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Dossier
© Tiffanie Vande Ghinste

La nuit porte Bruxelles

Alter Échos n° 476 16 septembre 2019 Manon Legrand

La nuit est un moment propice à la fête. Et la fête est propice au dynamisme des villes. Mais chacun a sa vision de la vie nocturne et des activités qui rythment les heures sombres. Attractivité économique, approche socioculturelle, respect du voisinage, droit à la fête… Si la fête nocturne doit être gérée, elle tient aussi à sa liberté.

« La vie nocturne bruxelloise semble marquer le pas ces dernières années : fermeture de lieux, disponibilités de salles, voisinage, contexte social, sécurité, mobilité, travaux, évolutions urbanistiques, relations avec les autorités. Ce contexte n’est pas propice au développement d’une vie nocturne de qualité, il impacte l’intensité de la vie urbaine et assèche lentement mais sûrement un vivier pourtant très riche de dynamiques associatives, sociales, culturelles, indispensables à l’équilibre d’une grande ville. Bruxelles ne peut se concevoir sans lieux de divertissement, sans lieux de rencontre, sans lieux de fête1. » Tels sont les premiers mots d’une carte blanche publiée au printemps 2018, par un collectif (devenu aujourd’hui ASBL) 24hBrussels, composé de différents acteurs de la nuit 2. Un texte publié au lendemain de l’annonce de la fermeture d’un lieu de fête alternatif bien connu des Bruxellois, le Recyclart, centre culturel installé depuis 20 ans à la gare de la Chapelle, qui a aujourd’hui trouvé refuge à Anderlecht.

« Nous voulons souligner l’enjeu de réfléchir sur la nuit de façon plus proactive et transversale dans sa dimension festive, économique, sociale et culturelle. On a l’impression qu’aujourd’hui, la ville n’est pensée que pour le jour, que la gestion de la nuit se limite au problème des nuisances et du rapport au bon voisinage », expliquent Nicolas Hemeleers et Bram Smeyers, de 24hBrussels.

Un « night management » en réflexion

Leur appel n’est pas passé inaperçu auprès des élus. Au niveau communal d’abord. Dans son accord de majorité, Bruxelles envisage de se « doter d’une plateforme de la nuit permettant de mener une réflexion sur la nuit à Bruxelles et d’améliorer concrètement sa gestion (…) à animer et à structurer la réflexion sur la nuit au sens large ». Un dispositif qui ressemble au Conseil de la Nuit, mis en place à Liège en mai 2018. Bruxelles parle aussi de nommer un « référent nuit » auprès du grand public, l’option « bourgmestre », un temps évoquée, ayant été mise de côté. À l’instar de Paris, qui, depuis 2013, a son « adjoint à la mairie de Paris chargé de la vie nocturne et de l’économie culturelle », ou encore Amsterdam et Londres avec leurs « maires » de la nuit.

Quelques mois plus tard en mai 2019, la Ville de Bruxelles concrétisait un projet annoncé dans sa déclaration : une Charte de la vie nocturne dans le quartier Saint-Jacques, lieu de rendez-vous de la communauté LGBTQI+ à forte concentration de bars. « Cette charte invite les établissements signataires à respecter certaines règles – en matière de vivre-ensemble, de tapage nocturne par exemple –, des règles qui existent déjà dans la loi mais qu’on rappelle via cet outil, explique Frédéric Boutry, chargé de missions et de projets pour la nightlife à Visit.brussels, agence régionale du tourisme. Cette charte est une phase test mais on peut imaginer que prochainement d’autres quartiers de la ville en adoptent une. Elle pourrait varier de quartier en quartier selon les problématiques. Ixelles est par exemple préoccupée par des problèmes de harcèlement de rue. » Cet outil de médiation a été élaboré avec l’ensemble des acteurs de la ville et de la région. En première ligne, la manager de la Tranquillité publique, un « nouveau job » créé en 2012 en vue de « faciliter le déblocage de dossiers sensibles liés aux nuisances et aux incivilités dans le centre de la Ville de Bruxelles ».

Au tour de la Région maintenant de se pencher sur la nuit. Dans sa Déclaration de politique générale publiée au début de l’été, elle annonce qu’elle « proposera la création d’une coordination des acteurs de la vie nocturne visant à faciliter le dialogue avec les pouvoirs publics (communes, police, SIAMU, etc.) ». « Il s’agira d’un conseil de la nuit qui rassemblera Bruxelles Environnement, Visit.brussels, des représentants de la commune, de la police, avec le secteur Horeca de la nuit qu’on veut fédérer. Nous travaillerons aussi avec un comité de pilotage de la tranquillité publique. Et enfin, on pourrait envisager un organe indépendant, par exemple 24hBrussels, qui a ses techniques de participation, à qui l’on pourrait confier des missions comme l’impact écologique d’un festival », détaille Frédéric Boutry.

24hBrussels y voit le signe positif d’une prise de conscience de la nécessité de gérer la ville nocturne. Mais l’association reste prudente sur le fonctionnement de ce futur conseil. « Nous défendons une vision horizontale, explique Nicolas Hemeleers, Visit.brussels est dans une vision plus verticale. Même si le levier politique est nécessaire, je crains que ce ne soit lourd à mobiliser, que les réunions ne soient pas assez fréquentes et que les décisions ne soient prises par un groupe trop homogène. L’idéal serait un modèle entre Paris et Berlin avec une attention au ‘bottom up’3. » À Berlin, l’acteur nocturne principal est la Club Commission, émanation du monde de la nuit totalement indépendant du politique.

Un modèle hybride qui plaît aussi à Mister Nightlife de Visit.brussels… Sans le côté « cow-boy » de la Club Commission. « Le ministre-président bruxellois aura certainement la mainmise sur le Conseil de la nuit car si le gouvernement n’a pas un regard sur la politique nocturne, ça sera totalement inefficace, considère Frédéric Boutry, citant l’exemple de réussite des guinguettes4. On ne va pas dire aux gens ce qu’il faut faire mais on va leur demander de rester dans la légalité et d’ancrer les propositions dans la politique de la Ville. On ne peut pas demander le soutien des autorités publiques et faire les choses à l’envers ! On veut des organisateurs de soirées qui déclarent leurs employés. On veut des soirées safe. Que fait-on de la consommation d’alcool et de drogues ? Il faut penser au bien-être des gens. »

“On ne va pas dire aux gens ce qu’il faut faire mais on va leur demander de rester dans la légalité et d’ancrer les propositions dans la politique de la Ville.” Frédéric Boutry, Visit.brussels

Droit à la quiétude vs droit à la fête

Le « bien-être des gens », qui passe tant par la santé des noctambules que par le respect du sommeil des citoyens (lire dans ce dossier « Dormir ou déménager, il faut parfois choisir »), les acteurs de la nuit interrogés y sont attentifs. 24hBrussels a pour objectif de définir le cadre d’un « clubbing responsable ». On pense aussi au travail de Modus Vivendi, asbl de réduction des risques liés à la consommation de drogues qui décerne des labels Quality Nights à des lieux de fête : distribution d’eau gratuite, personnel formé aux drogues, bouchons d’oreille, etc. « La politique du label est de s’inscrire dans la fête, d’interpeller sans moraliser, de promouvoir subversivement sans imposer », peut-on lire sur leur site.

Bram Smeyers (24hBrussels) souligne toutefois le risque de déséquilibre à l’œuvre aujourd’hui : « S’il y a un problème de drogues par exemple, c’est bien évidemment triste pour la personne mais c’est rarement la faute de l’établissement. Et pourtant, il devra bien souvent fermer ses portes. A-t-on déjà mis les scellés sur un stade de foot à la suite de dégâts provoqués par les hooligans ? » Et de citer l’exemple de Berlin où les futurs propriétaires s’installant à côté d’une boîte de nuit doivent respecter le principe d’antériorité. « On a perdu plusieurs lieux à Liège à cause de riverains mécontents, notamment parce que leurs gestionnaires ne parvenaient pas par exemple à payer l’insonorisation. Cela a un impact non négligeable sur l’offre culturelle, renchérit Quentin le Bussy, conseiller communal Écolo à l’initiative du Conseil de la nuit à Liège et ancien étudiant « fêtard ». Il faut sortir de cette logique confrontationnelle ‘droit à la quiétude vs droit à la fête’. Et cesser de voir l’individu qui fait la fête comme un individu déviant. »

« On reçoit de l’aide publique, on respecte des règles, c’est normal. Nous veillons par exemple à la fréquence des fêtes et évitons que notre public ne reste dans la rue la nuit », explique Dirk Seghers, à la programmation du Recyclart, qui craint que cela ne malmène le droit à la fête : « On voit des lieux fermer dans le centre, qui prend des airs de Disneyland avec une offre festive homogène, d’autres se délocaliser, comme nous, ou la foire d’Anvers qui a dû quitter le centre à la suite de plaintes pour nuisances sonores5. » Il rappelle aussi le potentiel subversif – voire transgressif de la nuit – nécessaire à l’émancipation de chacun, mais aussi à l’avant-garde artistique : « On présente des genres musicaux issus de la subculture qu’on ne peut pas présenter à 20 h 30 dans un centre culturel. Ces groupes ont besoin de la nuit pour s’épanouir. »

Penser la nuit dans toutes ses dimensions

« Le versant économique de la nuit est très bien travaillé par Visit.brussels, constate Bram Smeyers. Ils font la promotion de gros événements comme le Brussels Summer festival, les soirées Démence, la réouverture du Mirano (célèbre boîte de nuit installée à Saint-Josse fermée depuis 2017, qui rouvre ses portes cet automne, NDLR), mais il est nécessaire d’avoir aussi une vision plus culturelle et sociale de la nuit avec une volonté d’intégration et d’inclusion et un lien avec l’intérêt général. Il faut garder l’équilibre… Et si c’est Visit.brussels qui est en charge du Conseil de la nuit, on craint que la balance ne penche trop d’un côté. » D’où l’ambition aussi de 24hBrussels de penser la nuit dans son aspect multidimensionnel, et pas seulement festif. Avec la question de la mobilité, par exemple, en priorité.

Du côté de Visit.brussels, on veille à ce que « Bruxelles bruxelle » avec et pour ses habitants – « pas question que la capitale ne devienne un aspirateur à touristes de la fête comme Barcelone ou Budapest », insiste Frédéric Boutry –, mais leur ambition majeure est limpide : développer Bruxelles comme destination touristique by night. Et ainsi créer richesse et emploi. Dans l’accord régional, on remarquera d’ailleurs que l’aspect « vie nocturne » est évoqué au chapitre touristique. Il suffit aussi pour s’en rendre compte d’écouter Frédéric Boutry parler avec entrain des soirées La Démence organisées douze fois par an à Bruxelles. « Ce sont sans aucun doute l’une des meilleures fêtes gay européennes qui contribuent à propulser Bruxelles au rang de capitale LGBT, se targue le noctambule, lui-même friand des clubs, chiffres à l’appui : « On est passé de 12.000 à 45.000 tickets par an. Au début, on était à 20 nationalités, aujourd’hui on est à plus de 100. » Encore un : « La Démence, c’est 80.000 nuitées par an. »

“Il faut sortir de cette logique confrontationnelle ‘droit à la quiétude vs droit à la fête’. Et cesser de voir l’individu qui fait la fête comme un individu déviant.” Quentin le Bussy, conseiller communal Ecolo à Liège

Mais il se défend d’avoir une vision unilatérale de fête : « La nuit est multicolore. Il en faut pour tout le monde. » Exemple ? L’ouverture du C12. Ce lieu dédié aux arts électroniques et numériques a été lancé il y a un peu plus d’un an par un collectif bruxellois dans les galeries Horta de la gare Centrale. Un espace, selon ses créateurs, pour « une culture alternative protégée des restrictions et des normes du monde extérieur ». « C’était la foire au début, notamment sur la consommation de drogues mais maintenant ça va ! », confie Frédéric Boutry. Il cite aussi les soirées « Hangar » nouveau concept de soirées techno organisées à Anderlecht : « Un projet plus underground lancé par des jeunes, qui montre que si des gens veulent des espaces, on en trouve ! »

Un concept de soirée alternatif, really ? Tournons-nous vers la dénicheuse professionnelle de lieux de fête bruxellois hors des radars, allergique aux happy few, Yamina El Atlassi, créatrice du blog « I am not on the guest list » en 2011. « Je ne connais pas du tout ces fêtes, répond-elle en effectuant une recherche rapide sur son téléphone. Leur site propose des nuitées au Radisson. C’est une raison suffisante pour ne pas les recenser sur mon blog. Je refuse tout lieu commercial et sponsorisé. »

Alors, on paye ?

En dix ans, quel regard porte-t-elle sur la nuit bruxelloise ? « Bruxelles reste un joyeux bordel, admet-elle. Il y a un droit de boire à Bruxelles ! Les bars ne ferment pas tôt malgré les réglementations de fermeture de terrasse qui ressortent chaque été. » Quant aux lieux alternatifs – ou, à défaut de pouvoir définir ce qu’est « l’alternative », disons démocratiques –, ils se maintiennent. « Il y a des lieux qui ouvrent, des lieux qui ferment, c’est mouvant. Toutefois, on a clairement senti la différence en termes d’événements alternatifs après la loi anti-squat. Les occupations temporaires ont heureusement permis de réactiver la fête. Avec des différences de l’une à l’autre, selon qu’elles sont associatives ou privées. On a le Barlok d’un côté, à prix libre (contraint de fermer ses portes, NDLR). Mais aussi l’espace de concerts Volta installé à CityGate via la boîte privée Entrakt. Si le collectif Volta n’a pas pour objectif de faire du fric, ils ont de ce fait des contraintes financières plus fortes. Cela se ressent sur le prix des entrées6. » Et qui dit ticket plus cher, dit nuit différente. « On bouge moins d’un lieu à l’autre. Or, la nuit est pour moi un espace où tu es en itinérance, tu déambules… Et puis, quand on n’a plus d’argent, on ne sort pas danser. » Ce blog est d’ailleurs une invitation à ce que la nuit, quand elle est réinvestie, ne devienne pas un espace mercantile, une opportunité de rallonger les heures de consommation.

Une voie que Bruxelles semble pourtant emprunter, déplore Félix, raveur chevronné qui a fait ses armes à Leipzig et à Berlin et « activiste de la club culture » (il a fondé unagi.city, jeune projet visant à porter une réflexion sur la club culture). « Ça me fait rugir de voir qu’un lieu historique de la techno bruxelloise organise une soirée ‘Rave Rebel’ à partir de 29 euros le ticket d’entrée. C’est tout l’inverse de l’état d’esprit de la rave, l’idée de vivre un moment collectif, participatif, libre, hors de tout objectif lucratif. La club culture est née de l’initiative de personnes rebelles rejetées de partout – les Noirs, les personnes LGBT, etc. À l’heure où la club culture est très hédoniste et blanche, il faut s’en rappeler. Elle doit permettre de dépasser les inégalités », défend-il. Un rappel que la nuit révèle des problématiques et reproduit des normes diurnes. Et qu’elle doit aussi demeurer un espace pour « raver » de jours meilleurs.

[1] À lire sur http://www.24hbrussels.be/

[2] Principalement des lieux de fête bruxellois plus associatifs que commerciaux, comme le Beursschouwburg, le Kumiko, le C12, Brüxsel Jardin ou encore l’ASBL Congrès (dont sont membres les initiateurs de 24hBrussels).

[3] Le Conseil de la nuit parisien se réunit deux fois par an en assemblée plénière.

[4] Une « réussite » que nous interrogeons dans nos pages. Lire : Dans les guinguettes, tout le monde n’est pas de la fête, Alter Échos n°452, 4 octobre 2017, par Manon Legrand.

[5] La raison invoquée pour la fermeture du Recyclart était d’ordre sécuritaire, les installations n’étant plus conformes à certaines nouvelles normes incendie, mais le Recyclart était soumis depuis plusieurs années à une forte pression du voisinage, en augmentation dans le quartier.

(6) Lire : « Bâtiments vides : la compétition pour l’occupation », Alter Échos n°475, 4 juillet 2019, par Marinette Mormont.

 

 

 

A propos de l'auteur(e)

Manon Legrand

L’héroïne de Manon est Rosa Parks. Pour cette diplômée d’histoire, évidemment, il s’agit d’une figure incontournable dans l’histoire des afro américains, le symbole féminin de la lutte contre la ségrégation et de la multiplicité des combats encore à venir. Lorsqu’elle était petite, elle hésitait entre deux carrières : postière ou journaliste. Cruel dilemme résolu depuis lors : engagée, hyperactive, Manon écrit des articles pour différentes revues mais alimente aussi particulièrement le site web d’Alter Échos, notamment avec ses fameuses interviews du vendredi. À ses yeux, qu’elle a fort bleus, mais c’est un détail, l’émulsion social-info, c’est tendre le micro à celles et ceux qu’on voit pas, bousculer les idées reçues, rencontrer, apprendre, dénoncer les injustices, parler des invisibles, des belles personnes et des vulnérables. manon [dot] legrand [at] alter [dot] be

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