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Justice

La formation contre les préjugés au sein de la police ? « Juste un Dafalgan »

Entre les séances de tirs et l’art de dresser des P-V, les questions sociales se fraient un chemin dans la formation des policiers. De quoi les rendre tous attentifs aux discriminations? Non, et ce n’est pas qu’une question d’heures de cours. Face aux préjugés, les formations sont utiles, mais montrent aussi leurs limites.

© Bram Algoed

Flux migratoires, Tziganes, pauvreté, patients psychiatriques, personnes âgées, transgenres… Quel est le point commun de cet inventaire à la Prévert ? Figurer parmi les matières à étudier dans le « cluster 12 » de la formation de base des policiers. C’est là qu’on aborde tout ce qui touche aux matières sociales, soit, au total, 32 heures dans une formation qui en compte 1.200. Insuffisant ? Luc Welcomme, coordinateur pédagogique de l’académie de police de la province de Namur, en convient sans hésitation : « Mais un an de formation (auquel s’ajoutent six mois de stage), c’est insuffisant de toute façon. »

La formation de base des aspirants policiers s’organise en deux « blocs » qui abordent, entre autres, l’organisation policière, le code de la route, la déontologie, l’accueil et l’assistance policière, le travail d’enquête, des matières juridiques spécifiques, etc. Se greffent à ces deux « blocs », tout au long du parcours de formation, des « clusters transversaux » comme les matières sociétales, la communication, le sport, la gestion du stress. Voilà pour la formation initiale à laquelle s’ajoute une formation continuée, gérée par les zones de police, avec une partie obligatoire le plus souvent technique (utilisation des armes, maîtrise de la violence…) et un programme « à la carte » de huit heures qui aborde des problématiques comme les discriminations, l’accueil des victimes de violences sexuelles, le harcèlement mais aussi le radicalisme ou les discriminations ethniques. En principe, tout policier doit suivre ce type de formation au moins une fois par an. Mais ce n’est pas souvent le cas. « Il y a une pression opérationnelle, convient Olivier Slosse, commissaire de police et porte-parole pour la zone de Bruxelles-Ixelles. Et une grosse part d’imprévisibilité dans ce métier qui fait que tout ce qui touche à la formation risque de passer en second lieu. On crée des formations et puis, finalement, les inscrits sont malades ou doivent assurer une prestation supplémentaire. » L’incitant est financier : toute formation permet un avancement barémique. Le chef de corps joue également un rôle non négligeable en imposant certaines formations. Dans la zone de Bruxelles-Ixelles, la formation sur la radicalisation (COPPRA, pour Community Policing and the Prevention of Radicalism), lancée par la police fédérale, a été considérée comme incontournable.

« On ne peut prendre aucune initiative sans que cela fasse l’objet d’un accord en commission consultative. Dans la formation continuée, sur les violences conjugales, nous avons voulu faire passer la formation de 16 à 24 heures. Pas question pour les syndicats, cela allait ‘déforcer’ les zones de police. » Luc Welcomme, coordinateur pédagogique de l’académie de police de la province de Namur

Une impulsion politique

Qui élabore le programme ? La police fédérale. Certaines problématiques sont insufflées par les responsables politiques. En 2016, sous l’impulsion de la secrétaire d’État Elke Sleurs, la lutte contre les violences sexuelles a fait l’objet d’un plan national de sécurité et s’est donc imposée aux zones de police dans la formation continuée et la formation de base. Certaines académies de police, comme celle de Namur, ont investi énormément dans ce domaine. « Une magistrate de référence a sauté sur l’occasion pour venir me voir avec des assistants sociaux, explique Luc Welcomme. Pour moi, ça a été une ‘claque’ d’apprendre comment les victimes étaient accueillies dans les commissariats de police. Nous avons rédigé un programme de formation spécifique, qui a été agréé par le fédéral. » Les écoles de police disposent donc d’une certaine marge de manœuvre dans l’approche des questions sociales. « Nous avons une liberté pédagogique énorme », reconnaît Luc Welcomme, qui regrette cependant le frein que constitue « le poids des syndicats policiers ». « On ne peut prendre aucune initiative sans que cela fasse l’objet d’un accord en commission consultative. Dans la formation continuée, sur les violences conjugales, nous avons voulu faire passer la formation de 16 à 24 heures. Pas question pour les syndicats, cela allait ‘déforcer’ les zones de police. »

En 2018, Unia a proposé aux écoles de police une formation en trois modules : le cadre légal, les mécanismes discriminatoires, les dilemmes moraux, comme le fait de savoir comment réagir face aux propos discriminatoires tenus par certains aspirants policiers.

Pour les zones de police, l’impulsion politique vient aussi du niveau local (bourgmestre ou Collège de police). Chaque zone de police de police est responsable de « son » plan régional de sécurité, qui est un « scanning de l’environnement social de la zone », précise Olivier Slosse. Ce scanning détermine les formations continuées qui seront proposées aux policiers. À Bruxelles, où il existe un plan régional de lutte contre les violences faites aux femmes, les zones de police ont adapté leurs formations en ce sens. « Je suis responsable du plan ‘vécu des femmes dans l’espace public’, précise Olivier Slosse. Nous avons donc créé une formation sur le harcèlement de rue qui vient d’être agréée. » Le commissaire de police bruxellois constate que les policiers qui arrivent dans sa zone n’ont pas tous reçu une formation de base identique. « Il y a d’énormes différences selon les écoles de police. Certaines mettent l’accent sur certaines problématiques, d’autres pas. Cela dépend des formateurs, du régime linguistique. Nous recevons des ‘nouveaux’ qui viennent d’un peu toutes les écoles, et il y a donc un travail d’ajustement à faire. »

Pour Emmanuelle Silves da Silva, formatrice « police » à Unia, les différences d’approche entre les écoles de police peuvent être problématiques, notamment sur les questions liées aux discriminations. « Certaines écoles investissent beaucoup dans ce domaine, d’autres, nettement moins. Pour le cluster 12 et la question des discours haineux, certains formateurs sont des policiers de référence. Ils maîtrisent bien le cadre légal et le contenu. Mais tous ne reçoivent pas de ‘dispense’ pour préparer leurs cours, ce qui freine le développement de cette thématique dans les écoles de police. L’autre problème, c’est l’absence d’approche transversale pour toutes les questions sociétales. Les discriminations, par exemple, pourraient être abordées aussi dans les clusters ‘communication’, ‘déontologie’, ‘rédaction de procès-verbaux’. » En 2018, Unia a proposé aux écoles de police une formation en trois modules : le cadre légal, les mécanismes discriminatoires, les dilemmes moraux, comme le fait de savoir comment réagir face aux propos discriminatoires tenus par certains aspirants policiers. « Nous sommes allés défendre cela devant le conseil des directeurs des écoles de police. L’intérêt porté à notre projet était très variable. Au final, seule l’académie de Jurbise l’a mis en place. » Cet intérêt « variable », on le trouve aussi dans les zones de police pour la formation continuée. « Certaines sont très sensibles au contact avec la population et la question du harcèlement, d’autres n’ont qu’une approche répressive. » Amnesty International, qui s’est mobilisé sur la question de la formation des policiers à un meilleur accueil des victimes de violences sexuelles, fait le même constat. L’ONG, qui demande un renforcement de la formation de base et la création d’intégration de policiers spécialisés dans chaque zone de police, a bien dû constater que, si le catalogue 2019 des formations continuées prévoit bien 24 heures consacrées à l’accueil des victimes, très peu ont été organisées faute de candidats.

Surmonter la méfiance

Le manque de participation s’explique-t-il seulement pour des raisons « opérationnelles », comme on le dit à la police ? Ou est-ce le contenu d’une formation donnée souvent par des « extérieurs » (des non-policiers) qui pose problème ? Dans la zone de police Bruxelles-Ixelles, des formations sont données par des associations comme Garance, SOS Viol, Médecins du Monde, « mais on les couple avec des formateurs policiers qui traduisent les faits décrits en pratiques policières. Comme le type de P-V à rédiger », explique Olivier Slosse. « Le travail avec les associations doit parfois être réajusté, précise Patrick Gistelinck, directeur de la formation pour cette zone. Elles ne sont pas toujours conscientes que leur ‘public’ est différent de celui auquel elles sont habituées. Elles doivent donc adapter le message, aussi sur la forme. Il existe une certaine crainte chez des policiers de suivre des formations qui seraient trop ‘militantes’ », poursuit Patrick Gistelinx.

« C’est une formation mais s’il n’y a aucun suivi dans les unités de police, c’est juste donner un Dafalgan. On ne règle pas la question de la sensibilisation aux discriminations. » Fabien Houlmont, commissaire retraité de la police judiciaire fédérale de Namur et formateur à la caserne Dossin

La formatrice d’Unia est d’accord : « Oui, il faut ajuster le langage. Nous cherchons à travailler en binôme avec la police. Et certaines formations marchent très bien, comme celle donnée à la Rainbow House à Bruxelles sur les violences homophobes. Les policiers sont amenés à s’interroger sur les raisons pour lesquelles les victimes ne viennent pas porter plainte. Sur les questions relatives aux discriminations ou aux violences sexuelles, les formations qui marchent le mieux sont celles qui sont destinées aux policiers de référence. Ces formations sont très poussées. Le plus souvent, ce sont des policiers motivés qui y viennent et ceux-ci peuvent vraiment faire bouger les choses en interne. On l’a vu à Charleroi, où le policier de référence a mis en place des ‘policiers relais’ dans toute la zone. Mais il faut bien sûr que ces policiers aient les moyens, le soutien de leur chef de zone. »

Le pari de la caserne Dossin

Même si l’organisation de la police n’a plus rien à voir avec celle, quasi militaire, des ex-gendarmes, le poids de la hiérarchie, l’esprit de corps et la pression mise pour obéir aux ordres restent bien présents. La formation « caserne Dossin », mise sur pied par la police fédérale et Unia en 2014, et fortement encouragée par la hiérarchie de la police fédérale, est d’autant plus intéressante. Même si cette journée de formation obligatoire dans le parcours des aspirants reçoit, elle aussi, une attention « variable » selon les écoles de police, constate Emmanuelle Silves da Silva. L’objectif est de sensibiliser les aspirants à la violence d’État telle qu’elle a été commise par la gendarmerie belge quand elle a collaboré activement aux rafles de Juifs. À cette sensibilisation s’ajoute une réflexion sur les « dilemmes éthiques » qui peuvent se poser à tout policier au cours de sa carrière. « C’est apprendre à dire non », résume Olivier Slosse. Luc Welcomme n’est pas convaincu par l’approche : « Les objectifs sont excellents, mais, ce qui me pose problème, c’est l’attitude de certains formateurs, trop dogmatiques et culpabilisateurs. Il ne sert à rien d’asséner que ces gendarmes étaient des ‘mauvais’. Il est plus intéressant de dire : ‘Ce gendarme aurait pu être vous. Non pas parce que vous êtes ‘mauvais’ mais pris dans un système où vous ne vous rendez plus compte de la gravité de ce que vous faites.’ »

« S’ils réussissent leurs examens, leur évaluation de fonctionnement professionnel, nous ne pouvons pas ‘arrêter’ ceux qui nous semblent dysfonctionner. » Luc Welcomme, coordinateur pédagogique de l’académie de police de la province de Namur

Fabien Houlmont, commissaire retraité de la police judiciaire fédérale de Namur, est devenu depuis peu formateur à la caserne Dossin. Il est étonné par cette critique. « Faire prendre conscience des mécanismes de violence collective et d’État est précisément le but de la visite du musée. Et nous nous arrêtons devant les panneaux de gendarmes qui ont refusé de participer aux rafles pour expliquer comment, pourquoi, ils ont désobéi aux ordres. » L’après-midi, poursuit Fabien Houlmont est consacrée à aborder des cas d’actualité en matière de dilemmes éthiques. « Comme l’affaire Chovanev, par exemple. » Fabien Houlmont reconnaît les limites de l’exercice. « C’est une formation, mais, s’il n’y a aucun suivi dans les unités de police, c’est juste donner un Dafalgan. On ne règle pas la question de la sensibilisation aux discriminations. »

Des aspirants enfoncés dans leurs préjugés

Les formateurs voient-ils une progression de la diversité au sein de la police ? La réponse est unanime pour ce qui concerne la présence des femmes. Moins pour la diversité ethnique. Luc Welcomme pointe aussi une plus grande diversité dans l’origine sociale des aspirants. Il y a plus de policiers issus de classes favorisées. Mais le coordinateur namurois s’inquiète de l’état d’« ouverture d’esprit » des policiers qui entament leur formation. « On a l’impression, de plus en plus, d’avoir deux populations policières différentes. » Avec des aspirants « enfoncés dans leurs préjugés et avec lesquels il est très difficile de discuter » et d’autres plus ouverts, plus nuancés qu’auparavant. « Mais je me demande comment les jeunes policiers porteurs de changement vont trouver les ressources suffisantes pour ne pas aller dans l’estompement de la norme face aux anciens qui leur diront ‘de laisser tomber’. C’est un défi énorme. » Le problème se pose déjà dans les écoles de police où certains responsables ont confié à Unia avoir des « dossiers graves de harcèlement et de discriminations » chez les aspirants policiers. Les évaluations, appelées « entretiens de fonction », doivent en principe « filtrer » les policiers qui dérapent. « L’outil existe. Ces entretiens devraient permettre d’écarter ceux qui ne respectent pas les valeurs véhiculées par l’institution policière », explique Luc Welcomme. Mais le conditionnel reste de mise. Même pour des faits graves, les académies de police arrivent rarement à écarter certains aspirants, et Luc Welcomme le regrette. « S’ils réussissent leurs examens, leur évaluation de fonctionnement professionnel, nous ne pouvons pas ‘arrêter’ ceux qui nous semblent dysfonctionner. » Il n’arrive en effet pratiquement jamais qu’un entretien de fonction aboutisse à une note « insatisfaisante », sur les questions éthiques. « De toute façon, nous dit un formateur, si c’était le cas, le policier irait en recours et gagnerait. On voit donc partir vers les unités de police des policiers pour lesquels on se dit ‘quelle catastrophe ce type !’ »

« Je vois arriver des policiers qui ont une réflexion saine par rapport aux dilemmes éthiques, mais qu’en sera-t-il dans quelques années ? Nous devons avoir des formations pour maintenir le dialogue sur le comportement professionnel. »  Olivier Slosse, commissaire de police et porte-parole pour la zone de Bruxelles-Ixelles

Peut-on infléchir des comportements discriminatoires et racistes par des formations obligatoires dans les zones de police ? Cela ne marche pas, constate Patrick Gistelinck pour la zone de police Bruxelles-Ixelles même s’il est déjà arrivé qu’un policier de cette zone soit contraint par décision disciplinaire de suivre une formation. La formatrice d’Unia le reconnaît volontiers  : « Les policiers viennent en traînant les pieds. C’est contre-productif. »

« Je vois arriver des policiers qui ont une réflexion saine par rapport aux dilemmes éthiques, constate Olivier Slosse, mais qu’en sera-t-il dans quelques années ? Nous devons avoir des formations pour maintenir le dialogue sur le comportement professionnel. Par rapport à d’autres professions, nous n’avons pas la culture des intervisions. Pourtant, on gagnerait à avoir ces moments d’échanges sur les comportements. » « Cette absence de culture d’intervision est un gros problème, confirme Luc Welcomme. Dans le milieu policier, il y a même une vraie résistance pour l’introduire. On nous dit que les policiers n’ont pas le temps. Je ne suis qu’à moitié convaincu par cet argument. Je connais des chefs de zone, comme à Nivelles, qui ont mis en place des moments pour évaluer, discuter de ce qui a été fait. »

« La police est une organisation très, très hiérarchisée, rappelle Emmanuelle Silves da Silva. Nous essayons dans les écoles comme dans les zones de police de renforcer une culture professionnelle attentive aux normes en passant par les ‘top managers’ et les chefs de zone. Et, chez ces derniers, on peut trouver alors de vrais alliés. »

 

 

 

 

 

 

 

 

Martine Vandemeulebroucke

Martine Vandemeulebroucke

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