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Mena  : Aïcha, une amie qui vous veut du bien

Comment faire confiance quand on survit sans repères ? Pourquoi penser à l’avenir lorsqu’on est sans papiers ? Par son accueil attentif et chaleureux, par ses atelierscréatifs et son accompagnement individualisé, Aïcha1 tente de redonner goût à la vie aux mineurs non accompagnés.

12-09-2008 Alter Échos n° 258

Comment faire confiance quand on survit sans repères ? Pourquoi penser à l’avenir lorsqu’on est sans papiers ? Par son accueil attentif et chaleureux, par ses atelierscréatifs et son accompagnement individualisé, Aïcha1 tente de redonner goût à la vie aux mineurs non accompagnés.

On entre chez Aïcha comme chez une amie qui aurait développé un sens aigu de l’hospitalité. La preuve : on pénêtre par le salon muni de canapésfatigués mais confortables. Les bureaux sont discrets, planqués dans les recoins : trois tables de travail surchargées de dossiers, accompagnéesd’étagères tout autant surchargées. La pièce principale à l’avant dispose d’une grande table conviviale, les murs sont tapissés de dessinsmaladroits et colorés et une console supporte une série de poteries faites maison. À l’arrière, quelques bureaux équipés d’ordinateurs fontoffice de club Internet et puis, tout au fond, une vaste pièce qui ressemble à une salle de danse et de concert, accueille une batterie et une galerie de photos. Aïcha vit dans undouble appartement au n° 11, rue Jean Volders à Saint-Gilles et n’a pas besoin de publicité pour faire parler d’elle : plus de 200 jeunes passent dans ses murs chaqueannée et le bouche à oreille fonctionne à plein régime.

L’asbl Aïcha est née de l’initiative personnelle d’Anne Graindorge, il y a tout juste quatre ans, dans la foulée de la loi de tutelle2. « Jevoulais créer un service qui soit complémentaire à ce qui existait déjà », explique la jeune femme, juriste et criminologue de formation. Après avoirtravaillé dans le domaine des droits de l’enfant et celui des droits des étrangers, sur un plan plutôt théorique, Anne souhaite retrouver le terrain ets’investir auprès des mineurs non accompagnés (Mena). « J’avais constaté que parmi les Mena, il y avait un groupe encore plus fragilisé : les mineurs nondemandeurs d’asile. Jusqu’en 2004, ils n’avaient pas droit à une tutelle et jusqu’en 2007, pas d’accès aux centres d’accueil de Fedasil qui, pardéfinition, s’occupent uniquement des demandeurs d’asile. Ces jeunes étaient donc peu informés de leurs droits et beaucoup vivaient de débrouille, avec desparcours de rue très durs, parfois complétés de petite délinquance de survie », poursuit Anne Graindorge.

Un accueil professionnel et non intrusif

Si la Loi de tutelle a sorti ces enfants de l’ombre en leur octroyant un tuteur, leur vécu reste singulier. « Ce sont des jeunes en souffrance, livrés àeux-mêmes, sans protection et en insécurité de séjour. Des jeunes à qui l’on demande d’être adultes avant l’âge et qui, pendantlongtemps, n’ont eu aucun référent et se sont débrouillés tout seuls. » Pour lancer son asbl, Anne Graindorge obtient plusieurs subsides de départ(Fonds Maribel social, SPF Justice, etc.) et « Aïcha » est reconnue comme projet pilote par l’Aide à la jeunesse de la Communauté française en novembre 2004. Lesactivités avec les jeunes commenceront réellement en septembre 2005. Ça démarre cahin-caha, avec trois temps plein et quelques bénévoles, d’abordà Schaerbeek puis finalement à Saint-Gilles. Il faudra un an pour que l’asbl trouve son rythme de croisière.

La première « porte d’entrée » fut la tutelle : un travailleur de l’asbl prend en charge 25 mineurs3, ce qui a permis de lancerl’accompagnement individuel et multiaxial des jeunes. Outre les problèmes d’ordre psychologique (repli sur soi, mal-être, sentiment d’insécurité,…), les mômes sont souvent démunis faute de papiers, de lieu de vie stable, d’école, de mutuelle, de projet de vie. Les problématiques à aborder sontnombreuses et la première démarche est d’établir un lien de confiance afin de permettre au jeune de retrouver le désir de s’en sortir.

Pour atteindre ses objectifs, l’asbl a mis au point trois axes principaux. Tout d’abord, l’accueil. « Nous offrons un espace où les jeunes peuvent venir librementpour parler, consulter Internet ou des bouquins de la bibliothèque, ou tout simplement pour rencontrer d’autres jeunes. Notre travail est d’avoir une écoute adéquate,vigilante sans être intrusif. Qu’ils puissent créer des liens et se sentir en confiance. » Au fil des rencontres, les jeunes se confient plus, viennent spontanémentdemander de l’aide ou des conseils, s’installent autour de la grande table pour faire leurs devoirs… et s’intéressent de plus près aux activitéscollectives organisées par Aïcha. C’est le deuxième gros volet de l’asbl. Tous les jours de la semaine, en dehors des heures scolaires, des ateliers créatifssont organisés, animés par des artistes professionnels bénévoles. « Les ateliers sont imaginés en fonction des demandes des jeunes. Cette année, il y ades cours de danse orientale, de Raga, des cours de chant et de création musicale, un atelier d’arts plastiques », énumère Anne Graindorge.

« Pendant les vacances, nous proposons des stages ou des séjours ludiques. Nous avons ainsi organisé un atelier d’escalade en collaboration avec l’AMOItinéraire et, cet été, une vingtaine de jeunes sont partis en vacances dans un gîte rural. » Cerise sur le gâteau pour ces adolescents avides dereconnaissance, les ateliers créatifs sont ponctués de réalisations très concrètes : concerts et réalisation professionnelle d’un CD4 pourceux qui suivent les formations musicales, réalisation d’une fresque murale pour les apprentis plasticiens5. L’expression créative est ici perçue comme unmoyen d’ « exprimer du soi » et de créer du lien entre les jeunes et avec les animateurs. Les membres de l’asbl participent d’ailleurs tous à des ateliers.Pour ne pas que cela devienne des « clubs de Mena », les différents cours sont d’ailleurs ouverts aux jeunes du quartier. Pour occuper les week-ends, l’asblpropose également des journées thématiques : journées théâtre, kayak, piscine, à la mer, etc. Chaque atelier, chaque activité a un sens et unobjectif bien précis. Il s’agit notamment de renforcer la socialisation des adolescents, de développer leur estime de soi et leur esprit critique.

De nouvelles perspectives

Le troisième axe développé par Aïcha s’articule tout naturellement autour de l’accompagnement individuel, au départ et à la demande du jeune.Cette demande émerge gé
néralement quand une certaine confiance s’est instaurée et que le jeune vient spontanément et régulièrement dans leslocaux. « Nous offrons une aide psychosociale générale, du soutien scolaire individualisé ainsi que de l’orientation scolaire. Nous effectuons également lesdémarches sociales et juridiques avec le jeune afin d’améliorer ses conditions de vie, son hébergement, sa santé. Enfin, nous préparons les jeunes àl’autonomie en fonction de son rythme, de ses demandes et ce, jusqu’à l’âge de vingt ans », explique Anne Graindorge.

Après deux années particulièrement riches en projets et des suivis qui ont prouvé leur pertinence, les membres de l’asbl ne souhaitent pas en rester là. Siles budgets et la taille des locaux limitent le nombre de Mena qui peut être accueillis, Anne Graindorge est persuadée que l’accompagnement pourrait encore êtrequalitativement amélioré. Par la pérennisation des contrats de travail et l’engagement d’un psychologue, par exemple. Mais aussi par la création d’unhébergement de transit pour des jeunes qui se retrouvent momentanément sans logement ou qui se dirigent vers l’autonomie. Un « sas » réconfortant entre deuxvies, « en autonomie fortement supervisée » et à proximité des locaux d’Aïcha. Une chambre ou un studio dans lequel le jeune pourrait s’installerpour une durée de six mois maximum et se préparer correctement à l’autonomie, sans être stressé et ballotté d’un centre d’accueild’urgence à un autre, au gré des places disponibles. Le projet est dans la musette de l’asbl qui espère pouvoir trouver les fonds nécessaires à lacréation de huit places, réparties équitablement entre garçons et filles.

1. Asbl Aïcha :
– adresse : rue Jean Volders, 11 à 1060 Saint-Gilles
– tél. : 02 738 09 30
– courriel : aicha_asbl@yahoo.fr

2. La loi de tutelle, entrée en vigueur le 1er mai 2004, implique que tout Mena doit se voir désigner un tuteur chargé de le représenter, de l’assisteret de défendre ses droits.
3. Pour un tuteur professionnel, le nombre de tutelles doit être de minimum 25 et maximum 40. L’asbl Aïcha a choisi de limiter le nombre à 25 afin de garantir laqualité de l’accompagnement.
4. CD musical On s’en sort réalisé avec le soutien de la Fondation Roi Baudouin. Le CD est vendu au prix de 5 euros par l’asbl Aïcha.
5. La fresque est actuellement en cours de réalisation, rue Vanderhaegen, dans le quartier des Marolles.

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