Agricall : une écoute et un accompagnement pour les agriculteurs en difficulté

par Pascale Meunier

Agricall : une écoute et un accompagnement pour les agriculteurs en difficulté

Agricall : une écoute et un accompagnement pour les agriculteurs en difficulté

Pascale Meunier
Photos : Loïc Delvaulx
22 mai 2019

Surendettement et pression des créanciers, difficultés sanitaires, dépression, tensions familiales, isolement, procédures judiciaires, cessation d’activités… Agriculteur, c’est un métier à haut risque.

De justesse. Quand Simon* prend le téléphone ce soir-là pour dire à sa fille que c’est terminé, qu’il n’en peut plus, qu’elle ne le reverra plus jamais, la corde est prête… « Elle a pleuré, raconte-t-il aujourd’hui. Elle m’a dit qu’elle m’aimait et moi aussi j’ai pleuré… J’ai pleuré et ça m’a fait réfléchir. » Dans la nuit, sa fille déniche sur internet les coordonnées d’Agricall, « une association qui s’occupe des agriculteurs en détresse ». Simon prend contact dès le matin. « Ça n’a pas été facile, reconnaît-il. J’ai dû prendre mon courage à deux mains… » En plus de ses vaches, il avait repris celles de ses parents quand ils ont cessé leur exploitation. « On est monté jusqu’à 240 bêtes, dit-il. On a agrandi, on a investi dans une nouvelle étable, des caillebotis, des stabulations paillées, une nouvelle salle de traite… » Huit millions de francs belges à l’époque et surtout beaucoup de travail, beaucoup de frais, pas assez de nourriture, pas assez de paille. Et de nombreuses nuits sans dormir. Disputes dans le couple, dépression, tentative de suicide, Simon a pu parler de tout cela au psychologue qu’Agricall a rapidement dépêché chez lui, avant de se pencher sur de possibles solutions.

Des voyants dans le rouge

En 2002, une recherche exploratoire menée par l’Université de Liège montrait que 31 % des agriculteurs wallons sondés souffraient d’un niveau de stress élevé et que 29 % d’entre eux présentaient un état d’épuisement professionnel. Des chiffres supérieurs à ceux que l’on pouvait trouver dans d’autres professions, dans les secteurs en restructuration, le milieu bancaire, la police ou l’enseignement par exemple. Selon cette étude, les principaux facteurs de stress étaient les problèmes financiers, la charge administrative et les tensions familiales dues à la superposition de la vie privée et de la vie professionnelle. Bref, un métier à haut risque. C’est dans un contexte de prévention des accidents de travail et des maladies en agriculture que la cellule de soutien psychosocial Agricall a démarré. Laurence Leruse y travaille depuis sa création. Psychologue, elle en est aujourd’hui la coordinatrice. « Le service a été créé à l’époque de la maladie de la vache folle, dit-elle. On s’attendait que les appels soient liés à cette problématique-là, à des symptômes apparentés à du stress post-traumatique causé par l’abattage du bétail, mais c’est une souffrance plus globale dont les gens nous ont témoigné. » Une souffrance diffuse, dont les causes n’étaient pas toujours identifiées par les victimes elles-mêmes.

Si parler de ses difficultés à quelqu’un fait du bien, cela ne résout pas pour autant tous les soucis, financiers notamment. D’hier à aujourd’hui, Agricall a étoffé ses services : accueil téléphonique et soutien, conseils et renseignements, consultations psychologiques, audit financier, aide juridique, médiation de dettes… Des ressources vastes et complémentaires, à la mesure des problématiques rencontrées.

* Prénom d’emprunt.

Un accompagnement personnalisé

Du lundi au vendredi de 10 à 19 heures, trois psychologues se relaient à la permanence téléphonique. Ils décrochent une dizaine d’appels par jour ; quelque 700 dossiers sont ouverts par an. Un volume en croissance, avec des pics au moment des échéances de remboursement de crédit et en septembre quand les audiences judiciaires reprennent, avec des creux quand les moissons occupent intensément la tête et les bras.

Gestion de crise ou petits coups de fil réguliers, le but est de créer un lien et de l’entretenir. « Les agriculteurs sont un peu gênés d’appeler, il faut les accrocher, on est là pour les soutenir, les conseiller », dit Jennifer Hoyaux. Aucun appel n’est anodin. Certains présentent de lourdes tendances suicidaires, d’autres sont très isolés. « On leur fixe à notre tour des rendez-vous téléphoniques, on maintient le contact, on fait baisser la dangerosité, poursuit-elle. Les suivis peuvent être longs et même une fois notre forme de contrat terminé, on maintient la permanence. Si la personne continue de nous appeler, c’est qu’il reste quelque chose à travailler avec elle. »

« Se présenter en binôme, c’est déjà un message pour dire à la personne qu’on a compris que sa situation n’était pas si simple que ça. » Laurence Leruse.

Chaque personne se voit attribuer le binôme le plus adéquat pour résoudre ses problèmes. L’appariement varie : juriste, analyste financier, psy, agronome, technicien agricole collaborent de la façon la plus pertinente. « Se présenter en binôme, c’est déjà un message pour dire à la personne qu’on a compris que sa situation n’était pas si simple que ça », explique Laurence Leruse. Car, être agriculteur aujourd’hui, ce n’est plus seulement être agriculteur. Il faut se débrouiller en comptabilité, en gestion, en informatique, comprendre le jargon administratif et juridique… Ce n’est pas donné à tout le monde. Mais agronome et technicien agricole demeurent indispensables à l’équipe pour cerner le volet pratique de chaque situation. « Tous les deux, nous parlons la même langue que l’agriculteur, synthétise Anne-Lise Collet. Il travaille avec du vivant, animal ou végétal. Il est dépendant des conditions météorologiques, sanitaires. Il est acteur de son exploitation, certes, mais tout ne dépend pas que de lui. Et ses problèmes non plus ! » Agricall peut aussi compter sur un réseau d’experts : des associations spécialisées dans la question des fourrages ou de suivi de troupeaux, dans la diversification… « Améliorer ses techniques contribuera à améliorer ses conditions financières et psychologiques. On analyse avec lui tous les points à travailler en profondeur et avec quels partenaires. À ce niveau-ci de notre intervention, cela nécessite parfois de petites cotisations », précise la coordinatrice.

 

Une approche globale

Point de départ : la demande. « Elle n’est pas toujours très claire, confie Laurence Leruse. Mais il est question d’aide et, en définitive, c’est souvent assez compliqué. Ça nous demande d’être souples, de nous adapter. » Les agriculteurs ont la possibilité de rencontrer un psychologue chez eux, gratuitement. « Nous proposons un maximum de cinq interventions pour démêler les différentes composantes de la situation, explique-t-elle. Aborder les questions plus personnelles avec le psy permet au reste de l’équipe de se concentrer sur les points plus fonctionnels, car souvent tout est mélangé. » L’idée est également de faciliter l’accès par la suite à des structures de soins pour un suivi éventuel de plus longue durée. « Le fait que des psys se rendent à la ferme, c’est une barrière en moins à franchir pour l’agriculteur. Le temps du rendez-vous est plus simple à dégager, l’agriculteur ne doit pas non plus se déplacer », ajoute-t-elle. Ces « psys agricoles » ont une formation spécifique de base aux métiers de l’agriculture, ce qui leur permet de comprendre les effets de certaines considérations techniques, comme les quotas laitiers.

Une ferme, c’est une maison. C’est l’endroit où on travaille et c’est un patrimoine, celui qu’on a reçu et celui qu’on transmettra. L’équipe d’Agricall s’intéresse à la vie de l’agriculteur. Dans quel contexte a-t-il repris son exploitation ? Était-ce son souhait ? Était-il formé pour être agriculteur ? L’est-il devenu parce que ses parents l’y ont poussé ? « La dimension familiale et intergénérationnelle est très présente dans les fermes, ce qui rend nos accompagnements particuliers. On peut se retrouver avec la grand-mère, la mère, le fils, le petit-fils, le frère… Parfois c’est perturbant, car ce qui se dit est assez intime. »

« Le fait que des psys se rendent à la ferme, c’est une barrière en moins à franchir pour l’agriculteur. » Laurence Leruse.

Le récit de vie permet aussi d’animer les données chiffrées, d’éclairer le bilan comptable à la lumière d’évènements personnels. « Ça nous donne des points de repère. Et on ne saucissonne pas les gens non plus : la personne et sa ferme, c’est un tout », dit Marie Grégoire, analyste financier. Car un bilan comptable peut à la fois tout dire et ne rien dire. L’un peut avoir fait un peu de dépression, un autre a été empêché de travailler un certain temps à cause d’une blessure… « Il ne suffit pas de dire qu’il faut dépenser moins pour rééquilibrer les finances. Comprendre ce qui s’est passé, le contexte, contribuera à la qualité de l’analyse financière, mais aussi à la relation avec tous les tiers qui vont intervenir et in fine à la pérennité de l’exploitation », résume-t-elle.

Une photographie de la situation à un moment n’est cependant pas inintéressante non plus. Certains agriculteurs ont du mal à estimer l’étendue de leurs dettes : c’est juste une pile de factures. D’autres ne veulent pas savoir… Pour l’année écoulée, reprendre l’ensemble des entrées et des sorties permet de dégager le solde disponible. Quelle est l’ampleur des factures ouvertes ? Qui sont les créanciers ? Entre le vétérinaire, la banque, le fournisseur d’aliments pour le bétail, qui privilégier ? Et quelles conséquences ? Le vétérinaire par exemple est un partenaire indispensable, continuera-t-il à venir s’il n’est pas rétribué ? Avec qui peut-on se permettre de traîner un peu ?

« Certaines personnes ne s’octroient aucun répit. Elles ne sortent plus, ne se montrent plus, elles ont peur de ce qu’on va dire d’elles. » Jennifer Hoyaux.

« Souvent on trouve des solutions, à partir du moment où le fermier ne fait pas le mort… Et verser ne fût-ce qu’une toute petite somme permet de renouer le dialogue », remarque Laurence Leruse. Car la honte isole. « Certaines personnes ne s’octroient aucun répit. Elles ne sortent plus, ne se montrent plus, elles ont peur de ce qu’on va dire d’elles, qu’elles feraient mieux de travailler et d’économiser. Il faut maintenir le lien avec les fournisseurs, mais elles ont le droit aussi de mener leur vie, leur vie de couple, avec les enfants, insiste Jennifer Hoyaux. S’il y a un secteur dans lequel on devrait pouvoir s’accorder un peu de recul et se détendre, c’est bien celui-là. Mais ils n’en profitent pas et il faut leur faire prendre conscience qu’ils y ont droit. »

L’équipe d’Agricall propose ensuite des pistes de solutions. « Ce sont celles que nous voyons, et ça se discute avec l’agriculteur. Il est libre de les mettre en œuvre avec ou sans nous », précise Marie Grégoire. Il peut en effet décider de ne rien faire, ça arrive. « Quel que soit son choix, c’est important de le respecter et d’aller à son rythme. D’autant que l’on vise le long terme », glisse-t-elle.

 

Relever la tête

Dans ce métier, on n’a pas vraiment le temps de se parler. « Un père avait mis sur pied un petit troupeau de vaches viandeuses pour son fils qui, ignorant ses intentions, prenait ça pour une lubie, du travail supplémentaire. Ils ont pu en parler, le père a expliqué son projet, qu’il avait conçu comme un remerciement pour l’aide reçue… », raconte Laurence Leruse. Les oppositions intergénérationnelles sont parfois plus violentes, au point que l’un prenne la porte. On se chamaille, au point de mettre en péril l’exploitation. « Si liquidation de l’affaire familiale il doit y avoir, alors celle-ci sera pensée et accompagnée », ajoute la coordinatrice.

Chez Thomas*, éleveur de bovins dans la région de Couvin, plus rien n’allait entre son père et lui. « En sortant de mes études, j’ai repris la ferme familiale, raconte-t-il. J’étais jeune, j’aimais le métier, ça s’est fait naturellement. J’ai malheureusement signé des crédits sans connaître l’état de la situation et, après, eh bien c’était trop tard… » La suite : divergences de méthodes, de techniques et de gestion, crise familiale. Il a pris contact une première fois avec Agricall pour qu’une personne neutre les aide tous les deux à se dire ce qu’ils avaient à se dire et qu’ils puissent repartir sur des bases saines. « Mais ça n’a pas trop porté ses fruits… », regrette Thomas, qui a fini par imposer sa gestion de A à Z.

« Après, poursuit-il, c’est le moral qui en pris un coup. Je me suis retrouvé seul, je ne sortais plus, je ne prenais plus le temps de faire du sport, plus rien. J’ai fait un burn-out et j’ai été suivi pendant deux ans par une psychologue. Une veille de Noël, vers 10-11 heures du soir, je suis rentré à la maison après une césarienne et j’ai décidé que j’arrêtais. J’ai recontacté Agricall pour m’aider à le faire. J’ai vendu les bêtes petit à petit. Les emprunts étaient toujours là, ils ne disparaissent pas comme ça… On est entré en règlement collectif de dettes en 2008. »

J’étais jeune, j’aimais le métier, ça s’est fait naturellement. J’ai malheureusement signé des crédits sans connaître l’état de la situation et, après, eh bien c’était trop tard… » Thomas.

Dans une ferme, les investissements sont colossaux. Simon explique : « Dans ma région, en Gaume, un hectare valait 5.000 euros il y a dix ans. Il se négocie autour de 20.000 aujourd’hui. » Prix des machines, aléas climatiques, dépendance aux cours du marché : l’agriculteur n’est pas le seul responsable de ses déboires. Quand le prix du lait chute, il a beau être bon gestionnaire, sans fonds de roulement ou sans argent de côté, c’est difficile de faire face. « Pour un producteur qui trait 500.000 litres par an, une baisse de 5 centimes le litre, c’est 50.000 euros de manque à gagner alors que les charges sont restées identiques », calcule rapidement Anne-Lise Collet. Les crédits sont établis en fonction des années précédentes et les échéances souvent annuelles dans ce secteur complexifient encore la gestion. « On tombe vite dans un engrenage », constate-t-elle.

En Wallonie, de 1980 à 2016, le nombre d’exploitations est passé de 37.843 à 12.852. En même temps, la main-d’œuvre a chuté de 60.141 personnes à 22.424.

La faillite, peu d’agriculteurs l’envisagent de prime abord. « Leur idée en arrivant chez nous, c’est trouver une solution financière à leurs problèmes et sauver leur ferme », constate Marie Van de Putte, juriste. L’analyse permettra de voir si c’est possible de la sauver en l’état ou en imaginant d’autres voies. En injectant la participation d’un proche par exemple. Mais le montant des intérêts qui courent en parallèle est tel que l’on ne remonte finalement parfois jamais la pente… « La personne peut avoir déjà fortement décapitalisé : elle a vendu des bêtes pour amortir les problèmes quand les huissiers arrivent, mais, qui dit moins de bétail dit moins de production, donc moins de revenus, donc difficulté de nourrir les autres animaux, donc à nouveau moins de rendement… », relève Marie Grégoire.

« Dans ma région, en Gaume, un hectare valait 5.000 euros il y a dix ans. Il se négocie autour de 20.000 aujourd’hui. » Simon

Agricall accompagne les agriculteurs en règlement collectif de dettes. Un processus qui permet de recapitaliser, de recréer un outil de travail, de voir ensuite ce qu’il serait possible de dégager puis, le cas échéant, de proposer un plan financier. Dans cette option, tous les revenus, toutes les dépenses professionnelles ou privées passent par le médiateur, tout doit être justifié, et l’autorisation du tribunal peut être requise.

« Il faut au moins deux ans pour remettre sur pied un outil qui dégagera de l’argent », informe la juriste. Car, pour avoir du lait, il faut des veaux, et pour avoir un veau il faut neuf mois. Une vache laitière ne commencera à produire que quand elle aura 2 ans, 2,5 ans. En attendant, elle aura coûté à l’agriculteur sans rien lui rapporter. « Pour les cultures, c’est pareil, ajoute-t-elle. On ne bouscule pas le rythme des saisons. Ce sont des choses que nous devons expliquer au médiateur, aux créanciers et au juge : la personne n’est pas de mauvaise volonté, il faut du temps pour que ce qu’elle met en œuvre produise ses effets. »

Pour Thomas, le plan touche à sa fin. « Là, on est dans la dernière année. Enfin j’aurai tout ça derrière moi et je pourrai avancer. Moralement c’est lourd », soupire-t-il. Mais il ne se départit cependant pas d’une certaine fierté. « J’ai réussi pendant quelques années à relever la tête financièrement, dit-il. Je me suis prouvé que j’étais capable de gérer la ferme tout seul : je suis monté à une centaine de vêlages ! J’ai pu montrer à mon père que ça tournait, que je savais m’occuper des bêtes, mais la décision que j’ai prise, franchement, si j’avais pu la prendre plus tôt, ça n’aurait pas été plus mal. »

* Prénom d’emprunt.

Trouver des points d’action

En l’espace de quelques jours, une situation peut basculer. « Je me souviens d’un dossier pour lequel on n’a pas eu le temps de fixer le premier rendez-vous qu’une saisie sur tous les revenus survenait », raconte Marie Grégoire. L’urgence : il s’agit d’en même temps négocier avec l’avocat, de régler la menace de dénonciation de crédit et donc de fichage à la Banque nationale, de voir avec l’agriculteur comment vivre des revenus qui lui restent… « Comme la banque dispose de la ferme en garantie hypothécaire, elle peut décider de la vendre. L’enjeu est énorme, souligne l’analyste financier. L’agriculteur risque de perdre à la fois son travail, sa maison et son patrimoine. Puis il y a aussi une question de fierté. » Le recours à Agricall permet de temporiser. « Banque ou créanciers, l’intérêt de chacun est le même : récupérer de l’argent. Notre présence dans les négociations atteste que l’agriculteur a pris conscience du problème et qu’il agit, dit la Laurence Leruse. Nous invitons tout le monde autour de la table à jouer franc-jeu. Le fournisseur ne peut en effet pas tout accepter, mais, comme il est aussi sur le terrain, il peut entrevoir des solutions auxquelles nous n’avons pas pensé. »

« On avance pas à pas, avec les angoisses propres à chacun. Accepter de voir son travail remis en question par un extérieur, ce n’est pas évident. » Laurence Leruse.

Faut-il vendre ? Que faut-il garder ? Agricall ne tranche pas directement ce genre de questions. « Nous les relayons vers des spécialistes de la gestion du bétail par exemple. C’est une démarche évolutive, l’agriculteur peut être réticent à faire intervenir des tiers dans son exploitation, il peut en refuser catégoriquement certains. On avance pas à pas, avec les angoisses propres à chacun. Accepter de voir son travail remis en question par un extérieur, ce n’est pas évident », concède la coordinatrice. Il faut aussi prioriser les actions. Sous la pression des huissiers, le fermier voudra régler la question de sa dette alors que tout l’amont est à sonder. Exemple : la laiterie ne passe plus collecter le lait, pourquoi ? Il peut s’agir d’un problème sanitaire, de mammite, de stress des vaches, d’humidité dans l’étable… « Quand le lait est refusé, l’argent ne rentre pas, résume Anne-Lise Collet. Impropre à la consommation, le stock ira à la poubelle. On ne gagne rien et on perd même de l’argent, car on a nourri les bêtes et on a travaillé pour rien. » À chaque collecte, un échantillon est analysé et, en cas de souci, l’agriculteur reçoit des pénalités jusqu’à l’interdiction de livraison. Pourquoi n’a-t-il pas réagi à temps ? « C’est un indicateur, poursuit l’agronome. Quand le lait n’est pas bon, c’est que d’autres choses dysfonctionnent. Avec l’agriculteur, on retrace toute la chaîne pour localiser le problème, ses causes, et enrayer cet effet boule de neige. »

Simon explique comment il a pris la décision de lever le pied. « J’étais épuisé. Prendre un ouvrier, ce n’était pas possible, ça allait me coûter combien ? On avait déjà beaucoup trop de frais… Avec Laurence et Samuel, le technicien agricole, on a cherché une solution pour nous soulager. La traite nous pesait. C’est tous les jours deux fois par jour, mais c’est le revenu de la ferme. Donc impossible d’arrêter. Par contre on a choisi de diminuer. J’ai vendu jusqu’à quarante bêtes, des jeunes, des laitières, des génisses pleines. Tout de suite, question travail, ça a été beaucoup mieux. On a gagné des sous et on a fait des économies de vétérinaire, de fourrage… On a gagné une qualité de vie et le bien-être de nos animaux aussi a été amélioré. » Une décision qu’il n’aurait pas pu prendre de son propre chef. « Pas le temps, reconnaît-il. C’était travail, travail, travail… Pas de recul non plus. Ce qui a joué ici, je crois que c’est le fait d’avoir pu en parler. Agricall nous a aussi rappelé qu’il n’y a pas que le travail qui compte. On se disputait, il ne s’agissait pas d’en arriver au divorce non plus… » Il voudrait se limiter à 140 têtes, mais déjà il est déjà remonté à 170. « On doit se surveiller, dit-il, sinon les problèmes recommenceront. »

 

La solution de la dernière chance?

« On est parfois autant dans le désarroi que ceux qui nous appellent, reconnaît Laurence Leruse. Un sentiment d’impuissance devant l’ampleur de certaines situations, des processus trop engagés pour être enrayés, des ventes publiques qu’on n’a plus le temps de stopper. Nous n’avons en effet pas toujours les clés, mais nous restons présents et nous accompagnons pour sauver ce qui peut l’être ou pour préparer une transition. »

Changer de vie… Thomas disposait d’une cinquantaine d’hectares à proximité de la ferme, le tout charruable. Il a gardé son statut d’indépendant et cela fait six ans maintenant qu’il ne produit plus que des céréales. « Mais comme ce n’est pas assez pour en vivre, j’ai trouvé un emploi dans une ferme d’élevage dans le Condroz, dit-il. J’aime retrouver le contact avec les bêtes. » Aujourd’hui il échafaude aussi un projet avec sa sœur : aménager le corps de ferme en gîte, les lieux et la région s’y prêtent à merveille. Un projet toujours un peu familial, mais beaucoup plus personnel.

Agricall suit ses agriculteurs au jour le jour. « Comme eux on se réjouit des petites avancées, confie Jennifer Hoyaux. Et puis ils nous remercient, ça nous touche et ça nous motive. » Simon fait partie de ceux-là. « Je leur téléphone encore régulièrement, dit-il. C’est vraiment un rayon de soleil dans mon quotidien. » Il observe autour de lui des collègues à la peine, il leur glisse souvent le conseil d’appeler le 0800/85018. « Mais ils me répondent qu’ils n’ont pas le temps de téléphoner, pas le temps de recevoir ces gens, dit-il. Un jour il sera peut-être trop tard pour eux. »