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Culture

Passeurs de voix

7 juin 2019 Manon Legrand

Se faire « passeurs des voix qui peuplent le monde carcéral et péricarcéral », c’est l’idée de la revue La Brèche, publiée par le Genepi Belgique, association dont l’objectif est de participer au décloisonnement de la prison.

Dans ses pages, on y croise – aux côtés d’entretiens avec des chercheurs et chercheuses – des récits d’activistes, des témoignages d’(ex)-détenu(e)s de proches, de Belgique et de France. Autant de textes qui se répondent ou se contredisent et font le portrait du monde carcéral, complexe et opaque.

Ce premier numéro s’attache à la question du genre et des sexualités en prison. L’occasion, comme l’écrit La Brèche, de « se frotter immédiatement à ce qui dedans comme dehors est le lieu d’une démultiplication des affirmations d’identités et des oppressions ». On ne sera donc pas étonné de lire que les femmes – tant les détenues que les femmes des détenus qui, comme le dit l’une d’elles, « vivent la prison par substitution » – subissent des violences de genre spécifiques et exacerbées (accès réduit aux services sanitaires, isolement social accru par rapport aux hommes,…). Les tabous qui entourent la sexualité féminine – comme la masturbation féminine – ne se lèvent pas en prison, lieu où l’intimité aussi est cadenassée… « Les agents ne veulent pas voir que les femmes puissent avoir des désirs, témoigne une ex-détenue, la sexualité est illégitime en prison : il faut se détourner pour pouvoir la vivre. Quant à la sexualité lesbienne, elle est acceptable si elle n’est pas visible. »

Les violences à l’égard des LGBTQI ne s’arrêtent pas non plus aux portes des prisons. Comme en témoigne Nicoletta, bientôt Nicolas. En procédure de changement de sexe, il a décidé d’être incarcéré chez les femmes. Son traitement est aujourd’hui respecté, ce qui n’a pas toujours été le cas. Mais ce dont il souffre le plus, c’est la méchanceté et le jugement des autres détenues.

Un lieu où il peut se passer quelque chose

« Avec ce journal, nous voulons ouvrir une porte sur le monde carcéral, permettre à chacun et à chacune de l’observer, pour interroger son fonctionnement, qui à son tour interroge celui de notre société. Mais il s’agit aussi de montrer que la prison, dans son extrême violence, dans son cadenassage, est un lieu où il peut se passer quelque chose. C’est-à-dire montrer les lieux, les modes sur lesquels les acteurs et actrices se réapproprient leurs capacités d’agir, les lieux où se trament des résistances et se créent des brèches. »

Ces brèches, on les découvre dans l’entretien avec la sociologue Natacha Chetcuti-Osorovitz, qui travaille sur l’expérience carcérale des femmes en longue peine. Elle observe que, « dans le cadre d’un continuum de violence, la temporalité carcérale produit pour certaines une remise en cause des attendus de genre », « peut être l’occasion d’une reconfiguration des normes du couple et l’occasion pour les femmes de ‘prendre soin d’elles’ ». On les entrevoit aussi dans le travail d’I.Care, asbl qui fait la promotion de la santé en milieux fermés. Tous les quinze jours depuis quelques mois, ils organisent des rendez-vous individuels pour parler contraception, libido, etc., à la prison pour femmes de Berkendael. La photographe Juliette Angotti fait aussi sauter quelques verrous. Elle a réalisé une correspondance photographique – dont La Brèche livre quelques extraits – avec des détenus sur comment figurer la libération en photographie. Un couple amoureux, une rue animée, un papillon posé sur une feuille…

 

A propos de l'auteur(e)

Manon Legrand

L’héroïne de Manon est Rosa Parks. Pour cette diplômée d’histoire, évidemment, il s’agit d’une figure incontournable dans l’histoire des afro américains, le symbole féminin de la lutte contre la ségrégation et de la multiplicité des combats encore à venir. Lorsqu’elle était petite, elle hésitait entre deux carrières : postière ou journaliste. Cruel dilemme résolu depuis lors : engagée, hyperactive, Manon écrit des articles pour différentes revues mais alimente aussi particulièrement le site web d’Alter Échos, notamment avec ses fameuses interviews du vendredi. À ses yeux, qu’elle a fort bleus, mais c’est un détail, l’émulsion social-info, c’est tendre le micro à celles et ceux qu’on voit pas, bousculer les idées reçues, rencontrer, apprendre, dénoncer les injustices, parler des invisibles, des belles personnes et des vulnérables. manon [dot] legrand [at] alter [dot] be

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