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Les activateurs : mettre les chômeurs au travail… sur eux-mêmes

À l’avant-garde de l’État social actif et de ses dispositifs, la mise en œuvre du plan d’accompagnement des chômeurs s’accompagne del’émergence de nouvelles catégories de professionnels de l’action sociale.

Aux dénominations encore plurielles et incertaines, facilitateurs à l’Onem, conseillers d’accompagnement professionnel au Forem, conseillers emploi à l’Orbemet dans les missions locales, « jobcoachers », « agents d’insertion » ou « case manager »,… les agents des dispostifs d’insertion et del’activation dessinent les contours d’un nouvelle catégorie professionnelle.

04-05-2007 Alter Échos n° 228

À l’avant-garde de l’État social actif et de ses dispositifs, la mise en œuvre du plan d’accompagnement des chômeurs s’accompagne del’émergence de nouvelles catégories de professionnels de l’action sociale.

Aux dénominations encore plurielles et incertaines, facilitateurs à l’Onem, conseillers d’accompagnement professionnel au Forem, conseillers emploi à l’Orbemet dans les missions locales, « jobcoachers », « agents d’insertion » ou « case manager »,… les agents des dispostifs d’insertion et del’activation dessinent les contours d’un nouvelle catégorie professionnelle.

Pas facile d’être facilitateurs…

À l’Onem, c’est le métier de « facilitateur » qui a vu le jour. Chargé de convoquer les chômeur pour un entretien afin d’évaluer sice dernier a fourni de réels efforts pour trouver un emploi et ainsi justifier le maintien de ses allocations de chômage.

Pour ce qui est du nombre de « facilitateurs » et de « coordinateurs-facilitateurs » engagés pour assurer le programme national d’activation du comportement dela recherche d’emploi, l’Onem reste muet. Mais d’après une source européenne1, le nombre de postulants se serait élevé à 3000 pour 180emplois à pourvoir. Le profil recherché étant « diplômé en sciences humaines » ou diplômé en sciences sociales », l’Onem adû procéder à un recrutement externe car ce profil n’était que peu présent en interne. Il y avait également une volonté de rompre avecl’image du contrôleur. Sont attendues du facilitateur des qualités en matière de communication et de motivation vis-à-vis du demandeur d’emploi. Selon unesource non officielle, on peut estimer entre 25 et 30 % le nombre de démissions de ce poste de « facilitateur ».

L’Onem n’autorisant plus l’accès des journalistes et chercheurs aux facilitateurs, la seule source disponible sont les interviews réalisées par Yves Martenset Bénédicte Vaes, respectivement porte-parole de la plate-forme « Chasse aux chômeurs » et journaliste au Soir. Il ressort de celles-ci un profond malaise desfacilitateurs interviewés. En effet, ils sont confrontés à des ordres non écrits mais néanmoins extrêmement stricts en ce qui concerne la rentabilité(un certain nombre de cas doivent être traités dans un laps de temps donné).
Cette situation a pour effet pervers de diminuer les relations humaines, car même si le facilitateur s’aperçoit qu’une personne n’a manifestement pas lescompétences requises pour un emploi, il est obligé de mener à son terme le contrat signé lors des entretiens. « Dans un premier temps, j’avais une grandeliberté pour mener ma mission à bien. Je concevais mon travail comme une guidance. Je prenais le temps nécessaire pour faire évoluer chaque personne. Maintenant lescadences s’accélèrent, je me sens obligé de faire du chiffre. Je sens une telle pression que je me dis : Cette fois, ça y est, la chasse aux chômeurs estouverte ! »2

Mettre au travail… sur soi-même

Moins directement soumis à l’injonction de contrôle, et centré sur une mission d’accompagnement, le rôle des « conseillers d’accompagnementprofessionnel » du Forem, des conseillers emplois de l’Orbem, des missions locales et des services de l’ISP n’en est pas moins traversé de tensions liées auxécarts et décalages entre les différentes représentations de leur mission.

Alors que la motivation première des agents, tout comme les attentes spontanées des « demandeurs d’emploi », porte sur l’accès à l’emploi,de facto, le travail de ces professionnels consiste principalement, selon l’expression de J.F. Orianne, auteur d’une recherche sur l’identité professionnelle desaccompagnateurs du Forem3, « à mettre l’individu au travail… sur lui-même ». Il ne s’agit pas tant de « trouver un emploi », parrapport auquel les agents n’ont guère de prise directe, d’autant plus qu’ils sont souvent eux-mêmes fort éloignés, professionnellement, culturellement,voire idéologiquement, du monde de l’entreprise, que de viser à la motivation, l’employabilité, l’émergence du projet et la définition de lastratégie de recherche d’emploi du demandeur. C’est ce qu’exprimait clairement un conseiller de l’Orbem au cours d’un débat lors de la semaine del’Emploi à la maison de l’emploi d’Ixelles : « Notre travail n’est pas de trouver une solution… il faut que la personne fasse des efforts surelle-même. On transforme des attentes, ou une non-demande, en projets. »
On rejoint ici les thèses de C. Arnsperger4 et de C. Maroy et B. Conter5 sur les déplacements normatifs et éthiques qu’opèrel’avènement d’un État social actif qui investit dans la responsabilisation des individus quant à leur employabilité et qui charge des professionnelsd’accompagner ces individus travaillant leur propre employabilité.

Comme le fait remarquer Luc Piloy, directeur de la mission locale de Forest et auteur d’un mémoire sur l’identité professionnelle des agentsd’insertion6, les outils de l’accompagnement sont donc essentiellement informatifs et cognitifs, tandis que les compétences des agents se déclinent davantage ensavoir-être (capacité d’écoute, empathie, sens de l’accueil, capacité d’analyse) qu’en savoir-faire (communiquer, travailler en réseau..) etqu’en savoirs (connaissance du marché…). « … Même si on ne trouve pas des solutions, l’important, c’est d’avoir été attentifà la personne et que ce ne soit pas uniquement un numéro… »7

Dès lors, la construction de l’identité professionnelle des agents d’insertion tend à s’opérer dans une référence, parfois surtoutrhétorique, à la figure du généraliste, voire du « médecin généraliste », amené, dans une relation de proximité, deconfiance et d’empathie, à poser un diagnostic global à propos de la personne « déficitaire » et à l’orienter vers les services plusspécialisés pour poursuivre son projet8.

Vers un traitement clinique du chômeur ?

En prenant avec Denis Castra9, chercheur à l’Universi
té de Bordeaux II, un peu de recul critique, on peut interroger les effets d’un tel positionnementidentitaire et relationnel du professionnel pour l’usager lui-même. Dès lors que le levier de l’emploi n’est pas en leur pouvoir direct, les agents d’insertion,encouragés en cela par leur formation de base en sciences humaines, avec une prédominance du travail social et de la psychologie, et par le dispositif d’accompagnement individuel,tendent à poser un diagnostic psycho-motivationnel et à situer à ce niveau les difficultés et obstacles éprouvés par l’usager (problème demotivation, d’assertivité, de confiance en lui-même, de manque de projet personnel, etc.). Au risque de privilégier une lecture et un traitement clinique du chômeur.Comme le proclame la brochure de présentation d’un organisme d’accompagnement des chômeurs : « Change-toi et le monde changera », et d’indiquer, demanière plus prosaïque : « Votre personnalité compte pour 86 % dans la décision d’engagement d’un employeur. Or, votre personnalité dépend devos pensées. » Cohérent avec ces présupposés, l’organisme propose des stages visant à favoriser « la connaissance de soi et la confiance en soi» et « l’assertivité », à « contrôler son stress et son poids » et à « gérer ses émotions ».
Ces injonctions à la responsabilisation, si elles peuvent fournir des supports au projet de l’usager, peuvent également produire des effets paradoxaux comme le montre DenisCastra. Plus le consensus autour de la désignation de l’usager comme étant déficitaire et nécessitant une aide à la réinsertion est fort, et plus lesconséquences de ce consensus se feront sentir, dans la mesure où cela entraîne une maximisation des effets de la stigmatisation.

Si les nouveaux cadres sémantiques de la responsabilisation-projet-gestion de soi se révèlent souvent contraignants et performatifs, re-configurant les définitions dusujet des politiques sociales (« du chômeur » au « chercheur d’emploi »), il n’en subsiste pas moins une tension importante entre l’idéologie del’activation et ses mises en œuvre sur le terrain, comme le manifeste l’examen plus attentif de l’effectivité des pratiques, faites de bricolages et de résistancepassive, de constructions rhétoriques et d’instrumentalisation réciproque des agents et des bénéficiaires de ces dispositifs.

D’après Cécile Charlier, Blanca Ferran Duran et Abraham Franssen

1. Évolution et amélioration du marché du travail : Résultats, pratiques et expériences européennes, Unédic, Paris, Zoom 2007, situation au31 décembre 2006, pp. 68 et 69. Site : http://info.assedic.fr/assurance_chomage/travail/documents/Zoom_FR.pdf
2. In Le Soir du 14 juin 2005, Le blues du contrôleur de l’Onem, Bénédicte Vaes.
3. Vielle P., Pochet Ph., Cassiers I. (dir), L’État social actif. Vers un changement de paradigme ?, chapitre 5, de J. F. Orianne, L’État social actif en action.Troubles de l’employabilité et traitement clinique du chômage, pp. 179-205.
4. Christian Arnsperger, « Idéal de solidarité ou mascarade », in La Revue nouvelle, l’État social actif : un débat, 2001, pp. 52-67.
5. Christian Maroy et B. Conter, « Développement et individualisation des politiques de formation des adultes », in Recherches sociologiques, 2000/1, Belgique, 2000, pp.41-53.
6. Luc Piloy, L’émergence de l’identité professionnelle des agents d’insertion à l’épreuve des mutations du travail social, Mémoirede Licence en sciences du travail, ULB, 2004-2005.
7. Propos d’un agent d’insertion, cité par Luc Piloy.
8. J. F. Orianne, L’État social actif en action. Troubles de l’employabilité et traitement clinique du chômage.
9. Denis Castra, L’insertion professionnelle des publics précaires, Presses universitaires de France, Paris, 2003.

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