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Regard critique · Justice sociale

Tête-à-tête

« Tesla est un cas à part »

Elle est à la tête du syndicat qui, en Suède, tient tête à Tesla et son PDG, Elon Musk, depuis un an et demi dans une grève d’une durée record. Marie Nilsson, première femme à la tête d’IF Metall, revient pour Alter Échos sur ce conflit social historique et sur la directive européenne sur les salaires minimums.

Alter Échos: La grève contre Tesla lancée par votre syndicat, IF Metall, a débuté le 11 octobre 2023. Où en est-elle aujourd’hui?

Marie Nilsson: Elle est toujours en cours. Nous avons 65 mécaniciens qui ne sont actuellement pas sur leur lieu de travail, et que nous payons. Ce sont les syndicats qui les soutiennent financièrement.

AÉ: Ils ne travaillent pas du tout?

MN: Non, ils participent à la grève. Nous organisons pour eux des réunions et des formations syndicales. Mais bien sûr, ils ont beaucoup de temps libre et, pour certains, cela crée une situation sociale difficile après un an et demi loin du travail.

AÉ: Quel est l’objectif de la grève? Il s’agit d’obtenir de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail pour les mécaniciens dans les ateliers de réparation Tesla?

MN: C’est exact. Nous avons «organisé» les travailleurs chez Tesla qui ont alors formulé une demande pour obtenir une convention collective afin de sécuriser leurs conditions de travail.

AÉ: Et quelle a été la réaction de Tesla?

MN: Tesla construit son réseau de service, ses ateliers, ses garages en Suède depuis quelques années. Pendant tout ce temps, nous avons essayé localement de les contacter et de commencer à négocier, mais ils ont refusé. Et à mesure qu’ils prenaient de l’ampleur, en ouvrant des garages ou des stations-service dans plusieurs villes suédoises, avec de plus en plus de Tesla vendues en Suède, nous nous sommes dit que cette marque allait devenir importante ici, et qu’il n’était pas possible de la laisser opérer sans convention collective. En parallèle, nous avons organisé les travailleurs, certains ayant déjà travaillé dans d’autres ateliers automobiles et sachant ce que signifie le fait d’avoir une convention collective. La plupart savaient que Tesla n’en avait pas, mais pensaient qu’en devenant membres du syndicat et en nous demandant d’entamer des négociations, ils finiraient par obtenir un accord. Ce que je veux dire, c’est que Tesla est présent en Suède depuis environ cinq ans, et nous avons essayé de faire les choses comme avec toute autre entreprise: nous asseoir à la table des négociations. Mais ils ont toujours refusé, en disant que ce n’était pas leur façon de faire, qu’ils n’avaient besoin de personne pour s’immiscer dans leur gestion et qu’ils entendaient diriger leur entreprise eux-mêmes.

AÉ: Votre action n’a donc pas eu d’effets?

MN: Depuis le début de la grève, Tesla a mis en place une augmentation annuelle des salaires et a augmenté les contributions à l’assurance-pension.

AÉ: Cela a donc bougé.

MN: Oui, et Tesla nous dit maintenant: «Regardez, vous avez gagné, vous ne pouvez pas arrêter la grève et considérer cela comme une victoire?» Mais rien ne garantit toutes ces avancées si vous n’obtenez pas de convention collective. Je pense que le niveau des salaires ou des assurances n’est pas le vrai problème pour Tesla. Leur crainte, c’est que le syndicat exerce une influence sur les lieux de travail. Ils veulent garder le contrôle total, sans influence extérieure.

AÉ: Dès le début, vous avez été aidés par d’autres syndicats, qui ont mené plusieurs actions, comme le blocage des livraisons de voitures Tesla dans les ports suédois, ou l’empêchement de la distribution des plaques d’immatriculation. Est-ce toujours en cours, comme une sorte de guerre froide?

MN: On pourrait dire que c’est une sorte de guerre froide, oui. Les actions de solidarité des autres syndicats continuent. Cela signifie qu’ils continuent à bloquer certains services envers Tesla.

AÉ: Les livraisons de voitures sont donc toujours bloquées?

MN: Oui, ainsi que la collecte des déchets dans les ateliers, la livraison des plaques d’immatriculation, et le fonctionnement des bornes de recharge dans le pays. Tesla trouve cela très perturbant, même s’ils prétendent que les affaires continuent normalement, ce qui est faux. Ils essaient toujours de contourner ces actions. Ce n’est pas spécifique à la Suède, ils agissent ainsi aussi aux États-Unis. Pour chaque problème, ils essaient de trouver une solution de contournement. C’est dans leur ADN.

AÉ: Que voulez-vous dire par «contourner»?

MN: Ils essaient d’éviter les effets des actions. Par exemple, le personnel encore en poste doit aller vider les poubelles lui-même. On sait aussi qu’ils ont changé les adresses de livraison des plaques ou qu’ils ont porté certaines affaires en justice, ce qui est très américain: tout résoudre devant les tribunaux.

AÉ: Ils sont allés devant les tribunaux contre vos actions aussi, non?

MN: Oui, mais ils ont perdu. La justice a confirmé que nos actions sont autorisées par le droit du travail suédois.

AÉ: Cela fait un an et demi que la grève dure. Jusqu’à quand comptez-vous continuer?

MN: La limite, c’est celle jusqu’où les travailleurs peuvent aller. En Suède, nous avons un système de médiation. Les autorités suivent ce dossier et nous demandent, ainsi qu’à Tesla, de discuter pour trouver une solution. Nous sommes ouverts à négocier un accord collectif progressif, acceptable pour les deux parties. L’objectif reste de sécuriser les conditions des travailleurs.

AÉ: Les autorités ont-elles le pouvoir de contraindre Tesla à négocier?

MN: Elles peuvent nous pousser à venir discuter, mais si l’une des parties refuse, il ne se passe rien juridiquement. Jusqu’à présent, nous avons répondu présents.

AÉ: En Belgique, le revenu minimum mensuel garanti (RMMG) est régi par deux conventions collectives. En Suède, tout cela semble donc aussi réglé par des conventions. Quel est l’avantage de s’y prendre comme cela?

MN: Les conventions collectives sont plus flexibles et plus sûres, surtout en cas de changement de majorité politique. Cela nous permet de garder la main sur les salaires. C’est une tradition ancienne en Suède, remontant à plus de 100 ans, quand les travailleurs et les employeurs se sont organisés. Nous avons créé un accord-cadre définissant les relations sur le marché du travail. Dans les années 1970, le gouvernement de gauche a adopté plusieurs lois sociales, mais pas sur les salaires, qui restent négociés collectivement. Même aujourd’hui, malgré un affaiblissement des syndicats, la densité syndicale reste élevée.

AÉ: Pour revenir à Tesla, leur façon d’éviter le système suédois reflète-t-elle une politique plus large des grandes entreprises américaines face aux modèles sociaux européens?

MN: Il y a des difficultés avec certaines entreprises étrangères. Mais Tesla est un cas à part. D’autres entreprises américaines en Suède finissent par accepter les conventions collectives. Amazon, par exemple, a mis en place une filiale en Suède avec une convention collective. Tesla reste un cas isolé.

« Nous avons 65 mécaniciens qui ne sont actuellement pas sur leur lieu de travail, et que nous payons. Ce sont les syndicats qui les soutiennent financièrement. »

AÉ: Comment l’expliquez-vous? C’est lié à la philosophie de l’entreprise? À Elon Musk?

MN: Le fait qu’ils tiennent aussi longtemps face à la grève montre une posture idéologique.

AÉ: Quelle est la place des syndicats aujourd’hui en Suède? En Belgique, ils étaient autrefois puissants, ils le sont encore, mais ils sont attaqués de toutes parts.

MN: On peut voir certaines tendances similaires, mais nous restons en position de force. Même si le taux de syndicalisation diminue chez les ouvriers, il augmente chez les cols blancs, un secteur en croissance. Nous avons donc une densité syndicale encore assez élevée et un modèle où les syndicats assument beaucoup de responsabilités. Il y a un consensus politique en Suède sur le fait que ce modèle est bénéfique, et que les syndicats doivent avoir de l’influence. Cela dit, nous avons actuellement un gouvernement conservateur soutenu par un parti populiste de droite, les Démocrates de Suède, qui détestent les syndicats et essaient d’affaiblir notre action. Donc oui, on voit des signaux inquiétants.

« Tesla est présent en Suède depuis environ cinq ans, et nous avons essayé de faire les choses comme avec toute autre entreprise: nous asseoir à la table des négociations. Mais ils ont toujours refusé, en disant que ce n’était pas leur façon de faire, qu’ils n’avaient besoin de personne pour s’immiscer dans leur gestion et qu’ils entendaient diriger leur entreprise eux-mêmes. »

AÉ: Parlons maintenant de la directive européenne de 2022 sur les salaires minimums, dont l’objectif est de donner aux travailleurs le droit à un salaire minimum adéquat dans les États membres. La Suède, comme le Danemark, en est exemptée. Alors pourquoi le Danemark, soutenu par votre pays, a-t-il déposé un recours en annulation devant la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE)? Avez-vous peur que la directive, malgré les progrès qu’elle porte, rende les conventions collectives inutiles et n’affaiblisse donc votre modèle social ?

MN: Oui, nous craignons qu’à long terme, cela affaiblisse le rôle des conventions collectives, et que notre modèle s’effondre. Nous ne faisons pas confiance aux institutions européennes sur ce point. Pour faire simple, nous ne pensions pas que cette exemption nous protégeait suffisamment. Nous ne croyons pas que cela garantisse réellement la protection de notre modèle. C’est aussi la position de mon syndicat, IF Metall. Bien sûr, nous ne sommes pas contre l’amélioration des conditions de travail en Europe. Mais c’est la méthode qui menace notre modèle. Peut-être qu’avec du recul, nous aurions dû mieux expliquer à nos collègues syndicaux européens que nous ne rejetions pas leurs revendications, mais que nous voulions seulement protéger notre système. Nous aurions pu mieux coopérer pour créer une directive qui protège tout le monde. Je pense qu’il est essentiel que les syndicats européens restent unis et se soutiennent.

AÉ: En janvier 2025, l’avocat général de la CJUE, Nicholas Emiliou, a rendu un avis favorable à son annulation. Qu’en pensez-vous? Faut-il l’annuler? Ou bien la modifier?

MN: Je veux être très clair. Mon syndicat, IF Metall, ne veut absolument pas que la directive sur les salaires minimums soit annulée. Nous pensons qu’elle peut être ajustée pour mieux protéger notre modèle. C’est suffisant à nos yeux.

Julien Winkel

Julien Winkel

Journaliste

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