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Les altermondialistes en crise d'identité

Les altermondialistes semblent divisés sur la manière de structurer ou non le mouvement à l’échelle belge. Derrière cette question, des visions trèsdifférentes de l’action collective…

13-02-2009 Alter Échos n° 267

Les altermondialistes doivent-ils encore se structurer à l’échelle nationale ? Oui, pour d’aucuns qui y voient une valeur ajoutée claire. Non, pour d’autres quiconsidèrent qu’il faut d’abord viser l’efficacité en construisant des alliances souples, ponctuelles et efficaces. Le Forum social de Belgique (FSB)1, qui incarne cettestructuration nationale, semble patauger au milieu du gué…

« Le forum social de Belgique (le FSB) est né sur une terrasse de Porto Alegre en 2002 », raconte Geoffrey Pleyers2, chercheur et auteur d’une thèsesur le mouvement altermondialiste. Quelques-uns des participants belges au forum social mondial qui se tient dans cette ville brésilienne décident alors de créer un forumnational qui permette au mouvement altermondialiste belge de se structurer quelque peu. Rapidement, 160 organisations diverses (ONG de développement, associations actives dans le social oul’environnemental, syndicats, etc.), francophones comme néerlandophones, adhèrent au projet. Pour elles, ensemble, « un autre monde est possible », même audépart de la Belgique. Les syndicats, de prime abord suspicieux par rapport à l’associatif, s’investissent avec force dans ce mouvement transversal qui brise les clivages confessionnels(les fameux « piliers » belges) et transcende les intérêts organisationnels particuliers.

À cette époque, il est vrai, le discours altermondialiste, la volonté de trouver des réponses globales aux problèmes sociaux, économiques etenvironnementaux en construisant un modèle alternatif à celui, dominant, de l’économie libérale de marché, commence à sérieusement faire mouche. Ilprend de l’ampleur et trouve un large écho médiatique.

Stefaan Declercq, qui est Secrétaire général d’Oxfam Solidarité3 et l’un des fondateurs du FSB, résume bien les quatre éléments qui ontprésidé à la mise en place du Forum en Belgique, en 2002. « Premièrement, il fallait un lieu de rencontre qui soit pluraliste, qui regroupe doncdifférents courants de pensée, et où l’on retrouve également aussi bien des néerlandophones que des francophones. Nous partions du principe que la rencontre entreles différentes sensibilités, politiques comme culturelles, était une richesse pour le mouvement altermondialiste, sur laquelle il fallait s’appuyer. Deuxièmement, ilfallait un dispositif d’échange d’informations et d’analyses entre les dizaines d’organisations qui se reconnaissaient de l’altermondialisation en Belgique. Le FSB a ainsi permisl’émergence de discours communs, ainsi que de plate-formes de travail, au départ de la rencontre d’organisations très différentes. Troisièmement, nous devions avoirune structure qui puisse mobiliser à large échelle, sur tout le pays, et être le ciment pour construire des actions communes entre les organisations. Cela a, par exemple,particulièrement bien fonctionné lors des actions contre la directive Bolkenstein, qui ont culminé avec une énorme manifestation en juin 2004. Enfin, quatrièmement,il fallait une interface entre les actions locales ou régionales en Belgique et le mouvement au niveau international, incarné par les forums sociaux mondiaux organisés tous lesans dans la foulée de ceux de Porto Alegre. »

Des syndicats qui prennent la main

Après quelques années dynamiques au cours desquelles le FSB organise de multiples événements, dont des grandes rencontres nationales rassemblant plusieurs centaines depersonnes, l’enthousiasme des participants semble aujourd’hui pour le moins étiolé. Le Forum a du mal à mettre en œuvre des actions et, le cas échéant,à mobiliser le public lors de ses actions. Pire, depuis quelques semaines, le Forum n’a plus de permanent en fonction (il y avait jusque début 2009 un mi-temps néerlandophone etun autre francophone), des grosses structures s’en vont ou sont fortement dubitatives…

L’illustration sans doute la plus emblématique de cet « embourbement » du FSB est la décision de la CSC de quitter le forum, il y a quelques mois : le syndicatchrétien ne participe plus aux réunions et ne paie plus sa cotisation. Annick de Ruyver, qui travaille au département international de la CSC et est en charge des forums sociaux,explique : « Notre syndicat ne met pas du tout de côté le combat altermondialiste. Nous étions encore à Belem, fin janvier, pour le forum social mondial 2009 etles militants CSC représentaient en masse la Belgique au dernier forum social européen à Malmö. Nous avons quitté le FSB pour lancer un pavé dans la mare etfaire changer les choses au sein du Forum. Nous voudrions qu’il fasse plus encore un vrai travail politique ; qu’on y perde beaucoup moins de temps en réunions, dans un travail qui devientproche de l’animation avec des gens dont certains ne représentent qu’eux-mêmes, même s’ils disent des choses qui peuvent par ailleurs être intéressantes. De plus,grâce entre autres aux rencontres faites au sein du Forum social, il y a maintenant des contact directs établis entre la CSC et une multitude d’organisations avec lesquelles nouscoopérons : le FSB a donc clairement perdu de son utilité à ce niveau, de notre point de vue. Par exemple, nous n’avons plus besoin du FSB pour être des partenaires actifsau sein de la campagne “travail décent”, un grand projet dans lequel coopèrent, de 2008 à 2010, de multiples ONG. »

Du côté FGTB, les positions semblent moins tranchées, mais on est quand même un peu dans l’expectative. Le syndicat socialiste reste néanmoins un membre actif duFSB, jusqu’à nouvel ordre. « Je reviens du forum social mondial de Belem avec plein d’énergie, nous explique Thierry Decoster  : face à la crise financièreet économique, le discours altermondialiste est plus pertinent que jamais. La relance d’un forum social de Belgique pourrait être opportune dans ces circonstances, mais avec une autreforme et un autre contenu ; nous proposerons tout cela lors de la prochaine assemblée. Nous ne voulons en tout cas plus d’un Forum qui tourne sur lui même et ne produit plus grand-chose.Nous voulons au contraire un Forum capable de se concentrer sur une ou deux thématiques précises et de formuler des propositions concrètes ; quelque chose qui soit plusfonctionnel ».

Que cela soit à partir du dehors, comme la CSC, ou de l’intérieur, comme la FGTB, il semble en tout cas clair que les syndicats désirent jouer un rôleprépondérant dans l’éventuelle structuration ou restructuration d’un Forum social de Belgique. Tous deux semblent viser globalement le même objectif  : renforcerl’efficacité, quitte à « réduire la voilure » au niveau de la diversité des personnes présentes autour de la table.

Les ONG divisées sur la stratégie

Le CNCD4, la coupole des ONG de développement du côté francophone, qui co-organise l’op&e
acute;ration 11.11.11 avec son pendant flamand, semble assez sensiblementsur la même longueur d’onde que les syndicats. Pour Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD et cheville ouvrière du mouvement altermondialiste depuisl’émergence de celui-ci  : « ce n’est pas le mouvement en soi qui compte, c’est le fait que nos idées se transforment en décisions politiques concrètes,suite à l’établissement d’un rapport de force. Remettre la finance à sa place, établir un nouveau paradigme pour des solutions progressistes et globales face auxproblèmes sociaux, environnementaux et économique de la planète, c’est là-dessus que nous devons nous concentrer. Par ailleurs, ça me fait sourire quand j’entendsparler d’essoufflement du mouvement altermondialiste alors que je vois que nos idées sont de plus en plus souvent relayées au niveau politique ; il suffit de voir combien les politiquesréclament maintenant plus de régulation des marchés financiers… » L’avenir d’un Forum social au niveau belge ? « Le FSB souffre du fait qu’il existed’autres éléments de structuration, comme le CNCD, où se retrouvent également des ONG et, depuis 2003, des syndicats, ainsi que de l’existence de plate-formesthématiques, avec les mêmes acteurs, qui travaillent ensemble pour monter des actions sur tel ou tel axe. »

Chez Oxfam Solidarité, pourtant membre très actif du CNCD, le son de cloche est radicalement différent. Pour Stefaan Declerck, « si le FSB n’existait pas, on serendrait vite compte qu’il faut l’inventer. Nous avons en tout cas devant nous une échéance importante : la présidence belge de l’Union européenne à partir dejuillet 2010. Pour cette échéance, nous devons construire des positions communes larges et intersectorielles afin de nourrir notre lobbying politique et de le rendre fort. Le FSBest le seul espace où cela est possible, le seul qui rassemble structurellement, au-delà de projets à plus ou moins court terme, les gens issus des différents secteurs(développement, social, environnement, etc.). Sans le FSB, nous allons tous monter au front en ordre dispersé, ce qui est moins efficace. » Et Stefaan Declerck de citerencore un autre élément distinctif et intéressant du FSB  : la décentralisation du pouvoir. « La coordination, incarnée par deux mi-temps, est faibleet le pouvoir est donc réellement aux mains de l’AG, des membres. Parmi ceux-ci, même si chacun a bien conscience des différences de représentativité réelleentre, par exemple, un syndicat et une association de quartier, tout le monde a le même pouvoir. Ou plutôt, personne ne détient le pouvoir seul ; le forum fonctionnenécessairement par recherche de consensus. Par ailleurs, le fait que le Forum intègre des petites associations et même des individus motivés est pour nous une force,car cela connecte le mouvement à des réalités locales et lui donne une assise citoyenne de terrain. » Et le secrétaire général d’enfoncer le clouen précisant qu’un budget de 50 000 euros par an, celui du Forum, pour créer du lien entre 160 organisations, c’est finalement un très bon rapportcoût/bénéfice…

Coordinateur du FSB pendant près de 5 ans, jusqu’au début 2009, Fabrice Collignon voit en tout cas dans les tensions actuelles une réelle menace pour le Forum :« Si les syndicats et les grosses ONG ou coupoles se retirent, le Forum n’aura plus de raison d’être, sans compter qu’il perdra ses moyens financiers etorganisationnels. » Il comprend que ces grosses structures qui « paient pour les autres » en aient parfois assez d’avoir l’impression de perdre leur temps enpalabres. Il souligne aussi que, bien souvent, le fait que ces structures partagent des méthodes de travail ainsi que des modes organisationnel et de représentation, les rapprochenaturellement les unes des autres. Pour lui cependant, « il y a aujourd’hui un réel risque de perte de contact avec les petites structures, comme des organisations paysannes, desONG thématiques ou des collectifs locaux ; cela entrainerait qu’on aurait alors un mouvement altermondialiste à deux vitesses. » Sans compter que « les petitesstructures sont souvent plus innovantes, créatives et réactives, ce qui est utile pour faire progresser le mouvement globalement, au profit également des grossesstructures. »

Pour Fabrice Collignon, il ne faut pas sous-estimer non plus « les logiques de concurrence à l’œuvre entre organisations, qui doivent toutes manœuvrer pourpérenniser ou augmenter leurs subsides, s’assurer un maximum de visibilité propre, etc. »

Un mouvement qui se restructure… partout

Geoffrey Pleyers, chercheur et sociologue, suit et analyse le mouvement altermondialiste depuis le départ. Il estime que, en Belgique comme partout dans le monde, le mouvementaltermondialiste est maintenant surtout focalisé sur des applications concrètes mais qu’il est fragmenté en trois grandes orientations distinctes  :
– Le changement à partir du niveau local. Les tenants de cet axe « considèrent qu’une transformation sociale profonde viendra d’une mise en œuvre des valeursd’horizontalité, de participation, de convivialité et de respect de l’environnement dans les pratiques quotidiennes et les espaces locaux ».
– Les lobbies altermondialistes et citoyens. Cette composante « considère que le mouvement ne pourra parvenir à des résultats concrets qu’en organisant desréseaux thématiques capables de développer une argumentation solide et un lobbying efficace auprès des décideurs politiques et des institutionsinternationales. Ils se sont organisés autour de thèmes comme la souveraineté alimentaire, la dette du Tiers-Monde ou les transactions financières. »
– Le soutien à des régimes politiques progressistes. « Les militants de cette troisième composante du mouvement sont quant à eux convaincus qu’un grandchangement social ne peut être atteint sans passer par les gouvernements progressistes qu’il faut soutenir. » Un axe qui obtient certains succès en Amérique latine, sion se réfère à l’influence altermondialiste sur des gouvernements comme celui de la Bolivie ou du Vénézuela.

« En Belgique, soutien Geoffrey Pleyers, il est absolument nécessaire de coordonner les tenants de ces trois axes qui, sinon, ont tendance à s’éloigner les uns desautres. » Et il ne voit guère que le Forum social national comme étant susceptible de le faire…

Stefaan Declerck fait aussi un parallèle entre la situation belge et celle des forums continentaux ou mondiaux. « Partout, il y a débat entre ce que doit être unforum  : un espace de débat ouvert où la dynamique de mouvement prime ou, plutôt, un lieu pragmatique où on se met d’accord sur des discours et des actions. Je suisconvaincu que faire un choix exclusif pour l’une de ces deux options est mortel pour un forum social. C’est en effet la tension permanente entre ces deux modes de fonctionnement qui fait laspécificit&eac
ute ; des forums sociaux et légitime leur existence. »

Dans le prochain numéro d’Alter Échos, un article sera consacré aux forums sociaux locaux.

1. Forum social de Belgique :
– adresse : quai du Commerce, 9 à 1000 Bruxelles
– tél. : 02 250 12 68
– site : www.wsf.be

2. Geoffrey Pleyers est sociologue, chargé de recherche du FNRS à l’UCL. Il est l’auteur, entre autres, d’une thèse de doctorat consacrée au mouvementaltermondialiste (EHESS et ULg, 2006) et de l’ouvrage Forums Sociaux Mondiaux et défis de l’altermondialisme (Academia, 2007). Il rédige régulièrementdes notes sur l’altermondalisation.
Vous pouvez télécharger une note rédigée en octobre 2008 sur la situation du mouvement altermondialiste sur :
www.far.be/far/publications2008/20081027.pdf.
3. Oxfam Solidarité–Oxfam Solidariteit :
– adresse : rue des Quatre-Vents, 60 à 1080 Bruxelles
– tél. : 02 501 67 00
– courriel  : oxfamsol@oxfamsol.be
– site : www.oxfamsol.be
4. Centre national de coopération au développement (CNCD) :
– adresse : quai du Commerce, 9 à 1000 Bruxelles
– tél. : 02 250 12 30
– courriel  : cncd@cncd.be
– site  : www.cncd.be

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