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Regard critique · Justice sociale

Radios communautaires : de l'identité au dialogue interculturel

Première rencontre entre le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) et les dirigeants des radios communautaires en Communauté française de Belgique.

06-06-2010 Alter Échos n° 296

Première rencontre entre le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) et les dirigeants des radios communautaires en Communauté française de Belgique.

Fin mai 2010, soit près de deux ans après l’entrée en vigueur d’un plan de fréquences ayant été perçu comme un traumatisme dans lepaysage radiophonique francophone, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA)1 belge a organisé une première rencontre avec les dirigeants des radioscommunautaires en Communauté française de Belgique. Communauté, communautaire, communautarisme… dans un pays qui ne parvient pas à sortir de ses conflitscommunautaires (linguistiques), ces terminologies fortement marquées peuvent porter à confusion et provoquer certaines crispations. Et c’est justement dans le souci de provoquerles échanges, la rencontre et le débat que l’organe d’autorisation (CSA) a mis sur pied un séminaire sur les rapports entre « radios communautaires etinterculturalité ».

Pour amorcer la discussion, Bertrand Levant (prix du mémoire du CSA) a présenté un travail universitaire sur les radios communautaires au Canada dans lequel il s’estparticulièrement focalisé sur la radio des Amérindiens du Canada. « L’existence d’une radio communautaire est importante pour la diversitéculturelle d’une société. Ces radios permettent à une communauté de se retrouver et de s’identifier à travers une musique propre, desévénements spécifiques, de rester en contact avec la communauté, de proposer des services à la communauté et de donner de la voix aux personnes actives de lacommunauté », explique le jeune universitaire. Il explique que « l’absence d’éléments favorisant l’identification ou la reconnaissanced’une communauté peut avoir des conséquences désastreuses pour l’ensemble de la société. Ainsi, les taux de violence et d’alcoolisme chez lesAmérindiens sont généralement plus élevés que le reste de la population. Dans ce contexte, l’existence d’une radio communautaire peut devenir uninstrument d’émancipation via la diffusion d’une langue, d’une culture ou d’une manière de vivre spécifique » dans un monde auxidentités multiples.

Profils de radio

Le CSA reconnaît cinq profils de radio en Communauté française : les radios généralistes, les radios géographiques, les radios thématiques, lesradios communautaires et les radios d’expression. Bernard Dubuisson, conseiller au CSA, a dressé le profil de « radio communautaire » selon les critères duConseil supérieur de l’audiovisuel qui n’est ni une « radio à couverture communautaire », ni une « radio associative » (communityradio) dans le sens anglo-saxon. « La radio communautaire se définit par un public cible ayant des traits culturels (langue, origine, religion…), elle est conçuepar et pour ce groupe particulier, elle agit comme la représentation du groupe vers le grand public, sa programmation s’articule autour du trait culturel, sa structure estmajoritairement dominée par les membres de la communauté et ses ressources sont basées sur le marché publicitaire du public cible (annonceurs, dons etbénévoles de la communauté) », résume le conseiller.

Sur le plan linguistique, la Communauté française compte huit radios communautaires qui diffusent des émissions en langue italienne, turque, arabe, berbère, yiddish,espagnole et grecque, 50 % des programmes se font dans la langue étrangère et 50 % en bilingue (FR/langue étrangère). À celles-ci s’ajoutent cinq radiosd’expression qui sont limitées à 25 % de programmes en langue étrangère avec une exigence de bilinguisme.

Avis des radios

« J’avoue qu’on était au début un peu vexé d’être dans la catégorie communautaire, car l’idée mêmed’être qualifié de communautaire était dérangeante pour nous. Puis, on a clairement fait la distinction entre communautaire et communautariste et aujourd’hui ona accepté l’idée de radio communautaire du CSA. Nos missions se résument ainsi : rendre un service public d’information pour la communauté juive,être un lieu de culture, d’expression, de musique et de débats. Nous essayons d’avoir un rayonnement au-delà de la communauté, la majorité des animateurset des journalistes sont membres de la communauté juive et le financement est basé sur un tiers de publicité et deux tiers de dons (des fondations, de gros donateurs et de petitsdonateurs). La radio met surtout en avant tout le monde juif et Israël », réagit Simon Cohn de Radio Judaïca.

De son côté, Unal Yildirim de Radio Gold explique « qu’il est difficile de faire accepter les émissions bilingues ou les deux langues à lacommunauté turque, car même les jeunes veulent des émissions en langue turque sinon ils zappent sur des émissions sur les satellites ». Son principal but :faire connaître la culture turque qui est mal connue en Belgique. « Notre radio tourne avec huit personnes (deux salariés et six bénévoles), il y a beaucoup demusique et beaucoup d’échanges d’informations avec la Turquie mais aussi avec les associations socioculturelles en Belgique. La diversité est déjàprésente dans la radio puisque nous travaillons avec des animateurs turcs, belges et maghrébins. Le financement est uniquement basé sur des annonceurs turcs installés enBelgique, pas de dons. » En matière d’information, le dirigeant de la radio turque explique qu’il envoie régulièrement des informations belges à desjournalistes basés à Izmir, Ankara ou Istanbul et qu’il reçoit en échange des contenus radiophoniques prêts à diffuser en langue turque. 

Philippe Mawet de RCF (radio chrétienne francophone) fait également part de leur « difficulté à rejoindre le mot communautaire car c’est un motgênant qui fait penser au communautarisme, mais aussi au conflit communautaire, bref un mot piège en Belgique. Nous n’aimons pas non plus l’idée qu’ons’adresse à un sous-public car nous ne sommes pas une radio-club qui ne s’adresse qu’à un public bien spécifique ». Il plaide donc pour unerévision des mots, une renégociation des 70 % de production propre exigée par le CSA et préfère la notion de « radio thématique ».« RCF n’est pas une radio religieuse, elle a une dimension œcuménique et même des non-croyants sont intéressés par nos émissions »,précise Philippe Mawet. Le financement de RCF, qui compte trois employ&eacu
te;s temps-plein et des bénévoles, serait essentiellement assuré par des petits dons.

José-Manuel Martinez Ferreira, administrateur de Radio Alma, revient sur l’historique de cette radio communautaire qui diffuse en cinq langues depuis 1995 et qui tented’être un trait d’union entre les différentes communautés bruxelloises originaires du sud de l’Europe et d’Amérique latine. « Nousn’avons pas de problème avec l’usage du français car c’est la langue véhiculaire entre nos communautés et le public jeune maîtrise souvent mieux lefrançais que la langue d’origine. La radio s’appuie sur 62 bénévoles et n’a pas de connotation commerciale. Son financement est assuré par un tiers depublicité et deux tiers de dons ou de bénéfices découlant des événements, des partenariats que nous organisons », explique le dirigeant.L’originalité de cette radio est qu’elle vise à fidéliser un public pour une émission hebdomadaire en particulier (et non pour une écoute continue)compte tenu des différentes langues utilisées à l’antenne.

Ahmed Bouda de Radio Almanar se plaint du « morcellement » de la fréquence arabe dès 1986 par les autorités et estime qu’il est importantd’avoir un contact plus structuré entre les radios communautaires et l’autorité régulatrice. Le dirigeant d’Almanar conçoit quatre missions pour la radiocommunautaire arabo-berbère : « Fournir une information qui ne se base pas seulement sur les quelques agences anglo-saxonnes qui dominent le monde ; organiser desdébats d’idées en reflétant les opinions dans la communauté ; diffuser des programmes civiques et pédagogiques pour combler le manque de savoir etassurer le financement par le démarchage personnel auprès des annonceurs. » « Au début de la fréquence arabe dans les années ’80, 90 % desprogrammes diffusés se faisaient en langue arabe, aujourd’hui 60 % de nos émissions se font en langue française et cette tendance va s’accentuer avecl’évolution. »

Pas de dérogation flamande

Interpellé sur les effets désastreux du plan de fréquence en matière de créativité et de liberté d’expression, un membre du CSA aréagi en expliquant qu’à Bruxelles « 50 % des ondes étaient réservés à la Communauté flamande et 50 % à la Communautéfrançaise, mais que seule la Communauté française a pris en compte la diversité bruxelloise dans la gestion du parc radiophonique. Les Flamands se sont contentés derépéter « moet in het Vlaams » [doit être en flamand] sans accorder la moindre dérogation. La Communauté française a donc fait au mieux sur base de cequ’elle avait en main. »

Enfin, deux conseillères du CSA (Emilie Buron et Mathilde Aret) ont présenté « un état des lieux des programmes communautaires radiophoniques enCommunauté française de Belgique » – basé sur l’analyse de 568 programmes diffusés sur quinze radios communautaires – qui analyse la place del’interculturalité (dialogue entre la communauté et le public extérieur) dans ces programmes et avance des pistes pour augmenter la place d’interculturalitésur ces radios.

On attend de voir… ou d’entendre.

1. CSA :
– adresse : bd de l’Impératrice, 13 à 1000 Bruxelles
– tél. : 02 349 58 80
– site : www.csa.be

Mehmet Koksal

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