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Regard critique · Justice sociale

La Fondation Free tombe sur des jeunes entreprenants

« Contradictoires, infidèles, versatiles, exigeants, susceptibles… les adolescents d’aujourd’hui auraient de quoi décourager les fabricants. Mais comme c’est une cible enor, on leur pardonne tout. » À la liste de ces péchés véniels que la société Bluecomm attribue aux ados sur la page d’accueil de son site, elle pourradésormais en ajouter un, plus incommodant pour elle : certains jeunes, quand ils travaillent, sont vindicatifs. Pour preuve, la révolte de travailleurs engagés par Bluecommelle-même (Bureau de recherche suisse « spécialisé dans le comportement et les tendances de consommation des 15-24 ans ») afin de remplir des questionnaires pour lecompte de la Fondation Free1. Organisés de manière à la fois professionnelle et anonyme – derrière la figure ironique de « Bob le précaire» emblème d’un collectif nommé Flexblues –, ces militants d’un nouveau genre ont réussi un joli doublé en à peine une semaine. Obtenir une augmentationde 100 % de leur rémunération de base, et éclabousser une fondation réunissant le gratin du capitalisme belge derrière la promotion de l’esprit d’entreprise chezles jeunes Wallons et Bruxellois…

10-03-2006 Alter Échos n° 204

« Contradictoires, infidèles, versatiles, exigeants, susceptibles… les adolescents d’aujourd’hui auraient de quoi décourager les fabricants. Mais comme c’est une cible enor, on leur pardonne tout. » À la liste de ces péchés véniels que la société Bluecomm attribue aux ados sur la page d’accueil de son site, elle pourradésormais en ajouter un, plus incommodant pour elle : certains jeunes, quand ils travaillent, sont vindicatifs. Pour preuve, la révolte de travailleurs engagés par Bluecommelle-même (Bureau de recherche suisse « spécialisé dans le comportement et les tendances de consommation des 15-24 ans ») afin de remplir des questionnaires pour lecompte de la Fondation Free1. Organisés de manière à la fois professionnelle et anonyme – derrière la figure ironique de « Bob le précaire» emblème d’un collectif nommé Flexblues –, ces militants d’un nouveau genre ont réussi un joli doublé en à peine une semaine. Obtenir une augmentationde 100 % de leur rémunération de base, et éclabousser une fondation réunissant le gratin du capitalisme belge derrière la promotion de l’esprit d’entreprise chezles jeunes Wallons et Bruxellois…

Mise sur les fonts baptismaux sous le haut patronage du gouvernement wallon, la fondation Free bénéficie en effet du soutien de « sept figures emblématiques del’entrepreneuriat » : Jean-Pierre Berghmans, le baron Albert Frère, Jean-Pierre Hansen, Christian Jacqmin, le comte Maurice Lippens, le baron Jean Stéphenne et Francis Verheughe.Leurs sept sociétés – Electrabel, Fortis Banque, GlaxoSmithKline Biologicals, Lhoist, Siemens, et Sonaca – sont les fondatrices de la fondation Free – qui n’ad’ailleurs pas souhaité réagir aux événements des dernières semaines, ni auprès des médias ni auprès du collectif.

Y a pas de miracle

Au-delà de la victoire symbolique et matérielle des travailleurs réunis dans le collectif Flexblues2, leur modus operandi est particulièrementrévélateur. Il y avait en effet quelque chose de sociologiquement improbable – voire miraculeux – dans cette mobilisation de travailleurs à la foisprécarisés et isolés. Au départ en effet, les enquêteurs de Bluecomm ne se connaissaient pas entre eux : il aura fallu une première maladresse de lasociété (un envoi de courriel dont les destinataires n’étaient pas en copie cachée) pour qu’un début de regroupement puisse être opéré. Et puissurtout, « Bob le précaire » n’est pas un novice. Parmi les nombreux travailleurs anonymes qui l’incarnent, se cache notamment un vétéran des mouvementsétudiants, ancienne figure de proue de la FEF (Fédération des étudiants francophones) qui, ayant eu vent des pratiques douteuses de Bluecomm, a décidé de s’yfaire engager en compagnie de quelques connaissances. Nul doute que l’équipe a pu y importer un capital militant et des méthodes de communication acquises dans d’autres luttes. Àcommencer par ce qui constitue l’aspect le plus visible de la mobilisation : une campagne visuelle détournant des publicités, et des slogans humoristiques du type Nous sommesflexibles mais ils ne nous plieront pas…

Désarmée face à cette contestation d’un nouveau type, qui a vite débordé le groupe d’activistes initial pour rassembler une trentaine de travailleurs (sur untotal inconnu, évalué entre soixante et cent), Bluecomm a d’abord essayé « d’identifier les meneurs », puis a dû se résigner à transiger. Et ce,notamment face à la menace de Flexblues de dévoiler le contenu de mails et d’enregistrements sonores dans lesquels la société incitait ses enquêteurs àtravailler au noir. La seule menace de recours au tribunal du travail semble avoir suffi sans qu’il ait été nécessaire de la mettre à exécution… Reste que lemontant même de la victoire (un doublement de la rémunération de base!) en dit assez long sur le niveau d’exploitation et la marge bénéficiaire qui peuvent existerà l’intérieur de sociétés recourant à ce type de main-d’œuvre précarisée et préférant tarifer à la pièce qu’àl’heure de travail…

Élargir et faire durer

Quand à l’avenir du collectif Flexblues, il n’est pas encore fixé. Il est cependant probable que Bob le précaire ne se contente pas de ce seul coup d’éclat et que laplate-forme revête désormais un caractère permanent. Les « Bob » s’inspirent en tout cas explicitement du mouvement global, Euro Mayday, qui rassemble les travailleursprécaires européens sous le slogan « Precarious of the world, let’s conspire and strike for a free, open, radical Europe3! »

Et, quitte à terminer comme on a commencé, par une citation, celle de Joseph Schumpeter, figurant sur le site de la Fondation Free, pourra parfaitement faire l’affaire pourdécrire l’état d’esprit de ces jeunes gens décidément très entreprenants : « Entreprendre consiste à changer un ordre des choses existant. »

1. Fondation Free, chaussée de Louvain, 484 à 5004 Bouge – tél. 081 20 66 10 – fax : 081 2159 00 – renseignements@freefondation.be

2. Le détail des revendications et des résultats de la mobilisation est disponible sur le site du collectif. Auxtermes de l’accord conclu pour sceller la paix sociale, le collectif Flexblues s’engage notamment à ce que les noms de l’employeur et de son commanditaire ne figurent plus sur son site (accordrespecté puisque les noms de « Bluecomm » et « Fondation Free » ont désormais été systématiquement remplacés par le terme «autocensuré »). Une autocensure qui ne s’applique évidemment pas à la presse…
3. www.euromayday.org

Edgar Szoc

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