Alter Échosr
Regard critique · Justice sociale

Par Marie-Ève Merckx, avec Barbara Gonzalez

Illustrations de Lucie Castel

 

’t Kroegsje?

Wablief? Pardon?

’t Kroegsje, autrement dit «petit bistrot» en flamand, est le spot incontournable d’Ostende où nous sommes allées poser nos guêtres estivales pour cette chronique de rentrée. En force: trois exploratrices sinon rien, Barbara, Lulu et moi-même.

 

«Monsieur, je suis à la capitale à la Côte.»

«Blankenberghe, c’est le côté paysan.»

«Podverdoem !»

Le patron, dénommé Ewyn, est une sorte d’ovni tout droit sorti d’un autre temps, bon pied bon œil en dépit de ses 80 printemps.

À en croire Lucie, il ressemble au concierge de Poudlard. Moi, je lui trouve un petit côté Meat Loaf, ce rocker américain. Ce qui fait consensus, c’est son physique. Aussi atypique que celui d’un personnage de contes ou de la mythologie, plutôt celtique… Ajoutez à cela une certaine classe désuète avec ses longs cheveux blancs, sa chemise moirée, son pantalon de costume et ses chaussures de ville dont la pointure semble hors norme.

 

Le bistrot est à son image: une maison-temple sacré anachronique, avec des objets démodés dans tous les sens, et la sensation diffuse d’être chez le patron plutôt que dans son troquet. C’est chaleureux, rustique même. A priori, la clientèle se compose de fringants cinquantenaires, voire la tranche d’âge supérieure. L’un d’entre eux arbore une coupe de cheveux audacieuse, frange devant, long et bouclé dans la nuque, et remonte son short de bain avec une grande élégance. Un petit côté hippie sur le retour qui colle bien à l’ambiance.

 

La façade elle aussi vaut son pesant de LSD: très colorée, ornée d’une fresque où figurent pêle-mêle un clavier de piano, une sirène qui picole, un bonhomme de neige à ski, des oiseaux qui crachent des boules de couleurs, des fleurs qui semblent danser, et même un petit chat… Cerise sur le gâteau: une sculpture métallique monumentale surmonte le toit de l’établissement. Il s’agit d’une tête de «zeeduivel»*, littéralement diable de mer, un poisson étrange doté d’une antenne avec loupiote sur la tête, communément appelé baudroie.

Au loin, les cloches de l’église résonnent, il est 19 h 30. L’ambiance est à la fois sereine et fébrile, car la place Paulus, à deux pas de la promenade sur la digue, se prépare pour les prochaines festivités locales, les «Paulus Feesten». Montage des chapiteaux, livraison de frigos renforts, nettoyage de cagettes plastiques au jet d’eau… cela s’active tellement bien que c’en est fort éprouvant pour les tympans.

 

À l’extérieur, on se retrouve au milieu des fûts vides. Les deux frigos livrés en prévision des fêtes coupent l’espace en deux, je décide d’aller jeter une oreille de l’autre côté de cette frontière du froid… et bingo! deux sœurs francophones squattent l’une des deux vieilles banquettes en skaï vert rafistolé pour un interlude médisance de haute volée:

– «C’est plus une Africaine blanche qu’une Blanche africaine…»

– «En tout cas, je ne connais pas ses qualités, mais je ne veux pas les connaître!»

– «C’est une colle, elle ne respecte pas les autres.»

– «Bah, elle est sympathique quand même…»

– «Oui, mais à petites doses.»

– «Son fils, c’est le pire de tous. Je m’occupais d’un appartement, et lui a caqué dans le truc sans se poser de questions. Il a laissé des traces de pneu alors que j’avais tout nettoyé…»

Une livraison de frites interrompt le cours de cette stimulante et inspirante conversation. En pleine dégustation de cet incontournable élément de notre culture gastronomique transfrontalière, un monsieur s’arrête pour nous expliquer l’historique des «Paulus Feesten». L’initiateur n’est autre qu’Eweyn, le patron du bistrot! C’est lui qui a monté l’événement sept ans plus tôt. Événement qui a pris une ampleur telle que les autorités locales l’ont rallié: 300 volontaires travaillent ainsi à le préparer, en juillet et en août. Du coup, il y a le petit Paulus, celui d’Eweyn, dont la programmation reste artistique, et le grand Paulus, mais celui-là, «c’est bullshit», assène notre interlocuteur.

– «Toi, tu habites ici aussi?»

– «Souvent!»

– «Vous êtes des étudiantes en art?»

– «Non, on fait un petit reportage sur votre bistrot.»

Après la livraison de frigos, place à la livraison de bonbonnes pour la bière. Elle est effectuée manu militari par un monsieur fort agité portant un tee-shirt avec inscription «I’m not a morning person». Après avoir échangé quelques mots avec Barbara sur le contenu de ces bonbonnes, il nous salue d’un savoureux: «Mesdames, amuse-toi!»

Sur ces entrefaites, deux énergumènes déboulent passablement éméchés et tentent de lier conversation. La barrière de la langue est déjà compliquée à franchir en temps normal, mais là, c’est de l’ordre de l’insurmontable…

– «Polski !», s’exclament-ils devant Barbara.

– «Zee aars» (ou quelque chose du genre) devant moi.

– «Dreuzels ! Harry Potter!» devant les clients accoudés au bar.

Morts de rire, ils s’éloignent bruyamment poursuivre leur tournée des grands-ducs.

L’homme à la coupe de cheveux audacieuse s’appelle Hugo. Il vient d’Anvers et souhaiterait s’établir à Ostende. Sauf que c’est trop cher pour lui. «Il faut quatre mois de garantie pour un appartement ici.» Pourtant, c’est à la Côte qu’il se sent à la maison: l’air est meilleur, la ville vit, en hiver aussi, puis à Anvers, avec Bart-Vador-De-Wever, c’est «interdiction sur interdiction», souligne-t-il. «Je suis “rouge”, et maintenant, le dire, ça devient difficile à Anvers.»

– «Moi, je vais voter pour Trump pour bourgmestre ahahahahahah!»

– «Toi, t’es pas flamand, t’es brabandais! En Belgique, il y a les Flamands, les Brabandais et les Liégeois!»

Nos échanges sont quelque peu chahutés par un sémillant sexagénaire, Ostendais pur jus, qui tient absolument à vanter les charmes de sa ville: sa taille humaine, le peintre Léon Spilliaert, le scénariste et dessinateur Camagurska, les fêtes qui viennent rythmer l’année comme le Kerstboom, De Grote Post, le feu sur la plage tous les lundis, le chanteur Arno, la réplique du tableau L’entrée du Christ à Bruxelles de l’artiste local James Ensor, les chanteurs qui viennent égayer la foule à l’hippodrome… J’en passe et des pas compréhensibles. D’ailleurs, un homme me glisse en passant: «Ne l’écoute pas, c’est un menteur.»

Cette parenthèse touristique s’achèvera avec l’arrivée de presque-Miss Belgique.

La question santé émerge soudain d’une discussion aléatoire avec un monsieur assez farouche de prime abord, asthmatique de surcroît, qui ne vit pas à Ostende, mais qui y vient le plus souvent possible. Il nous informe que la qualité de l’air y est très bonne, ce qui lui permet de fumer allégrement ses deux à trois paquets de clopes par jour sans trop de dommages, contrairement à ce qu’il peut se permettre dans d’autres villes. Puis toujours cette histoire de ville à échelle humaine. Anvers, c’est Ostende multipliée par cinq. Au gré d’une discussion chaotique, éclaboussée d’interventions extérieures, de stimuli visuels et sonores, et puis surtout, de la difficulté à échanger dans des langues qui ne se rencontrent pas vraiment, il devient philosophe: «Dans la vie, il y a deux choses: la tristesse et la tendresse.» Pour aller plus loin dans sa pensée: «Moi, je vis dans le futur simple plutôt que dans le passé composé.» La musique d’ambiance dans le bistrot, c’est Klara, une chaîne de musique classique en Flandre. Pas banal. Et très apaisant. «Il y a trois choses gratuites dans la vie: l’air, la musique et l’amour. Mais l’amour, ça peut te coûter beaucoup. Quand ton rêve, c’est fini, ça peut coûter cher.» Son aisance dans la langue française – «mijn Nederlands is heel slecht» –, il la doit à l’amour et à la musique: une copine francophone, l’envie de dépasser ses complexes – «le français, c’est difficile» – et d’apprendre avec des chansons, comme celles de Françoise Hardy.

C’est à nouveau lui qui me surprendra devant la porte des toilettes des dames, en pleine retranscription d’un poème affiché sur la porte que nous traduisons de concert.

Avond

In een hoge groene kamer

– blauwe bloemen op’t behang –

waar de wind nog héél lang

liedjes, overall vandaan,

zachtjes in je oren fluistert,

wie wil daar niet slapen gaan ?

 

Le soir 

Dans une vaste chambre verte

– des fleurs bleues sur le papier peint –

Où, depuis fort longtemps, le vent murmure doucement dans vos oreilles des chansons venant de partout. 

Qui ne voudrait pas aller dormir là?

 

Dernière incongruité avant de reprendre le train du retour: une pesée en règle sur la vieille balance à poids qui trône dans l’endroit.

Le temps file, l’heure du dernier train a sonné.

Nous prenons congé les uns des autres.

Nous prenons congé de cet endroit singulier.

Nous prenons congé de l’iode.

Et refermons cette parenthèse enchantée.

Marie-Eve Merckx

Marie-Eve Merckx

Pssstt, visiteur, visiteuse du site d'Alter Échos !

Nous sommes heureux que vous soyez si nombreux à nous suivre sur le web. Nous avons fait le choix de mettre en accès gratuit une grande partie de nos contenus, notamment ceux en lien avec le Covid-19, pour le partage, pour l'intérêt qu'ils représentent pour la collectivité, et pour répondre à notre mission d'éducation permanente. Mais produire une information critique de qualité a un coût. Soutenez-nous ! Abonnez-vous ! Et parlez-en autour de vous.
Profitez de notre offre découverte 19€ pour 3 mois (accès web aux contenus/archives en ligne + édition papier)