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Logement

Les oubliés du logement au cœur d’une conférence gesticulée

Alter Échos n° 482 26 mars 2020 Manon Legrand

Thierry Wenes, animateur socioculturel, porte sur scène, au travers d’une conférence gesticulée, ses réflexions et révoltes sur l’habitat et le droit au logement, à partir de sa propre expérience et celles d’autres nomades croisés sur son chemin. Rencontre après l’une de ses représentations à Charleroi.

« Qui est locataire ? Levez la main. Qui est propriétaire ? Qui a déjà remboursé son prêt ? » C’est par ce rapide sondage auprès du public que Thierry Wenes commence sa conférence gesticulée, forme de spectacle qui mêle théâtre et conférence, basée tant sur ses propres pratiques que sur des savoirs plus théoriques. « Nous devons tous payer pour dormir », déduit le conférencier, par ailleurs animateur socioculturel à Fosses-la-Ville. « Payer pour garantir un droit pourtant inscrit dans notre Constitution. » Thierry Wenes déploie ensuite pendant une heure trente une réflexion sur l’habitat et le logement. Y passent le manque de logements sociaux, la spéculation immobilière, les crédits hypothécaires…

La voix des campings

C’est d’abord de son parcours personnel qu’est né ce spectacle. Car Thierry Wenes affiche 34 déménagements au compteur, « contre cinq en moyenne en Belgique », sur 50 ans d’existence ! Des accidents de la vie qui rendent la brique dans le ventre soudain indigeste, il en a connu. À la séparation de ses parents, où la famille se voit donc contrainte de laisser sa villa quatre façades de la périphérie bruxelloise. Quelques années plus tard, au moment où il quitte la maison qu’il louait pour un loyer relativement raisonnable, et qu’il se retrouve confronté aux difficultés inhérentes aux parents solos sur le marché locatif… « J’avais un peu honte d’avoir tant déménagé. L’impression d’avoir été un ovni », confie-t-il. Il n’est pourtant pas seul. Il s’en rendra compte au camping du Val Treko à Fosses-la-Ville, où il rencontre, dans le cadre de son travail, des habitants qui y vivent à l’année en caravane. Sur ces sites dits d’habitats permanents résident des personnes qui l’ont délibérément choisi, d’autres, aux moyens limités, s’y sont installés faute de place dans un logement social. Ils seraient environ 12.000 à y vivre en Wallonie. « J’ai été touché par leur situation. Ils sont dans l’insécurité, ne savent pas s’ils vont être expulsés ou pas, on les empêche de se domicilier. Et ils sont peu écoutés », explique Thierry Wenes. Il a, d’ailleurs, parallèlement à sa conférence gesticulée, créé une pièce de théâtre-action, avec les résidents du camping, sur la thématique du logement. Dans sa conférence, il revient sur le rationnement de mazout qui a été imposé aux résidents du Val Treko, à la suite de l’incendie d’une caravane et du déversement de fioul dans la terre… « On empêche les gens de se chauffer sous prétexte que la terre est polluée », dénonce-t-il, en écho au débat très contemporain « Fin du monde vs fin du mois ».

« J’ai été touché par leur situation. Ils sont dans l’insécurité, ne savent pas s’ils vont être expulsés ou pas, on les empêche de se domicilier. Et ils sont peu écoutés. » Thierry Wenes, à propos des habitats permanents.

De Fosses aux Marolles

Depuis près de deux ans, il voyage avec cette conférence. Une joie pour ce touche-à-tout qui ne tient pas en place. Il a joué à Fosses bien sûr, où les habitants du camping sont ressortis plus satisfaits que les responsables de la commune. Nous le rencontrons à Charleroi, dans un quartier proche de la gare où se succèdent immeubles abandonnés et façades délabrées. Dans le public, des Gilets jaunes carolos, des travailleurs sociaux de la cité des terrils, tous bien concernés et touchés par les mots de Thierry.

Les conférences gesticulées, c’est partager un savoir, certes, mais aussi considérer que nous sommes tous des experts et susciter le débat.

Ses valises sont légères – un paravent comme seul décor qui tour à tour se fait tableau d’accrochage de ses outils pédagogiques ou, avec un peu d’imagination, caravane. « On ne peut pas trop stocker quand on est nomade… Nous sommes obligés d’être à l’équilibre », glisse le funambule des mots. Thierry se souvient particulièrement du jour où il a posé ses bagages à Éourres, un village des Alpes-de-Haute-Provence sauvé de l’exode rural par une poignée d’utopistes au début des années septante. Éourres est depuis devenu un village alternatif vitrine de la sociocratie, « où les blousons dorés viennent se remettre de leur burn-out en se douchant avec des jerricanes », ironise Thierry. Il a joué devant les irréductibles du début, qui voient d’un mauvais œil leur village perdre son âme, et les nouveaux habitants. « C’était une grande richesse de jouer là-bas. C’est parti en discussion toute la nuit après le spectacle… » Car les conférences gesticulées, c’est partager un savoir, certes, mais aussi considérer que nous sommes tous des experts et susciter le débat.

Pour Thierry, le logement est d’ailleurs parfois la porte d’entrée pour parler du monde, un monde qui ne réjouit pas vraiment ce clown insoumis… Sa déambulation l’amène par exemple à parler d’anarchie. « Savez-vous qu’il y a beaucoup moins d’embouteillages place Flagey depuis que les feux de signalisation ont été retirés ? L’anarchie n’est pas le chaos. C’est juste l’absence d’autorité, de hiérarchie. » Pour expliquer l’exploitation capitaliste, il improvise un théâtre d’objets faits de sucres et de marteau et interprète un chapitre du livre Le Talon de Fer de Jack London – auteur engagé qu’il admire –, qui dépeint l’avènement d’une société capitaliste autoritaire opprimant les travailleurs.

C’est parfois fourre-tout. Mais toujours accessible. Et jamais condescendant. « Ne buvez pas mes paroles, faites des recherches », précise-t-il d’ailleurs en cours de conférence. Lui-même fait d’ailleurs son autocritique dans le spectacle se demandant « quel rôle on nous fait jouer, nous, les travailleurs socioculturels… » « C’est une question qui me taraude, détaille-t-il après le spectacle. On a beaucoup de chance que l’État finance l’éducation permanente, mais n’est-ce pas une façon aussi de demander aux gens de faire confiance à des institutions violentes ? » Une idée à développer pour une prochaine conférence ?

NOmade in Belgium

Les Marolles l’attendent prochainement. Tout un symbole pour ce Bruxellois qui, dans son spectacle, revient sur l’expulsion massive des habitants de ce quartier au moment de la construction du colossal palais de justice. « On assainit un territoire au nom de la salubrité, on promet aux gens un logement sain, puis les nouveaux logements sont plus chers et ils sont exclus », s’indigne le quinquactiviste, qui rend hommage aux « nomades de l’assainissement », comme il les appelle.

« On a beaucoup de chance que l’État finance l’éducation permanente, mais n’est-ce pas une façon aussi de demander aux gens de faire confiance à des institutions violentes ? »

Plus qu’un badge « NOmade in Belgium » qu’il invite le public à arborer, sa réflexion sur le nomadisme influe sur tout le spectacle, nourrie des lectures de Harrari, notamment. L’auteur israélien explique dans son best-seller Sapiens que le passage d’une vie de chasseur-cueilleur nomade à l’agriculture sédentaire a bouleversé – et épuisé – les hommes et les ressources. Mais Thierry Wenes, refusant les dualismes, évoque aussi les « nomades du haut, qui pillent et laissent la facture aux sédentaires ».

Ce nomade dans l’âme, qui en a vu du pays, a élu domicile aujourd’hui sur un terrain de camping à Herbeumont, où il a fait l’acquisition d’une caravane. « C’est mon plan épargne-logement ! Faut bien que je sauve ma peau ! », concède-t-il. Il aime y regarder la Semois et boire des quilles avec ses amis. Il l’a trouvé, son « chez-soi ». Mais n’a aucune intention de s’enchaîner. Encore moins d’en faire un pré carré. Comme un coup de gueule aux « On est chez nous » proférés par des bouches malveillantes, il ne manque pas dans son spectacle d’honorer les gens du voyage et les migrants. Qui franchissent les mers, les frontières. Et qui traversent parfois son terrain des Ardennes, comme il l’évoque en fin de conférence. Des personnes condamnées à partir pour ne pas mourir, qui tiennent en équilibre sur le fil précaire de leur existence. Des « errants », comme on les qualifie trop souvent. « Des héros », défend plutôt le professeur au grand cœur.

 

 

En savoir plus

Tournée wallonne et bruxelloise à suivre sur la page Facebook NOmade in Belgium.

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A propos de l'auteur(e)

Manon Legrand

L’héroïne de Manon est Rosa Parks. Pour cette diplômée d’histoire, évidemment, il s’agit d’une figure incontournable dans l’histoire des afro américains, le symbole féminin de la lutte contre la ségrégation et de la multiplicité des combats encore à venir. Lorsqu’elle était petite, elle hésitait entre deux carrières : postière ou journaliste. Cruel dilemme résolu depuis lors : engagée, hyperactive, Manon écrit des articles pour différentes revues mais alimente aussi particulièrement le site web d’Alter Échos, notamment avec ses fameuses interviews du vendredi. À ses yeux, qu’elle a fort bleus, mais c’est un détail, l’émulsion social-info, c’est tendre le micro à celles et ceux qu’on voit pas, bousculer les idées reçues, rencontrer, apprendre, dénoncer les injustices, parler des invisibles, des belles personnes et des vulnérables. manon [dot] legrand [at] alter [dot] be

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