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Les compteurs intelligents seraient un mauvais investissement

Les compteurs intelligents devraient permettre de contrôler sa consommation en temps réel, de réduire sa facture énergétique, et par conséquent l’effet de serre. Mais c’est le consommateur qui payera au final.

25-05-2012 Alter Échos n° 339

Difficile pour le journaliste de s’y retrouver dans la masse d’infos relatives aux compteurs intelligents (smart meters). Un avant-goût de ce qui attend le consommateur ? Ces compteurs leur permettraient de contrôler leur consommation en temps réel, voire d’obtenir des informations sur le prix de l’électricité à un moment précis, et de facto de réduire leur facture énergétique. Mais le client final devra payer de sa poche cet appareil qui, à ce jour, ne semble pas offrir les avantages tant vantés jusqu’ici.

Le 3 septembre 2012, les Etats membres de l’Union européenne remettront leurs analyses coûts-bénéfices relatives aux compteurs intelligents. Si l’évaluation est favorable (ou si l’étude n’a pas été réalisée), « au moins 80 % des clients seront équipés de systèmes intelligents de mesure d’ici à 2020 », précise la directive 2009/72/CE. Ce texte s’inscrit dans l’objectif 20-20-20 de l’Union européenne. Il s’agit de réduire de 20 % la consommation d’énergie primaire de l’Union et les émissions de gaz à effet de serre, d’inclure 20 % d’énergies renouvelables dans la consommation d’énergie, le tout pour 2020.

 

Glossaire :
Compteur intelligent, compteur communicant, smart meter : [/b]compteur électronique permettant la lecture à distance de la consommation d’un client par le fournisseur/gestionnaire de réseau et renvoyant au client final des informations relatives à sa consommation (coût, quantité, etc.) sur un afficheur électronique.

Réseau intelligent : il vise l’équilibre entre l’offre et la demande d’énergie, afin d’éviter les pertes (l’électricité n’est pas stockable) ou les pannes. Quand des productions décentralisées (énergie renouvelable : éolien, biomasse, photovoltaïque, etc.) fonctionnent à plein régime, les autres doivent ralentir leur production car l’équilibre doit être maintenu en permanence.

Mais d’où vient cette idée de généraliser les compteurs intelligents ? Deux pays européens l’ont fait. La Suède les a installés dans 99 % des foyers, parce que l’habitat est dispersé. Les tournées pour relever les compteurs coûtaient trop cher. L’Italie l’a fait pour lutter contre la fraude : 90 % des foyers sont équipés. Ce qui a permis au fournisseur/distributeur d’énergie Enel de déconnecter 900 000 foyers pour mauvais payement en 2007… Les gestionnaires de réseaux de distribution et les fournisseurs d’énergie ont donc un intérêt à l’introduction de ces appareils. Les premiers parce qu’ils pourront gérer à distance une série d’opérations : relevé, ouverture et fermeture en cas de déménagement… Le métier à faible qualification de releveur de compteurs est donc condamné à disparaître au profit de quelques emplois à haute qualification. Les fournisseurs, eux, pourront faire un usage coercitif de ces compteurs en modifiant à distance la puissance du compteur pour lutter contre les impayés ou en introduisant une fonction de prépaiement… Des possibilités qui inquiètent, entre autres, Catherine Moureaux (PS)1, députée bruxelloise : « Le compteur intelligent est potentiellement un compteur à budget. Le droit à l’énergie ne sera garanti que si le consommateur paie. » Mais les fournisseurs ont aussi un autre intérêt : anticiper la consommation des ménages leur sera utile pour faire leurs achats (à prix avantageux) sur le marché de l’électricité la veille de la fourniture.

Enfin, les plus intéressés par l’opération sont les fabricants de compteurs et l’industrie électronique regroupés au sein du lobby européen Esmig (European Smart Metering Industry Group)2. En 2009, ce dernier a estimé que l’installation de 200 millions d’appareils représenterait un marché de 40 milliards d’euros ! Et encore, il n’est pas sûr que ces montants prennent en compte les différentes fonctionnalités des compteurs. De nombreux acteurs accusent ce lobby d’avoir fait pression sur la Commission. Ce que dément la Commission pour qui la directive « vise surtout à privilégier le droit des consommateurs à l’information via la technologie et éviter qu’ils soient victimes de l’activisme de lobbies industriels qui veulent les en priver ».

Une économie ou un coût pour le consommateur ?

Tous ces acteurs évoquent explicitement l’intérêt du consommateur. Mais celui-ci a-t-il vraiment été consulté ? Bien sûr, diverses études lui font miroiter qu’il pourra réaliser d’intéressantes économies d’énergie de l’ordre de 10 à 15 %, voire 40 % ! Mais d’autres affirment le contraire, telle celle de Frédéric Klopfert et Grégoire Wallenborn, chercheurs à l’ULB, et réalisée pour le compte de l’organisation européenne des consommateurs (BEUC)3. « Empowering consumers through smart metering » – soit « la capacité des consommateurs à agir au travers des compteurs intelligents » – n’a peut-être pas encore été publiée, mais elle a le mérite de pointer les limites des smart meters .

« Les premières études ont été menées avec de petits échantillons de consommateurs très motivés, dès lors les résultats atteignaient 10 à 15 %, observent les chercheurs. Or plus le nombre de participants augmente, plus les économies d’énergie par ménage diminuent et tendent vers zéro pour les consommateurs qui ont décidé de ne pas participer. » C’est ce que les chercheurs démontrent à travers l’analyse de six études récentes menées en Europe du Nord (Royaume-Uni, Irlande et Allemagne). D’après ces études, le recours aux smart meters permet des économies d’énergie de l’ordre de 2 à 4 % dans les meilleurs cas, quand les consommateurs sont clairement informés du fonctionnement des appareils. En chiffres, cela correspond à une économie de 15 à 30 euros par an pour une consommation moyenne de 3 500 kWh à 0,20 euro par kWh. Ces chiffres sont à mettre en regard de ceux du coût estimé d’un compteur intelligent pour le client final : 30 à 50 euros par an pendant 15 ans, qui serait répercuté dans sa facture par le gestionnaire de réseau qui aura investi dans ces appareils. S’il l’on ajoute à cela, une durée de vie plus courte (10 à 15 ans pour les compteurs électroniques, contre 35 pour les mécaniques) et les risques de pannes liés à l’électronique (et le coût qu’elles engendreraient)4, le consommateur risque donc de payer cher son économie d’énergie.

Changer les comportements

Pour que l’implémentation des compteurs intelligents atteigne ses objectifs, la directive table sur la participation active des consommateurs. Cette attitude volontariste laisse sceptique Grégoire Wallenborn5 : « On part du principe que c’est efficace si un individu bien informé fait les meilleurs choix. Or l’humain ne fonctionne pas comme ça. Malheureusement, les habitudes des consommateurs sont peu prises en compte par les politiques publiques. » Pour ne citer qu’un exemple, il suffit d’observer les membres d’une même famille : leur sensibilité au froid ou à la lumière ne sera pas la même.

Dans cette approche volontariste, il semble être fait également peu de cas des plus précaires. Arnaud Lismond du Collectif solidarité contre les exclusions (CSCE)6 estime que, outre l’aspect « compteur à budget », « pour les consommateurs précaires, le risque est de multiplier les formes de contrat offertes par les fournisseurs. Mais les compteurs intelligents ne vont pas dire comment comparer les prix ». Grégoire Wallenborn va plus loin et doute de l’utilité de ces appareils pour ce public : « Les personnes vivant dans la pauvreté sont souvent des consommateurs économes en électricité, parce qu’ils ont peu d’appareils électriques. » Il estime plus rentable de travailler avec le public des gros consommateurs qui ont le plus de potentiel pour réduire leur consommation d’énergie. D’autant que le coût d’installation d’un smart meter sera le même pour un petit comme pour un gros consommateur. Et de proposer une tarification progressive de l’énergie : plus on consomme, plus cher on paie le bloc supplémentaire d’énergie consommée. Cela récompenserait les consommateurs économes.

Région de Bruxelles-Capitale

« Tout porte à penser que nous échapperons à la contrainte de la directive européenne », affirme Henri Autrique, conseiller au cabinet de la ministre bruxelloise de l’Energie, Evelyne Huytebroeck7.

La Région de Bruxelles-Capitale a mené quatre études coûts-bénéfices. Quels que soient les choix technologiques et d’équipements, les résultats se sont avérés négatifs. Un seul scénario positif a émergé : celui concernant les compteurs intelligents pour les utilisateurs industriels et commerciaux, soit les gros consommateurs. Dans son avis du 20 avril, Brugel (le régulateur énergétique bruxellois) conclut « qu’il est évident que pour le marché bruxellois, la mise en œuvre de ces nouveaux systèmes de mesure engendrera un coût au consommateur final disproportionné aux éventuels bénéfices attendus de la participation active des consommateurs au marché de la fourniture d’électricité. » L’avis pointe aussi le fait que d’autres conditions essentielles ne sont pas encore vérifiées. Par exemple, Brugel constate que « le risque d’atteinte à la vie privée n’est pas écarté et les moyens de protection des données personnelles ne sont pas encore bien définis. » Dès lors, Brugel « recommande au gouvernement de ne pas opter pour l’équipement avec un système intelligent de mesure d’au moins 80 % de consommateurs bruxellois à l’horizon de 2020 ».

Région wallonne

En Wallonie, la CWAPE (régulateur énergétique wallon) mène une étude et deux projets pilotes sont en cours à Marche et à Nivelles. L’opérateur de réseaux gaz et électricité Ores, présent dans 198 communes wallonnes, est en train d’installer 1 500 compteurs (1 250 électriques et 250 gaz). L’objectif est surtout de tester la faisabilité technique et la capacité à rapatrier les données de consommation. Mais au cabinet du ministre wallon de l’Energie, « on reste très dubitatif par rapport à un roll-out », explique Cécile Barbeaux, conseillère du ministre Jean-Marc Nollet8.

Des compteurs intelligents offrant des garanties

Les compteurs intelligents finiront tôt ou tard par prendre place dans nos foyers. Leurs détracteurs n’y sont pas foncièrement opposés, mais estiment qu’un déploiement massif et forcé serait dommageable. Le risque est trop grand de se retrouver dans une situation de blocage technologique. « Il y a des compteurs à remplacer, autant y aller progressivement, déclare Catherine Moureaux. Mais il ne faut ne pas se lier à des entreprises qui auront un monopole et qu’on ne saura pas quitter. » Il y a aussi des garanties à obtenir en matière de respect de la vie privée et de protection du consommateur. Enfin, la priorité semble plutôt aux réseaux intelligents qu’aux compteurs intelligents, ce qui bat en brèche l’affirmation de la Commission européenne, pour laquelle ces compteurs « sont une partie intégrale des réseaux intelligents ». « Pas besoin de placer un compteur intelligent dans chaque maison, observe Grégoire Wallenborn. Si le but est d’avoir plus d’info, un compteur par branche (pour un quartier, un immeuble) suffit. »

Quant à l’objectif 20-20-20, même si l’ensemble des ménages consommait l’énergie de la même manière, formatée selon un modèle orwellien, il serait loin d’être atteint. Comme le pointe l’étude de la Fondation Roi Baudouin « Politiques d’atténuation du changement climatique et justice sociale en Belgique » : « Si l’on prend une hypothèse optimiste de réduction de 10 % de la consommation d’énergie des ménages à la suite de l’introduction des compteurs intelligents, on s’aperçoit que cette nouvelle technologie contribuerait à une réduction de 1 %, soit à 1/20e de l’objectif 2020 par rapport à 1990. » On est loin du compte.

1. Catherine Moureaux :
– adresse : rue Jacques Rayé, 2 à 1030 Bruxelles
– tél. : 02 549 69 58
– courriel : cmoureaux@parlbru.irisnet.be
3. http://www.beuc.org
4. Politiques d’atténuation du changement climatique et justice sociale en Belgique », FRB, 2011 :
http://www.kbs-frb.be/uploadedFiles/KBS-FRB/05%29_Pictures,_documents_and_external_sites/09%29_Publications/PUB_2011_2079_ClimateChangeBelgique_F.pdf
5. Grégoire Wallenborn, Campus du Solbosch, CP130/03, avenue F.D. Roosevelt 50, 1050 Bruxelles – tél. : 02 650 43 68 – courriel : Gregoire.Wallenborn@ulb.ac.be
6. CSCE :
– adresse :  place Loix, 7 à 1060 Bruxelles
– tél. : 02 535 93 50
– courriel : info@asbl-csce.be
– site : http://www.asbl-csce.be
7. http://www.brugel.be/Files/media/AVIS/AVIS136_SmartMetering_20120420_33622_1.pdf
8. http://nollet.wallonie.be/

Baudouin Massart

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