’avait plus la même valeur selon l’origine géographique. C’était open bar : sur les réseaux sociaux se déversaient des litres de propos racistes.

Tout était prêt pour ce qui allait arriver, pour ce qui nous arrive aujourd’hui.

Je me souviens qu’étant petit, je ne comprenais pas comment la seconde guerre mondiale avait pu conduire à l’un des pires génocides du vingtième siècle. Je ne comprenais pas que des millions de gens n’aient pas tenté de fuir pour échapper à l’extermination. Je ne comprenais pas qu’une telle monstruosité ait été possible.

Avec le recul et l’historiographie, nous savons aujourd’hui que c’est l’efficacité bureaucratique, technocratique et administrative qui a permis l’accomplissement de pareil désastre dans l’histoire de l’humanité.

C’est aussi la complicité du grand patronat et du capital qui ont été les serviteurs zélés et les bailleurs de fond de pareille abomination. Sans oublier une logique systémique hiérarchisée qui permet constamment une dissolution des responsabilités dans un tout assez flou.

C’est aussi, et peut-être surtout, une historicité contextualisée qui a rendu cela « possible ».

Tout était prêt pour ce qui est advenu.

L’arrivée du premier confinement en mars 2020 a d’abord sidéré.

L’esprit humain est ainsi fait que l’on s’est efforcé de se persuader que c’était passager. Qu’il allait falloir faire preuve de résilience collective, mordre sur sa chique, mais que cela finirait par passer. Le système capitaliste nous a depuis longtemps habitué à ces alternances de crises et de lendemains qui chantent. Une fois la crise passée tout rentrerait dans l’ordre.

La Chine, avant nous, avait traversé la même épreuve et après un lockdown de 77 jours elle avait organisé une gigantesque soirée mousse. Comme un signal au reste du monde que la crise sanitaire était derrière elle. Et que la bien nommée « distanciation sociale » et les « gestes barrière » étaient de l’histoire ancienne pour elle.

La Chine était déjà à la pointe des technologies de contrôle de ses populations.

La Chine a verrouillé ses frontières.

La Chine est un régime ultra-autoritaire.

Tout était prêt pour ce qui est arrivé.

Faut-il être une dictature pour se débarrasser d’un virus ?

Elle a réussi là où la social-démocratie bourgeoise belge engluée dans ses négociations pendant 500 jours pour la constitution d’une nouvelle majorité avait délégué la gestion de cette crise sanitaire. C’est effectivement un ersatz d’une ex-majorité, non élue donc, dotée de pouvoirs spéciaux qui a géré le début de cette crise sanitaire. En abolissant, au passage, ce qui constitue les fondamentaux de ce qui caractérise un État de droit. Mais l’urgence et la gravité de la situation justifiaient sans aucun doute le renoncement à l’État de droit et ses principes fondamentaux démocratiques à travers un « conseil national de sécurité ».

La Belgique présente un des pires bilans au monde dans la gestion catastrophique de cette crise sanitaire. En 1997, je chantais ce plat pays qui lentement agonise. La Belgique fait de nouveau rire à l’étranger, et certains éditorialistes belges et étrangers s’en donnent à cœur joie. Avouons qu’ils auraient tort de se priver. Il semble pourtant toujours difficile de pointer du doigt des responsabilités car 9 mois plus tard, nous ne sommes toujours pas sortis de cette « crise ». Elle semble même devenir permanente. Le virus circule toujours et nous sommes toutes et tous en dépression. Le capitalisme n’a peut-être plus besoin réellement d’alternance. Cet état de crise permanente lui convient. Il permet également la permanence de la peur, du contrôle et de l’autoritarisme.

Un « conseil de concertation » a pris la place de l’organe précédent adoucissant la terminologie de cette vaste majorité social-démocrate qui réunit la plupart des partis qui ont toujours été au pouvoir, en alternance, en Belgique, depuis qu’on y vote au suffrage universel. Le casting nous a réservé une perle : Franck Vandenbroucke.

Il fut impliqué à la fin des années 80 dans le gigantesque scandale de corruption : l’affaire Agusta. Il ira même, à l’occasion d’une conférence de presse en 1991, jusqu’à déclarer : J’ai brûlé les billets ! Il échappera à toute poursuite. Et il construira au début des années 2000 la narration accompagnant l’importation du Blairisme en Belgique. La narration des droits et des devoirs. La narration du travailleur sans emploi seul responsable de sa situation.

Merci Monsieur Vandenbroucke !

Nous avions enfin trouvé des responsables !

Il fut l’un des grands architectes de l’abandon de l’État Providence en Belgique à la faveur de l’État social actif. Ainsi qu’un des penseurs du socialisme européen dans le grand tournant vers le social libéralisme.

Qu’il soit nommé, avec un tel parcours, ministre de la santé et des Affaires sociales est loin d’être anecdotique politiquement. C’est même on ne peut plus clair. Le monsieur Car l’homme est l’« expert » parfait pour débusquer les vrais responsables.

C’est nous.

Il succédait à de Maggie de Block qui avait affiché une telle désinvolture dans le début de la gestion de la crise. Avec ce moment paroxystique du grattage de nez en visioconférence. Tout était prêt pour ce qui allait arriver.

Et la narration est déjà en cours.

Après, la larmoyante intervention suite à sa visite dans un hôpital.

Après la bulle de 4.

On sent bien la tendance dure. Nous ne respectons pas assez les mesures de contrôle et il faut durcir encore et toujours plus.

Il arrive presque à me faire regretter les crottes de nez de Maggie. Mais les autres politicien(ne)s ne sont pas en reste.

En cette fin d’année, à l’approche des fêtes, on fait dans la surenchère.

C’est un véritable festival d’annonces du contrôle croissant. Qui par-ci un couvre-feu, qui par là des visites domiciliaires par la police le soir du réveillon, qui par-ci un périmètre autorisé de 10km de déplacement, qui par-là le projet d’encadrer légalement la délation, qui par-ci encore une surveillance des commandes de pizzas, qui par-là une surveillance avec caméra thermique des rassemblements familiaux à l’occasion de la veillée le soir de la naissance du petit jésus…

Tant de créativité donne le tournis. Plus besoin de culture. La création est ailleurs…

Mais attention c’est toujours, toujours pour votre santé hein…

Dans un contexte tendu où la justice vient de rendre un non-lieu pour les assassins d’Adil. Une peine dérisoire requise par l’avocate générale pour les assassins de Mawda.

La même justice, par contre, condamne 17 syndicalistes pour ce qu’ils font de mieux : une action de grève.

Toutes les manifestations récentes ont aussi vu leurs participant(e)s verbalisé(e)s.

J’ignorais complètement que les amendes avaient des vertus curatives dans le traitement d’une épidémie virale.

Trouvera-t-on un jour le responsable de la mort d’Alysson ?

Monsieur Vandenbroucke ?

Nous nous en remettons à votre expertise y compris dans celle de l’électrochoc.

Ce curieux sentiment d’être pris en otage dans un délire orwellien au nom du principe sanitaire.

Cela devient de plus en plus difficile d’imaginer que l’année nouvelle qui se profile emmènera définitivement 2020 très loin dans nos souvenirs.

Cela devient difficile de rester dans le déni.

Même les plus convaincus commencent à douter des biens fondés de la gestion autoritaire de cette crise sanitaire.

Nous sentons tous que depuis 9 mois nos vies sont profondément bouleversées et nous manquons cruellement de perspectives.

Nos gouvernements semblent tout miser sur une forme d’autoritarisme délirant sans jamais faire preuve d’empathie, sans consultation des citoyens non plus

Comme si le mépris de classe était à présent revendiqué et assumé.

C’est comme si la couche du vernis démocratique ne servait plus à rien.

Comme s’il n’y en avait plus besoin.

Sans mauvais jeux de mots, comme si les masques étaient tombés et qu’il n’y avait même plus besoin de faire semblant.

La sordide affaire de censure du texte de Laurent de Sutter à la demande du MR et des forces de police sur le site de notre chaine publique la RTBF devrait finir de nous mettre la puce à l’oreille, non ?

La violence systémique du néolibéralisme apparait toute nue, toute crue.

Autant que le vide intersidéral de la liberté d’expression sélective.

Nous avons pourtant besoin profondément d’espoir.

L’espoir, c’est peut-être de commencer sérieusement à réfléchir, à raconter et à analyser collectivement pourquoi tout était prêt pour ce qui est arrivé.

CARTE BLANCHE

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