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Matthieu Lietaert : « Réapproprions-nous l’économie collaborative »

Et si l’homme se mettait à coopérer avec ses semblables ? C’est la volonté de Matthieu Lietaert, docteur en sciences politiques et auteur de l’ouvrage Homo cooperans 2.0. Selon lui, les citoyens disposent aujourd’hui d’un outil révolutionnaire pour échanger plus facilement entre pairs : Internet. Loin d’ imposer « une » vision de l’économie collaborative, cet ouvrage entend donner des clés aux citoyens pour définir le cadre dans lequel l’économie collaborative pourrait bénéficier à toutes et tous.

20-11-2015
Première de couverture de "Homo coopérants 2.0 : changeons de cap vers l'économie collaborative !"

Couverture-HomoCoop-LDEt si l’homme se mettait à coopérer avec ses semblables ? C’est la volonté de Matthieu Lietaert, docteur en sciences politiques et auteur de l’ouvrage Homo cooperans 2.0. Selon lui, les citoyens disposent aujourd’hui d’un outil révolutionnaire pour échanger plus facilement entre pairs : Internet. Loin d’ imposer « une » vision de l’économie collaborative, cet ouvrage entend donner des clés aux citoyens pour définir le cadre dans lequel l’économie collaborative pourrait bénéficier à toutes et tous. 

Alter Échos : Depuis une décennie, l’homo cooperans fait son retour. Cette conclusion vous vient-elle à partir de quelques initiatives isolées ou observez-vous un réel changement de paradigme ?

Matthieu Lietaert : Internet a 15 ans et il s’agit d’un outil essentiel pour l’homo cooperans. Aujourd’hui, on peut disposer de l’internet mobile en temps réel pour se connecter à un inconnu qui peut nous procurer quelque chose dont nous avons besoin. Nous sommes passés par une phase d’alphabétisation pour arriver à une nouvelle utilisation d’Internet à des fins plus productives et créatives. M. et Madame tout le monde peut voir ce qui est vendu sur Ebay, acheter ses meubles en seconde main… Bref, voir ce qui peut exister chez ses pairs. On est toujours dans un stade embryonnaire mais le phénomène de connexion entre personnes pour se partager biens et services a explosé et ne s’arrêtera pas demain. Certains sont déjà devenus des géants dans le domaine alors que le phénomène n’en est qu’à ses débuts, d’autres petits mouvements citoyens et locaux voient le jour. Tous composent un mouvement hétérogène et démontrent qu’il existe un changement de paradigme.

A.É. : Qu’entendez-vous précisément par « économie collaborative » ?

M.L. : Premièrement, l’être humain a toujours pratiqué l’économie collaborative. Il y a deux millions d’années, l’Homo abilis échangeait et coopérait avec ses semblables. Suite à la révolution industrielle, l’Homo consumens a fait son apparition. Cet homme-là pense qu’il peut tout faire tout seul. Avec Internet surgit l’idée qu’on peut tous se connecter ensemble. Internet est une opportunité qui permet aux citoyens d’allouer des ressources d’une manière plus optimale, de pair à pair, sans passer par un marché, une entreprise ou par l’Etat. C’est la base de l’économie collaborative. 

A.É. : Mais de quel Internet parle-t-on ? Internet est aussi un business. Encore faut-il aussi qu’il soit accessible à tous…

M.L. : Je suis de plus en plus convaincu que toutes les marques comme Microsoft seront encore là dans 10 ou 20 ans. Ils sont assez malins pour surfer sur la vague et continuer à engranger des profits. Mais on observe aujourd’hui l’émergence d’un monde parallèle qui propose des logiciels libres, des ordinateurs de seconde main, une assistance informatique gratuite… Hier, on devait vraiment se casser la tête pour obtenir cela. Aujourd’hui, c’est facilité. Citons l’exemple des voitures : on peut déménager aujourd’hui sans acheter une voiture, par les systèmes de voitures partagées. Cela répond à la question de l’accessibilité et aux critiques qui considèrent que l’économie collaborative ne serait que pour les hipsters ou les bobos. En Europe, nous sommes 80 % de personnes connectées contre 5 % il y a 15 ans. Je suis persuadée que les personnes précarisées en Belgique sont connectées aujourd’hui. Avec l’aide d’une institution ou d’une structure qui se rendrait compte de l’intérêt de l’économie collaborative, je suis convaincu que l’économie collaborative leur apportera un soutien plus fort que l’économie de marché d’aujourd’hui. On le voit du côté des paysans. L’Atelier paysan, un projet en France, permet à des agriculteurs de développer et de partager des plans de machines.  Si en cinq ans, les agriculteurs se sont intéressés à l’économie collaborative, c’est selon moi un signe qu’elle fonctionne. Quand l’économie collaborative fait vibrer la corde pratique, elle séduit.

A.É. : Si les citoyens s’allouent des ressources entre eux sans intermédiaire, le “peer to peer “, Que faites-vous de l’Etat –et des services publics – dans l’économie collaborative ?

M.L. : Si nous avons aujourd’hui un nouveau moyen d’allouer des ressources, cela ne veut pas dire que le reste va disparaître. Ce n’est pas parce que le Web est arrivé que le cinéma a disparu ! Tout le XXème siècle est une lutte entre deux modèles marqués. Le premier,un Etat centralisé. De l’autre, un Etat de marché. Ces deux modèles sont intéressants mais posent de gros problèmes et les citoyens en sont tributaires. Pour la première fois, nous avons un outil qui permet de nous en libérer. Arrêtons cependant de croire que derrière l’économie collaborative se trouve toujours une économie du partage et solidaire. Je n’y crois pas, sauf si les acteurs nous le disent dans leurs statuts. Par exemple, Airbnb et Uber n’ont pas de finalités sociales, on le sait. Je préfère ne pas fantasmer. En revanche, je défends des structures actuelles comme New B, Cambio… Elles ne sont pas toutes constituées en coopératives mais leurs valeurs sont différentes de la recherche de profit. Par rapport aux services publics, l’économie collaborative pourra les soutenir. Mais il faudra toujours un Etat, qui sera protecteur des biens communs et non plus serviteur des acteurs de marché contre la société.

A.É. : Comment l’économie collaborative peut-elle aider les services publics ?

M.L. : Les personnes en grande difficulté économique dans notre pays ont aujourd’hui en face d’eux un Etat avec de moins en moins de ressources. Les associations pourraient faciliter un usage de l’économie collaborative aux personnes précarisées, qui ont du temps et des ressources, et les initier à l’échange. Au lieu de subir passivement les décisions du gouvernement, on pourra lutter et s’organiser de manière collaborative. Et tout le monde a une carte à jouer.  

A.É. : Quand on parle d’Uber, peut-on vraiment dire qu’il s’agit d’économie collaborative ?

M.L. : Il s’agit d’une personne qui a une voiture, qui en conduit une autre pour un tarif moins cher qu’un taxi classique. Pas vraiment coopératif… Par contre, ils rentrent quand même dans la famille du peer to peer puisqu’ils connectent des gens qui ne se connaissent pas. Les valeurs d’Uber ne sont pas intéressantes : 95 % des chauffeurs d’Uber, d’après ce que j’ai pu constater, le font uniquement pour payer leur facture. Au-dessus d’eux par contre, se trouve un businessman puissant qui prend une commission importante. Si on se met sur la lune, on observe une « collaboration 2.0 » mais on voit que l’économie collaborative est aussi récupérée à des finalités de croissance et de profit sans aucun respect pour les législations de la société. 

 

A.É. : Faut-il selon vous interdire ce service ?

M.L. : C’est difficile de demander leur interdiction vu qu’aujourd’hui, cela rentre dans un cadre légal… Je pense que le service Uber va rester sous sa nouvelle forme. Après quelques années de farwest, il y a eu un dialogue entre Ubert et l’Etat. Ils ont trouvé un consensus qui leur permet de poursuivre leur activité en respectant certaines conditions. Les chauffeurs sont indépendants ou indépendants complémentaires et les prix sont plus élevés. 

A.É. : Prenons un autre exemple : si votre voisin fait du Airbnb, vous, en tant que grand défenseur d’économie coopérative, vous voulez qu’il arrête ?

M.L. : Ma voisine le fait réellement. Elle loue une chambre pour pouvoir payer son loyer, pas pour gagner plein d’argent. Les grosses boîtes se rendent compte que les personnes qui font Uber ou Airbnb ne vont pas devenir millionnaires, sauf dans certains cas. Il existe aujourd’hui un vide juridique intégral autour d’Airbnb.  A voir comment l’Etat va intervenir. Il pourrait suivre l’exemple de la France et des Pays-Bas qui n’interdisent pas mais mettent des limites : après un certain seuil, les locataires doivent déclarer leurs revenus. Il faudrait créer une structure qui nous permette de ne pas perdre les dix pourcents de commission qu’Airbnb se prend pour ses actionnaires.  J’imagine par exemple Coopbnb. Une coopérative qui propose à des personnes de louer leur appartement, transparente, payante pour assurer les frais de gestion. Le profit, aujourd’hui dans les poches d’un ou plusieurs personnes, reviendrait aux utilisateurs servirait à payer l’Etat et la collectivité. Le danger dans l’économie collaborative est qu’elle ne serve que les intérêts individuels, on le voit déjà aujourd’hui. Dans des villes touristiques comme Barcelone, ou Bruxelles, des propriétaires préfèrent louer leur appartement à des touristes qu’à des habitants pour faire plus de profit. Une coopérative ne changera rien à cette dérive. C’est à l’Etat de réguler. Aujourd’hui, il n’est nulle part. 

A.É. : Justement, que répondez-vous à ceux qui disent que l’économie collaborative est “de droite”, qu’il s’agit, comme l’écrivait Corentin de Salle, directeur scientifique du Centre Jean Gol dans une carte blanche pour Alter Échos, « d’une manière une manière plus rentable, plus optimale, en fait plus « libérale », d’utiliser ses ressources ».

M.L. : Je refuse toute définition stricte de l’économie collaborative. Mon grand message est au contraire « réapproprions-nous l’économie collaborative ». Tout outil sert à des acteurs. Certains sont plus rapides, plus malins et veulent faire du profit… D’autres développent des outils aux valeurs différentes d’un modèle ultra-libéral. Faut-il tout arrêter demain ? Non ! Il faut faire en sorte de ne pas être récupéré par ceux qui dominent aujourd’hui l’économie collaborative.

A.É. : Vous n’êtes pas non plus d’accord avec l’essayiste américain Jérémy Rifkin qui voit dans ce courant la preuve que la notion de propriété est dépassée et donc le modèle capitaliste ébranlé…

M.L. : Non, en effet, je n’y crois. Le capitalisme va-t-il devoir s’adapter ? Difficile à imaginer quand on s’aperçoit que de gros acteurs comme Google utilisent du linux, système d’exploitation libre sur lequel travaillent des communautés dans le monde entier sans quête de profit … Les acteurs d’aujourd’hui sont très malins pour utiliser le libre à leurs fins. Je considère la posture de Rifkin assez naïve. En revanche, je pense qu’il faut créer des structures aux statuts juridiques clairs pour éviter que les leaders du marché ne monopolisent tout. 

A.É. : Envisagez-vous un conflit entre ceux qui dominent déjà l’économie collaborative actuelle et en face les militants des biens communs ou plutôt une cohabitation ?

M.L. : Je me suis rendue au OuiShareFest à Paris, la Mecque de l’économie collaborative. On y trouve de tout. Des personnes qui ont du cash y cherchent ceux qui ont des idées. A côté d’eux, il y a les mouvements Do It Yourself : fablabs, villes en transition… L’économie collaborative est un mouvement hétérogène. Tout le monde avance en bénéficiant du mouvement de l’autre malgré les différences idéologiques. Dans les années à venir, le modèle Uber va rester, s’institutionnaliser. Mais il coexistera avec d’autres systèmes porteurs de valeurs communes.

A.É. : L’économie collaborative ne menacera-t-elle pas l’emploi ?

M.L. : Il ne faut pas penser que l’économie collaborative, en connectant les gens aux autres, n’aura plus besoin des services d’entreprise et donc , se révèle menaçante pour l’emploi. Nous ne sommes déjà plus dans une société de plein emploi. De plus, on observe un changement structurel dans l’économie : nous entrons dans un monde de robotisation. On le voit à la banque, au supermarché où tout s’automatise de plus en plus. Les caissières sont remplacées par des machines. Avec l’économie collaborative, on peut prendre l’exemple des supermarchés coopératifs (lire : La Louve, un autre modèle de supermarché, Alter Échos, 19 juin 2015), non seulement il y aura des postes de travail sur place pour la gestion du supermarché outre les coopérateurs, mais en plus, cela pourra recréer du travail en faisant appel par exemple aux agriculteurs locaux et aux partenaires qui gravitent autour de la coopérative…  C’est le principe de l’économie locale.  Il ne faut en tout cas pas refaire l’erreur des coopératives des années 50 et 60 où tu achetais ta carte et tu te laissais faire. Il faut mettre la main à la pâte, penser en termes de cohésion sociale et d’esprit communautaire.

Propos recueillis par Manon Legrand

Matthieu Lietaert, Homo cooperans 2.0, Changeons de cap vers l’économie collaborative, Couleur Livres, 13euros. Possible de le commander en ligne sur : www.homo-cooperans.net

 

Présentation du livre en vidéo :

 

 

En savoir plus :

Economie collaborative : solidarité ou capitalisme 2.0 ? Dossier d’ Alter Échos, novembre 2014. 

 

 

 

Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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