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Petite enfance / Jeunesse

« Plan jeunesse », premières frictions

Un Plan jeunesse en phase d’élaboration et les premières critiques fusent en provenance du secteur jeunesse.

19-09-2010 Alter Échos n° 301

C’était écrit noir sur blanc dans la Déclaration de politique communautaire : il faudra élaborer un « Plan jeunesse » et créer un comité inter-ministériel. Les travaux commencent et la ministre consulte le secteur. Ce dernier est majoritairement réticent à ce qu’on lui propose. Ping-pong instructif entre le chef de cabinet et des représentants du secteur jeunesse.

Construire une nouvelle politique n’est pas chose aisée. Le Plan jeunesse de la Communauté française, qui s’élabore en silence, en est une bonne illustration. À en croire les premiers échos qui nous parviennent, sa mise au monde risque d’être longue et – peut-être – douloureuse. Entre les acteurs du secteur – centres de jeunes, maisons de jeunes, organisations de jeunesse – et le cabinet d’Évelyne Huytebroeck (Écolo)1, ministre de la Jeunesse, on a du mal à se comprendre. Où sont les moyens ? Quelle est l’intention politique de la ministre ? Quelle concertation des jeunes ? Le cabinet de la ministre manquerait-il de méthode ? Le secteur est fébrile et dégaine ses premières critiques. S’agit-il d’incompréhensions passagères ou de failles plus profondes ?

Plan jeunesse dans la déclaration de politique communautaire

Le gouvernement entend développer, avec les jeunes et les acteurs de terrain, un plan coordonné à destination des 12-25 ans, prioritairement à partir des politiques Jeunesse, Aide à la jeunesse et Enfance, en intégrant aussi celle de l’Enseignement, du Sport, de la Culture, de l’Audiovisuel.
Dans ce cadre, il mettra en place une conférence interministérielle permanente dédiée aux questions relatives à la Jeunesse (…)

« Établir un plan 12-25 pour la jeunesse » est un objectif qui figure en bonne place dans la déclaration de politique communautaire. Imaginer un plan en bonne et due forme et le mettre en œuvre est une tâche herculéenne, car de nombreux ministères seront concernés à différents échelons de pouvoir. Lesproblématiques « Jeunesse » dépassent largement le cadre du ministère du même nom. L’Emploi, le Logement, l’Aide sociale, la Culture, l’Enseignementsont autant de secteurs qui devraient être concernés. Ce Plan jeunesse qui a pour ambition de « concevoir, par et pour les jeunes, un dispositif coordonné deréponses politiques aux enjeux qui les concernent »2, nécessitera forcément de la transversalité, du dialogue, un consensus politique entre ministres et… des moyens. Un comité inter-ministériel, en charge des enjeux « Jeunesse », devrait, à plus ou moins long terme, voir le jour. Nous n’en sommes doncqu’au tout début du processus.

Pour l’instant, les représentants du secteur jeunesse ont été consultés à deux reprises. Olivier Petit, directeur de cabinet d’Évelyne Huytebroeck, tient à rappeler quelques éléments de base concernant ce plan : « Il faut souligner que cette idée de “Plan jeunesse” est inscrite dans la Déclaration depolitique communautaire. Ce qui veut dire que les partis de la majorité pensent qu’il y a intérêt à coordonner les politiques à l’adresse de la jeunesse. Il y adifférents acteurs qui travaillent auprès des jeunes, il faut veiller à les décloisonner et à coordonner les énergies. C’est ça le point dedépart. Il est nécessaire d’élaborer un référentiel commun. Puis, ce que j’espère, si on arrive à mettre en place ce plan, c’est qu’on obtienne deschangements politiques. »

Quant aux relations avec le secteur, Olivier Petit se veut rassurant : « À l’heure actuelle, nous dialoguons. On n’est pas du tout dans un scénario où on veut imposer quelque chose. On ne veut pas amener le secteur à perdre son identité, au contraire : on veut s’appuyer sur eux et sur leurs valeurs, en valorisant par exemplel’éducation non formelle. Bien sûr, c’est la première fois qu’on essaye de faire un Plan jeunesse, il n’est pas facile de trouver le bon périmètre, mais il faut essayer. »

Le secteur n’était pas demandeur

Mais alors quelle est la teneur des critiques – tantôt sévères, parfois bienveillantes – qui s’abattent sur cette ébauche de « Plan jeunesse » ? Au sein de certaines organisations, on réfute le concept même de Plan jeunesse. Ainsi, Antoinette Corongiu, directrice de la FMJBJ3, estime que le secteur n’est pas demandeur. Seule l’idée d’un comité inter-ministériel trouve grâce à ses yeux : « C’est la seule chose qu’on nous ait présentée sur laquelle on est d’accord. Pour le reste, on nous a sorti une note d’intention et demandé notre assentiment, je n’appelle pas ça de la consultation.D’ailleurs, je tiens à dire que les instances d’avis officielles, la Commission consultative des maisons et centres de jeunes et la Commission consultative des organisations de jeunesse n’ont pas été saisies par la ministre. »

Du côté de la Confédération des organisations de jeunesse (COJ)4, par contre, on estime qu’un Plan jeunesse peut constituer un levier intéressant pour placer la jeunesse à l’agenda, mais on pointe l’absence d’intentions politiques claires de la ministre. C’est Geoffroy Carly, président de la COJ, qui s’y colle : « Au cabinet, on dirait qu’ils n’ont pas d’idée de leurs intentions politiques, des priorités qu’ils défendent. Le “Plan jeunesse”, pour l’instant, c’est un slogan sans consistance. Ils viennent avec un cadre vide qui change de rencontre en rencontre, alors qu’il y a bien un enjeu important. On se demande si, à un moment, on va commencer à parler sérieusement. »

La méthode de travail choisie par le cabinet de la ministre de la Jeunesse est donc attaquée avec virulence. La ministre est accusée de mettre la charrue avant les bœufs. Le fait de parler de « transversalité » avant de connaître les intentions des autres ministres est par exemple mal vécu, comme l’affirme Geoffroy Carly : « Il faut en effet travailler avec l’école, la culture et, au-delà, avec les Régions. On souhaite un comité inter-ministériel pour envisager la jeunesse dans sa globalité. Mais le secteur est un peu incrédule : de quoi est-ce qu’on discute pour l’instant ? Y a-t-il des portes ouvertes avec les autres ministres ? Il faudrait commencer par là, sinon c’est du pipeau. Sinon, on va faire de la poudre aux yeux avec des petits appels à projets à mille euros pour la transversalité. »

« Il ne faut pas que des paillettes »

Mais ce ne sont pas les seuls éléments qui énervent les organisations de jeunesse et autres maisons de jeunes. Une partie du secteur a peu apprécié la proposition du cabinet d’entamer une grande consultation des jeunes. Comme si cette consultation remettait en cause leur travail. C’est ce qu’exprime Geoffroy Carly : « Consulter les jeunes, comme si certains ne travaillaient pas avec les jeunes. Comme si rien n’existait et qu’on réinventait la roue. On va faire dire aux jeunes des besoins et instrumentaliser le Conseil dela jeunesse pour le faire. On risque de mettre beaucoup d’énergie dans cette consultation alors que des espaces existent déjà. Il faut prendre du temps pour recueillir et synthétiser ce qui existe. »

Le Réseau socialiste des organisations de jeunesse5 est un peu moins sévère à propos du Plan. Carlos Crespo, son secrétaire général, même s’il se dit être « un peu perplexe quant à la manière de travailler », il avoue « comprendre que ça tâtonne ». Selon lui, « on peut saluer l’envie de lancer des mesures pour améliorer le quotidien des jeunes. Si les politiques se réunissent et abordent de front les différentsenjeux comme le logement, la mobilité, la pauvreté, alors ça ferait une sérieuse plume au chapeau de la ministre. »

Néanmoins, de nombreux doutes subsistent. À propos de la consultation des jeunes, Carlos Crespo affirme que « l’intention de concerter les jeunes est louable. Mais dans les organisations de jeunesse, les consultations ont lieu au quotidien. Il ne faut pas que des consultations, des paillettes, des discussions. Et puis les choses sont claires, les budgets 2011 et 2012 ne vont pas être roses, alors on préfère ajouter un round de consultation pour attendre, au mieux, la toute fin de législature pour proposer quelque chose de concret. »

Outre un certain flou sur les objectifs et la méthode de travail, sur « l’absence de procédures de suivi et de pilotage », ce sont les moyens qui suscitent de vives inquiétudes, comme en témoigne Carlos Crespo : « Il faut des clarifications. Quand on aura budgétisé le Plan et clarifié les objectifs, on saura si on est dans une impulsion nouvelle pour les jeunes ou dans de l’occupation de l’espace. » C’est cette inquiétude relative aux moyens qui est relayée par Alexandre Azer-Nessim, le secrétaire général du Conseil de la jeunesse6, l’organe de représentation officiel des jeunes : « Pour l’instant, on préfère ne pas trop se prononcer sur le Plan jeunesse car les consultations ne font que commencer. On se pose tout de même des questions : quels moyens peuvent être dégagés pour un tel plan, et notamment pour faire une consultation des jeunes ? »

Les objectifs du Plan jeunesse

Olivier Petit, chef de cabinet de la ministre de la Jeunesse, a listé pour nous les objectifs qui devraient être prioritaires dans un Plan jeunesse :

• Soutenir la capacité d’action des jeunes. Cet objectif comprend la participation des jeunes, la réflexion relative à ce que devrait être une« information jeunesse », la valorisation des initiatives des jeunes (notamment à travers le service citoyen ou le volontariat) ;

• Valoriser la diversité des aptitudes des jeunes. Notamment ce qu’ils apprennent dans l’éducation non formelle. Il s’agit en outre de la valorisation de l’enseignementtechnique et professionnel ;

• Accès aux droits. Lutte contre les inégalités, les discriminations (avec un accent sur les jeunes en danger ou les jeunes en difficulté financière) ;

• Renforcer la capacité de choix des jeunes sur leur orientation.
Comment favoriser et sécuriser la transition à l’âge adulte ? Réflexion sur les contrats d’activité des jeunes, sur le type d’aide publique.

• Situer ces politiques de jeunesse par rapport au développement durable.

Désamorcer les craintes

Au cabinet de la ministre de la Jeunesse, on a conscience des inquiétudes du secteur. Olivier Petit affirme les comprendre et précise, non sans malice : « Je pense qu’une partie du secteur n’a pas l’habitude de fonctionner avec un cabinet qui s’appuie sur les acteurs. On doit désamorcer leurs craintes. » Pour montrer qu’il ne souhaite pasmanier la langue de bois, Olivier Petit répond point par point aux critiques qui sont adressées à son cabinet. Il se fait plus précis sur l’échéancier :« On consulte les organisations de jeunesse pour essayer d’avoir un texte de départ assez positif et unanime. Quand on nous dit qu’on ne consulte pas les organes d’avis officiels, c’est bien parce qu’on préfère élaborer un texte de base en direct avec le secteur, plutôt que de faire un texte dans notre coin puis de le soumettre aux organes d’avis. Ce texte qu’on élabore avec eux n’est pas le Plan jeunesse lui-même, c’est un cadre de départ. Vu que les objectifs du Plan concernent différents secteurs et sont immenses,ça va se faire sur une durée assez longue, cela peut se faire sur plusieurs législatures, même si on pourra commencer concrètement certaines étapes. »

Les prochaines étapes annoncées par Olivier Petit sont les suivantes : « On va encore avoir des discussions avec le secteur en espérant se mettre d’accord pour la mi-novembre, date à laquelle on va au gouvernement. Là, on verra avec les autres ministres s’ils nous suivent. Ensuite, il y aura un comité de pilotage qui se mettra en place dont l’objectif sera justement d’élaborer concrètement ce plan qui devra être finalisé au plus tard fin 2011. Le comité sera constitué de gens du secteur jeunesse et d’experts des différents secteurs concernés. L’élaboration de ce plan passera par des colloques, des groupes de travail, des sessions au parlement. »

Mais alors, quid de la grande consultation des jeunes qui avait été annoncée ? Si Olivier Petit s’étonne de la contradiction du secteur (« on nous dit qu’on consulte trop alors qu’une des missions du secteur est la participation »), il nous explique que cette consultation des jeunes n’aura pas lieu. « Le secteur pensait que c’était une perte de temps », lâche-t-il. Une concession au secteur qui n’ira pas sans contrepartie.

Le chef de cabinet de la ministre de la Jeunesse précise qu’en matière de consultation, il a des attentes vis-à-vis du Conseil de la Jeunesse. On sait à l’heure qu’il est que les thèmes qui seront soumis à consultation, par exemple, via des agoras du Conseil de la jeunesse, se décideront dans le cadre du futur comité de pilotage.

Enfin, pour vraiment faire le tour de la question, il est nécessaire de parler gros sous. Et là, Olivier Petit semble avoir une définition des « moyens » qui diffère légèrement de celle du secteur, à moins que ce ne soit l’inverse. Le Plan jeunesse serait une sorte de feuille de route pour l’avenir, qui impliquerait, ensuite, de chercher des moyens et en faciliterait l’obtention. « Il faut bien s’entendre sur ce que l’on appelle moyens, déclare Olivier Petit. La vocation du Plan, c’est d’abord et avant tout d’imaginer des politiques communes pour la jeunesse. Si on a un référentiel commun, c’est en soi un moyen. Mais j’ai l’impression que certains parlent uniquement des moyens du secteur jeunesse. Pour ça, nous avons déjà dégagé des moyens. Pour l’instant, avec le Plan jeunesse, on a le budget pour développer l’outil, c’est-à-dire organiser des colloques, mettre en place des groupes de travail, etc. »

Le Plan jeunesse fait donc ses premiers pas dans une certaine confusion. Pourtant, certaines de ses ambitions, notamment la fameuse « transversalité », semblent partagées par le secteur. Apprendre une langue commune sera donc une des tâches ardues qui attendra le cabinet de la ministre ainsi que ses interlocuteurs. Car un Plan jeunesse pourra difficilement voir le jour sans le soutien du secteur. De quoi revenir sur ce thème dans de prochains numéros.

 

1. Cabinet d’Évelyne Huytebroeck :
– adresse : ministre de la Jeunesse, place Surlet De Choquier, 15-17 à 1000 Bruxelles
– tél. : 02 227 32 11
– site : http://evelyne.huytebroeck.be
2. Brouillon de la note d’intention « Plan jeunesse » rédigé par le cabinet d’Évelyne Huytebroeck
3. Fédération des maisons de jeunes de Belgique francophone :
– adresse : place Saint-Christophe, 8 à Liège
– tél. : 04 223 64 16
– site : www.fmbj.org
4. Confédération des organisations de jeunesse :
– adresse : rue Traversière, 8 à 1210 Bruxelles
– tél. : 02 218 31 03
– courriel : info@coj.be
– site : www.coj.be
5. Réseau socialiste des organisations de jeunesse :
– adresse : bd de l’Empereur, 15 à site  Bruxelles
– tél. : 02 513 99 62
– courriel : info@resoj.be
– site : www.resoj.be
6. Conseil de la jeunesse :
– adresse : bd Léopold II, 44 à Bruxelles
– tél. : 02 413 29 30
– courriel : conseil.jeunesse@cfwb.be
– site : www.conseildelajeunesse.be

Cédric Vallet

Cédric Vallet

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