Conférences gesticulées : paroles en feu

Conférences gesticulées : paroles en feu

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Conférences gesticulées : paroles en feu

Ni spectacle de théâtre ni présentation académique, la conférence gesticulée – objet «bâtard», scénique et militant, outil d’éducation populaire politique inventé il y a presque 20 ans – se fraye un chemin en funambule dans les sphères sociales et politiques. Avec un succès contagieux. Rencontre avec quelques-unes des personnes qui s’y sont osées.

Manon Legrand Images : LARA PÉREZ DUEÑAS 22-07-2022

Une colocation, un centre culturel, un lieu autogéré, un squat, une école, un rond-point.
Un corps, peu de décor.
Une voix. Comme un écho à tant d’autres.
Des récits référencés et incarnés autour du travail et du burn-out (surtout), de la prison, du militantisme, de l’urbanisme, du logement, des rapports de genre, de l’agriculture, du soin…
La conférence gesticulée est aussi frugale et discrète dans son dispositif que généreuse et puissante en actes.

Tout commence par un poireau...

… Et l’homme qui tient ce poireau s’est lancé dans le maraîchage en Bretagne après avoir fui «LA» culture, avec «un grand Q». Ce personnage reconverti, c’est Franck Lepage. Celui qui – dans la vraie vie – a un temps travaillé pour la Fédération française des maisons de jeunes et de la culture, explique pendant six heures pourquoi il a cessé de croire à la culture pour «cultiver les pauvres», c’est-à-dire de croire «qu’en balançant du fumier culturel sur la tête des pauvres, ça va les faire pousser, qu’ils vont donc rattraper les riches!». Une conférence jubilatoire et subversive inspirée de son expérience d’animateur socioculturel et arrosée d’engrais bourdieusien. De quoi faire trembler les papes de la culture, d’Avignon et d’ailleurs.

Cette conférence, «Inculture(s): L’éducation populaire, monsieur, ils n’en ont pas voulu…», récolte un succès fulgurant et non démenti depuis. Franck Lepage enchaîne les représentations. Nous sommes dans la première dizaine des années 2000. Dans la foulée, il crée avec plusieurs autres personnes la Scop Le Pavé, autodissoute en 2014, coopérative d’éducation populaire et de transformation sociale, qui propose notamment des formations aux conférences gesticulées. Et qui posera les premiers jalons de l’aventure gesticulante en France, en Suisse et en Belgique, avec plusieurs centaines de conférenciers et conférencières actuellement à son bord.

Du Je au Nous

«La conférence gesticulée est la transformation d’une expérience personnelle en une analyse politique partageable sous la forme d’un objet scénique qui nomme les contradictions d’un problème en le rattachant à un système de domination.» Voilà pour la définition marquée du sceau de L’Ardeur, association d’éducation po- pulaire politique basée à Nantes (avec Lepage dans l’équipe), qui, à l’heure où nous écrivons ces lignes, boucle un livre collectif sur les conférences gesticulées.

La conférence gesticulée part – et parle – donc toujours, et d’abord, de soi. Mais pas de risque d’égotisme, parce qu’entrelacée à d’autres savoirs, le récit biographique se fait parole politique, la petite histoire rencontre la grande histoire. Cette transformation passe par une méthode, par des ficelles.

«On a plusieurs outils dont le scoubidou, explique Philippe Merlant, ancien journaliste passé par de «grandes rédactions» françaises, devenu conférencier gesticulant, ami de longue date de Franck Lepage et désormais formateur à L’Ardeur. On tisse entre eux des savoirs chauds – l’expérience –, des savoirs froids – des livres, de la théorie – et le troisième fil est celui qui n’est pas indispensable à la conférence mais qui va donner un peu plus d’humour, d’impertinence.» Le poireau, par exemple. Ou un personnage, comme Joseph Rouletabille, jeune reporter du roman Le mystère de la chambre jaune, dans lequel Philippe Merlant, journaliste déserteur, se glisse pour enquêter sur la faillite des médias dans le rôle de contre-pouvoir. Une conférence inspirée d’un essai qu’il avait précédemment écrit sur le sujet.

L’urgence de dire

Difficile de dresser le portrait-robot du conférencier gesticulant. «Les profils sont variés. Les personnes qui suivent les formations n’ont pas les mêmes métiers, pas les mêmes engagements, mais entre une aide à domicile ou un prof, les mots sont souvent les mêmes. La formation permet aussi de concrétiser l’existence d’un ennemi commun qui est le capitalisme», explique Philippe Merlant. «Dans les formations, on retrouve des salariés, des salariés reconvertis, des personnes au chômage, des travailleurs et travailleuses de l’éducation permanente. Mais aussi des ‘professions intermédiaires’ – caméraman intermittent, animatrice du Théâtre de l’opprimé… –, plutôt situées sur le pôle gauche des classes moyennes», a pu observer Nicolas Brusadelli, sociologue (Université de Picardie) et auteur d’une thèse sur les phénomènes de politisation dans le monde de l’éducation populaire et de l’animation (1).

«La forme parle à tout le monde, donc je ne vois pas d’empêchement lié à la classe, à l’éducation…», ajoute Philippe Merlant. Et si les formations comptent autant de femmes que d’hommes, il concède en revanche que «des efforts restent à faire sur la ‘race’ (en tant que catégorie d’analyse, NDLR) ». Quant à leur coût, il est de 2.300 euros.

«On est vigilant à ce que l’outil d’éducation populaire politique ne soit pas dévoyé. C’est un mode d’expression dans l’air du temps, il faut se méfier quand on voit qu’il y a des gens qui trouvent que ce n’est pas si éloigné des Ted X»

Les personnes qui s’élancent dans les conférences sont, à quelques exceptions près comme l’économiste et sociologue du travail Bernard Friot (qui promeut l’idée d’un «salaire à la qualification personnelle» à partir de 18 ans et jusqu’à notre mort), d’imparfaits inconnus, et, si l’un ou l’autre a bien fait du théâtre ou connu une expérience de la scène, ce ne sont ni des orateurs hors pair ni des comédiens professionnels. «Toutes et tous, partage Philippe Merlant, rejoint par toutes les personnes rencontrées, ressentent une nécessité, une urgence de dire quelque chose.»

Mais si l’outil est accessible à tout le monde, comment éviter qu’il ne soit dévié de sa fonction non marchande, qu’il soit instrumentalisé à des fins de marketing (de soupe de poireaux, par exemple)? «On est vigilant à ce que l’outil d’éducation populaire politique ne soit pas dévoyé. C’est un mode d’expression dans l’air du temps, il faut se méfier quand on voit qu’il y a des gens qui trouvent que ce n’est pas si éloigné des Ted X (pour Technology, entertainment, design. Conférences franchisées dans le monde entier sous cette marque, NDLR)», explique Philippe Merlant. Pour s’en prémunir, L’Ardeur organise un entretien préalable où sont posées plusieurs questions telles que : «De quoi veux-tu parler?»; «Est-ce que derrière tu veux t’attaquer à un système de domination ?» «C’est une façon de cerner les personnes qui s’inscrivent dans une démarche de bien-être et de développement personnel, dont on ne veut pas…»

(1) Lire Nicolas Brusadelli, « Politiser sa trajectoire, démocratiser les savoirs. La fabrique des ‘conférenciers gesticulants’ », Agora débats/jeunesses 2017/2 (n° 76), p. 93-106.

Les uns avec les autres

Sur scène, les conférenciers sont seuls. Avec leur corps – ou quelques objets qui peuvent tenir dans un sac – pour seul décor. Seuls avec leur trac et leurs doutes, aussi. Mais leur «trajectoire» gesticulante est, elle, collective.

«Ma formation a été une expérience de groupe très forte avec six personnes extrême- ment liées. On a passé les premiers jours à pleurer tout le temps. Il ne s’agit pas d’une psychanalyse, mais on va puiser des choses tellement fortes en nous. On va chercher les racines de notre rage, et les gens qui sont là en sont loin dans leur rage», détaille Sarah De Laet, actuellement en pleine tournée de sa conférence «J’habite, tu habites, ils spéculent» fabriquée à L’Ardeur. Dans celle-ci, elle déroule à partir de son expérience d’habitante bruxelloise mais aussi de géographe, passée par l’université et l’associatif, de militante pour le droit au logement, la flambée des prix des loyers, les expulsions, les politiques spéculatives. Des commissions de concertation sur des projets immobiliers où elle subit tant l’apathie politique que l’appétit des promoteurs, Sarah nous emmène aussi à la rencontre des anti- héros de la comédie musicale Starmania. Ces extraits de chansons qu’elle aime et interprète, avec le public qui a reçu les paroles au préalable, sont son troisième fil de scoubidou sur lequel elle avance à tâtons et dépose sa sensibilité. Son filet anti-starification peut-être aussi…

La légitimité de parler

Si la conférence est pour certains une corde militante de plus à leur arc ou encore un itinéraire de radicalisation (de radix, racine), elle peut aussi, comme le souligne le sociologue Nicolas Brusadelli, être considérée comme un moment de «socialisation politique, voire de conversion militante».
C’est le cas de Karima Ghailani, employée dans une boîte d’informatique, «pas du tout dans le milieu militant ni socioculturel». «Ma découverte du monde des conférences gesticulées a enclenché un processus de déconstruction, de politisation. J’y ai rencontré tellement de gens qui te parlent des dysfonctionnements de l’école, de l’hôpital, de l’enseignement…»

«J’ai découvert la légitimité de ma prise de parole. Quand je parle de moi, ce n’est pas tant pour parler de moi, mais pour que d’autres personnes osent à leur tour prendre la parole»

En 2015, Karima découvre une conférence de Lepage. «Une claque… Pour la première fois, j’étais face à quelqu’un qui parlait ma langue : drôle, pas méprisant, pas paternaliste», se souvient-elle. Elle décide de s’inscrire à une formation en France avec deux certitudes : un, ne pas monter sur scène. Deux, parler de la condition d’être une femme, notamment dans son entreprise, «où elle s’ampute de sa féminité», comme elle le dira dans sa conférence. Elle montera finalement sur scène. Et jouera «Cendrillon fait grève» des dizaines de fois. Parfois après le boulot, les jambes coupées, le souffle court. Mais toujours avec joie. «J’ai découvert la légitimité de ma prise de parole. Quand je parle de moi, ce n’est pas tant pour parler de moi, mais pour que d’autres personnes osent à leur tour prendre la parole», poursuit Karima, animée et toujours active dans le réseau gesticulant. Elle a d’ailleurs lancé à l’époque avec le collectif des gesticulant.e.s – composé de la première fournée belge de gesticulants – une programmation de conférences une fois par mois au centre socio-culturel Garcia Lorca, aujourd’hui en pause.

Dévoiler, déclencher

Les conférences touchent un public aussi varié que les lieux où elles sont jouées (militants, universitaires, travailleurs sociaux…), mais aussi, de l’avis presque unanime, une majorité de convaincus et «davantage la petite bourgeoisie intellectuelle, comme toutes les formes de théâtre, à qui on a aussi des choses à dire ! », assume Philippe Merlant. Si elles foulent parfois les théâtres, c’est plutôt dans le monde social et politique qu’elles se déploient. «Parfois, on est l’objet de sollicitations par le monde de la culture pour faire les clowns. Donc, le manque de reconnaissance du monde culturel nous arrange aussi », confie notre interlocuteur.

«Avec ma conférence, j’avais besoin de partager ma colère»

Dans la lignée du théâtre-action – l’institutionnalisation en moins –, l’envie de faire une conférence gesticulée naît d’une envie de partager son témoignage,agissant ainsi comme «un mode d’action efficace de la conscientisation politique et un vecteur de transformation sociale» (2). «Avec ma conférence, j’avais besoin de partager ma colère», témoigne Aline Fares, qui a claqué la porte de la banque après dix ans, commencé à militer au Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM) et travaillé dans le plaidoyer pour l’ONG Finance Watch (lobby citoyen dans l’élaboration des lois sur la finance et les banques au niveau européen), itinéraire passionnant qu’elle raconte dans «Chroniques d’une ex-banquière». «Je suis partie de chez Finance Watch en me disant qu’on ne pourrait pas faire bouger les choses sans mouvement et pression massive du milieu associatif, syndical et de la population en général. Je constate que la plupart des gens ne se sentent pas légitimes à parler de ce sujet des finances, car c’est chiant, c’est douloureux, ça renvoie à des problèmes quotidiens. J’ai pensé et je vis ma conférence gesticulée comme un outil de transmission et d’empuissancement.» Se jouant des codes du secteur bancaire et sa pléthore d’experts en costume, Aline Fares décrypte avec une acuité et une accessibilité étonnantes l’enjeu des banques et de la finance. Et ça fait mouche. La conférence comptabilise des milliers de vues sur le Net et tourne toujours.

Juliette Beghin fait partie de la même «promo» qu’Aline Fares ; c’était en 2017 lors d’une formation du collectif La Volte, au Théâtre National. Un théâtre qui reçoit cet objet bâtard, c’est plutôt rare. Et en duo, c’est peu commun. Elle a fabriqué sa conférence avec Cédric Tolley – son collègue et camarade avec qui elle a réalisé de nombreuses interventions en prison et dont la mère a été incarcérée. Leur conférence « Taule, errances » dévoile, à l’instar d’Aline Farès avec la finance, un monde opaque, celui des prisons. «On se rendait compte dans les colloques et les formations que notre rapport restait très théorique et qu’il y avait une forme de non-réactivité cognitive à nos interventions », explique Juliette.

«C’est ça la force de l’outil. On met de soi dans un emballage théorique; il s’agit d’un partage incarné de tes expériences et prises de conscience politiques et sociales, appuie Juliette. Et cela touche les gens dans leurs pratiques, cela les remet en question.»

Dans leur conférence sont projetées les images d’un procès, imprégné de mépris de classe. Elle prend ensuite la parole pour raconter le procès pénal auquel elle a assisté quand elle était alors étudiante en criminologie. «Ça a bouleversé quelque chose en moi et m’a fait inconsciemment prendre la décision que j’allais finir ma vie en taule», lâche-t-elle sur scène. Vingt ans ont passé, elle est toujours enragée. Vingt minutes de conférences se sont écoulées, et déjà ce qui restait de 4e mur sur la «chic» scène du National est tombé. «C’est ça la force de l’outil. On met de soi dans un emballage théorique; il s’agit d’un partage incarné de tes expériences et prises de conscience politiques et sociales, appuie Juliette. Et cela touche les gens dans leurs pratiques, cela les remet en question.» C’est son but : «Outiller, fournir des armes» pour «politiser l’intervention sociale». En passeuse, pas en experte.

(2) Alice Krieg-Planque, « La ‘conférence gesticulée’ comme théâtre politique et expérience personnelle : militantisme et travail de l’intime», Itinéraires, 2012-2 | 2012, 165-168.

FEUX DE JOIE

Entendre chacun de ces récits porte à croire que les conférences gesticulées ont encore de beaux jours devant elles.

«On raconte toutes et tous des histoires tout le temps. Les formations t’invitent à te poser des questions profondes – ‘quel est ton rapport à l’école, quel était le projet de tes parents pour toi, quelle a été ta première émotion politique ?’ Ces questions permettent de t’ancrer dans ton expérience singulière, de chercher les indices de ta colère. Une fois que tu racontes des choses que tu as processées et traversées, dont tu es convaincue, tu es beaucoup plus à l’aise», raconte Aline encore enthousiaste cinq ans plus tard. «Tout le monde peut faire une conférence. Hormis la peur de monter sur scène, la méthode permet non seulement qu’on arrive toutes et tous à quelque chose, mais elle garantit aussi la singularité de chaque conférence», abonde Sarah, qui se verrait bien devenir formatrice.

«Tout le monde peut faire une conférence. Hormis la peur de monter sur scène, la méthode permet non seulement qu’on arrive toutes et tous à quelque chose, mais elle garantit aussi la singularité de chaque conférence»

Pour l’heure, elle est en pleine tournée qu’elle a amorcée toute seule, avant que le bouche-à-oreille ne commence à fonctionner. Philippe a bouclé une deuxième conférence sur «les interrogations d’un journaliste, dominant puissance trois, qui rêvait de devenir allié des dominé(e)s». Karima pense à réactualiser la sienne, «car les mots ont changé et le Covid est venu renforcer les inégalités femmes-hommes». Aline prépare une bande dessinée inspirée de sa conférence qu’elle présente encore de temps à autre et qu’elle aimerait faire suivre de séances de discussion approfondies. Juliette et Cédric continuent d’œuvrer à ce que «l’ombre sorte de l’ombre». L’Ardeur mène aujourd’hui des formations aux « anecdotes gesticulées », avec des syndicats notamment : même principe, en plus court, plus léger, en vue de bâtir des conférences collectives.
Ici, là-bas. Les conférences gesticulées circulent et se propagent. Rages incendiaires qui font naître des foyers de contestation, brasiers où brûle la langue de bois, grands feux de joie pour célébrer les victoires et faire vivre les savoirs populaires, sabbat de sorcières qui transforment les colères…

Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)