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Economie

Remettre le produit intérieur brut à sa place

Les années qui arrivent seront celles des plans de relance avec pour objectif de redonner de la croissance au produit intérieur brut (PIB). Mais peut-on se satisfaire de cet indicateur pour répondre à l’ensemble des crises de notre temps? Trois économistes répondent par la négative et appellent le politique à multiplier les indicateurs complémentaires et à les inclure dans leurs décisions politiques.

En 2020, notre PIB adoré, nous l’avons laissé de côté. Pour limiter au maximum la transmission du virus, la quasi-totalité des pays du monde a décidé de réduire son activité économique sans se préoccuper (pour une fois) de la croissance du PIB. Celui-ci a même diminué : -8,4 % en Belgique par rapport à son niveau de 2019 et -4,4 % à l’échelle mondiale, selon le FMI. Ce que cela montre ? Une forte baisse de la création monétaire de revenus et donc de l’activité économique. « Dans une période de crise, cet indicateur est utile à court terme pour rendre compte du ralentissement de l’activité économique, explique Géraldine Thiry, économiste à l’UCLouvain. Dans le système actuel, une évolution négative de cet indicateur est fortement corrélée à l’évolution du chômage, qui affecte directement la vie des travailleurs et de la communauté entière. » Mais cela s’arrête là. « Il faut préciser qu’une croissance du PIB n’est pas forcément corrélée à une baisse du chômage et à une augmentation des recettes publiques », ajoute l’économiste. « Le PIB est un outil qui nous donne une information sur un aspect de l’économie. Il ne nous dit rien sur la santé de l’économie dans sa globalité [ne prend pas en compte le bénévolat ou le travail domestique par exemple], ne dit rien sur la résilience de notre système économique », rappelle l’économiste Philippe Defeyt.

De ce fait, depuis de nombreuses années, la surutilisation dans les décisions politiques de cet indicateur créé en 1931 par le statisticien américain Simon Kuznets est vivement attaquée par de nombreux économistes. Pour la simple et bonne raison qu’utilisé seul, le PIB ne permet pas de répondre à la globalité des enjeux contemporains. En effet, celui-ci n’indique rien sur la conservation ou l’amélioration du patrimoine naturel, la qualité de l’air, le bien-être, la qualité des emplois, l’égalité entre les sexes ou encore la distribution des richesses. « C’est pour cette raison qu’il ne doit pas être un objectif, une boussole, mais un outil parmi d’autres », considère Philippe Defeyt. Ainsi, l’objectif serait de remettre le PIB et sa croissance à leur place. Pourtant, si le gouvernement belge souhaite faire de sa relance économique, une relance aussi sociale et durable, le PIB devrait garder une place très privilégiée.

« Le PIB est un outil qui nous donne une information sur un aspect de l’économie. Il ne nous dit rien sur la santé de l’économie dans sa globalité (ne prend pas en compte le bénévolat ou le travail domestique par exemple), ne dit rien sur la résilience de notre système économique. » Philippe Defeyt, économiste

Relance

Dans une interview donnée le 1er janvier 2021 au journal L’Écho, la secrétaire d’État au Budget, Eva De Bleeker a déclaré : « Ce qui est important pour moi, c’est qu’à partir de maintenant, toute dépense nouvelle devra créer de la croissance. » La croissance du PIB nous permettrait donc seule de répondre à la crise que nous connaissons. Pour Philippe Defeyt, « il faut se poser la question de quelle croissance et pour quoi faire ? Dans cette interview la secrétaire d’État n’utilise que des indicateurs purement économiques. Selon moi, cette phrase révèle l’incapacité de nos politiques à réinventer le monde demain ». Selon Olivier Malay, auteur d’une thèse sur les indicateurs alternatifs, « cette phrase de la secrétaire d’État est logique. Elle rentre dans la logique libérale, majoritaire aujourd’hui : pour créer de l’emploi et ajouter de l’argent dans les caisses de l’État, il faut que les entreprises privées tournent bien. Et donc il faut de la croissance ». Mais il ajoute que l’« on pourrait aussi changer de modèle économique, en partageant mieux le temps de travail ou en taxant davantage les grandes fortunes par exemple ». Selon lui, le PIB n’est pas fautif. C’est davantage l’usage que l’on en fait.

« Le PIB est un indicateur facilement communicable. Plus il y en aura, moins cela sera facile de communiquer mais plus l’analyse de notre société sera fine. » Olivier Malay, docteur en économie

« Le problème, c’est qu’aujourd’hui, la crise n’est pas simplement économique. Elle est sanitaire, sociale, démocratique, psychologique et environnementale, répond Philippe Defeyt. Si on ne prend en compte que des indicateurs économiques, comme le PIB, on ne pourra pas mettre en place la meilleure politique pour répondre à tous ces enjeux. » Ainsi, selon les trois économistes interrogés, pour que la relance et notre société répondent au mieux à l’ensemble de ces crises, il faudrait multiplier les indicateurs et leur donner un réel point dans les décisions politiques.

 

Indicateurs alternatifs

« Des indicateurs complémentaires au PIB, il en existe plus de mille », explique Olivier Malay. Le Bureau fédéral du plan liste par exemple des indicateurs reconnus, comme l’indicateur « Bien-être ici et maintenant » (BEIM) ou encore l’indicateur « développement durable » (SDG). La Région wallonne a également développé un indice de situation sociale (ISS), un indice de conditions de bien-être (ICBE) ainsi qu’un indice d’empreinte écologique (EE) pour ne citer qu’eux. « Il n’y a plus qu’à les utiliser et à les lier aux politiques publiques, ajoute le docteur en économie. Mais l’utilisation devra répondre à plusieurs problématiques. » Celle de la communication tout d’abord. « Le PIB est un indicateur facilement communicable, reconnaît, Olivier Malay. Plus il y en aura, moins cela sera facile de communiquer, mais plus l’analyse de notre société sera fine. Il faut également que les médias les intègrent plus largement à leur ligne éditoriale pour que la population puisse les comprendre. »

« Il se développe une économie social-écologique désireuse de se doter d’autres outils, et portant d’autres finalités et d’autres valeurs que l’économie dominante. » Géraldine Thiry

L’autre problématique sera celle de la volonté politique. « Il se développe une économie social-écologique désireuse de se doter d’autres outils et portant d’autres finalités et d’autres valeurs que l’économie dominante », insiste Géraldine Thiry. « C’est vrai, confirme Olivier Malay. Il faut maintenant qu’une partie du monde politique se saisisse de cette nouvelle vision de l’économie. Vous savez, selon moi, si ces indicateurs sont minoritaires, c’est que le politique ne s’intéresse pas véritablement aux enjeux d’inégalités, sociaux et environnementaux. Ou qu’ils pensent que le modèle économique actuel permet d’y répondre. » Ainsi, pour voir d’autres indicateurs investir la place politique, cela devrait prendre encore du temps. Pour Philippe Defeyt, cette crise ne provoquera pas de grand changement de paradigme : « On pense encore que la croissance économique va résoudre tous les problèmes. Une fois le virus passé, je pense qu’on ne changera pas fondamentalement d’objectif économique ni de modèle… au risque d’aller droit dans le mur. » Alors que le Bouthan ou certains pays d’Amérique du Sud ont décidé d’autres indicateurs pour régir leurs politiques publiques, pour la Belgique il faudra attendre encore un peu. « C’est très dur de changer la ‘boussole’ sans changer le logiciel économique, malheureusement. Et pour changer ce logiciel, il va falloir beaucoup de volonté et un nouveau rapport de force », conclut Olivier Malay.

 

 

En savoir plus

« De nouvelles boussoles pour la Wallonie », Alter Échos n° 384, juin 2014, Amélie Mouton.

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