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Culture

La culture à Bruxelles au-delà des communautés ?

Le plan culturel pour Bruxelles est lancé par Rachid Madrane (PS). Tour de force ou tour de piste ?

Après cinq ans de débats, le plan culturel pour Bruxelles est lancé par Rachid Madrane (PS) qui a pris ses fonctions il y a un an à peine. Tour de force ou tour de piste ?

En présentant son plan culturel pour Bruxelles le 10 décembre dernier devant les opérateurs culturels et associatifs, Rachid Madrane (PS), membre du collège de la Cocof en charge de la Culture, cherchait à rencontrer une large attente du secteur culturel bruxellois depuis de longues années. Les opérateurs savent à quoi s’attendre : le plan n’est pas un plan opérationnel. Il s’agit plutôt d’une note d’orientation, d’une vision à long terme. Il pourrait difficilement en être autrement à moins de six mois des élections.

 Ce plan ne sort pas de nulle part. En 2009, le Réseau des arts à Bruxelles (RAB), structure fédérative des principaux opérateurs culturels bruxellois jumelée avec son pendant flamand le BKO, a sorti son projet de plan culturel pour Bruxelles. Ce plan ayant interpellé les pouvoirs publics, la déclaration de politique générale de la Cocof a dès lors prévu la publication de son propre plan. Mais comment le petit Poucet institutionnel et financier qu’était la Cocof pouvait-il sortir un vrai plan alors que les études lui attribuaient 2,7 % des dépenses culturelles sur le territoire bruxellois ?

 S’il s’appuie sur le plan proposé par le RAB/BKO, il reprend aussi les éléments issus des auditions et recommandations du Parlement francophone bruxellois (PFB), des travaux des Assises du développement culturel territorial, du chapitre consacré à la culture dans le plan régional de développement durable (PRDD) et du rapport final de l’étude menée à la demande de la Cocof par le pool universitaire ULB/Saint-Louis. « J’ai voulu faire la synthèse entre les propositions du RAB, qui visaient essentiellement le rayonnement de Bruxelles, et les politiques de proximité menées par la Cocof, avec l’ambition de donner une vision à vingt ans de ce que pouvait devenir Bruxelles au point de vue culturel », affirme Rachid Madrane.

L’identité de la lasagne

Le document a été rebaptisé « Culture et identité bruxelloise ». Qu’entend-on par là ? « C’est la diversité qui fait l’identité bruxelloise. Il n’y a pas de nationalisme bruxellois. Bruxelles se caractérise par son territoire. C’est le contraire des identités meurtrières d’Amin Maalouf. De nombreuses couches constituent notre identité. Le Bruxellois est une comme une lasagne ! », explique le ministre mi-sérieux, mi-plaisantant.

 Alors, cette synthèse, réussie ? Jean-Louis Genard, directeur de La Cambre et coordinateur de l’étude préparatoire au plan culturel pense que la synthèse était en tout cas nécessaire. « Le document du Réseau des arts était important mais s’appuyait essentiellement sur les opérateurs artistiques. Il semblait important de rééquilibrer. Le paysage culturel a fortement changé ; les institutions subventionnées, majoritairement créées dans les années 60 et 70, ont été rejointes par beaucoup d’opérateurs privés issus de l’évolution de l’économie. D’autre part, les politiques culturelles ont pris beaucoup d’importance pour notre ville-région. La question de l’attractivité devient centrale. Le paysage se complexifie et de nouveaux référentiels apparaissent. Cela peut induire des changements dans les politiques de subvention », souligne l’expert.

 Matteo Segers dirige l’Association des centres culturels (ACC). « J’estime que le plan est finalement très proche des positions du RAB. Il n’inclut pas d’initiatives plus underground. Il faut pourtant s’ouvrir à de nouveaux opérateurs », estime-t-il. « On ne parle pas assez des dessous de radars », ajoute Vincent Lurquin, député Ecolo, président de la commission culture du PFB.

Des évolutions notables en cinq ans

 Une telle vision aurait été inconcevable il y a cinq ans. Rachid Madrane le reconnaît. « Les avancées ont été importantes. Il existe un volet culturel dans le plan de développement durable de la Région. L’article 135 bis issu de la nouvelle réforme de l’État permet à la Région de s’emparer des matières culturelles bicommunautaires. Un accord de coopération culturelle a enfin été signé entre la Fédération Wallonie-Bruxelles et la Communauté flamande », remarque le ministre.

 Alors, régionalisation larvée de la culture ? Peu y croient. Vincent Lurquin est aussi un pointu juriste. « La sixième réforme de l’État vient d’être adoptée et ne recèle rien de tel. Par contre, nous nous attendions à un plan plus opérationnel, constate-t-il. Ce à quoi nous comptons bien réagir. Nous pensons réunir les commissions du PFB et de la VGC ensemble dès janvier. Il pourrait en ressortir de nouvelles recommandations adressées par chaque commission à son gouvernement. »

 Car la relation entre les deux communautés reste une pierre angulaire des débats autour de ce plan. « On sent sur le terrain la volonté des opérateurs de travailler ensemble. La Zinneke Parade, Recyclart ou les collaborations KVS-Théâtre National en sont des exemples. La réticence institutionnelle diminue. Une conscience collective qu’il faut dépasser cela est née. Et elle est présente même à l’esprit des fonctionnaires de la Cocof », commente Jean-Louis Genard.

 Qu’en pensent les Flamands de Bruxelles ? Pour Sophie Alexandre, coordinatrice du Réseau des arts, cette question restera présente. « Ce que j’entends actuellement du côté des Flamands bruxellois, c’est une interrogation sur la méthode. Pourquoi l’avoir fait seul si l’on veut le faire partager par tout le monde ? » Selon Vincent Lurquin, les Flamands ont montré qu’ils étaient demandeurs. « Mais attention aux signaux qu’on envoie. Sur base d’un retard présumé de la VGC, Madrane propose de faire faire la cartographie par l’Agence de développement territorial (ADT) qui est une institution régionale. Là, on passe à la Région », soutient-il.

Une question institutionnelle

Pour Hamza Fassi-Fihri, député cdH, ancien échevin de la Culture à la Ville et président du PFB, la pensée politique sur le sujet a évolué en cinq ans : « Certains éléments existaient déjà même dans la déclaration de politique régionale. Je dis bien celle de la Région. Mais c’était très épars. Aujourd’hui, on voit émerger une véritable stratégie culturelle. L’évolution est flagrante. Pour ma part, je souhaite faire le lien entre culture et territoire. »

Rachid Madrane ne dit pas autre chose. « Il faut faire le lien avec les matières régionales : le tourisme, l’économie, l’aménagement du territoire, l’emploi. Toutes ces matières interagissent avec la culture. On dénombre 16 000 emplois dans le secteur. Je compte mettre sur pied un pôle de compétence sur les métiers de la culture. Il s’inspirera notamment du modèle de la Régie mobile de culture qui existe à Etterbeek (NDLR équipe qui apporte un soutien logistique au secteur culturel bruxellois). »

Reste que les politiques culturelles demeurent une compétence communautaire. « Il manque des éléments d’articulation avec les politiques des Communautés dans ce plan. Personnellement, je le lis plus comme une lacune que comme une volonté politique de régionalisation » , analyse Matteo Segers.

La médiation au centre des débats

Le plan accorde une importance essentielle à la médiation culturelle. « Il faut garantir la rencontre entre l’offre et la demande. L’école est un des lieux importants pour le faire à travers des projets comme Remua qui fait entrer la musique classique dans les classes. » Hamza Fassi-Fihri estime que la médiation doit aussi passer de la méthode « top-down » à la méthode « bottom-up ». « Dès lors que nous changeons de paradigme en partant de dorénavant de la demande et non plus de l’offre, le métier de médiateur doit se faire à l’envers. Il s’agit pour lui d’écouter les habitants, sentir leurs envies, identifier leurs besoins », écrit-il dans son livre Bruxelles, Métropole culturelle. Pour Laurence Adam, directrice d’Article 27 à Bruxelles, la médiation culturelle prend différentes formes. « Beaucoup d’actions en font partie. Ce peut être du travail d’éducation permanente, de quartier ou de relations publiques. L’important est d’y mettre des valeurs communes et que la relation ne soit pas une action de vente. La médiation est le résultat de ce qui se passe entre les partenaires. Ce sera évidemment différent du point de vue d’un partenaire social ou d’un partenaire culturel par exemple », défend-elle.

Une Nuit blanche régionale ?

 Si tout le monde se félicite de l’existence du plan, certains critiquent le peu de mesures concrètes. « Les projets comme le Musée de l’immigration ne sont pas du tout initiés. On s’est rapidement rendu compte que la ville européenne de la culture en 2020 n’était pas faisable puisque le tour de la Belgique vient en 2030 », critique le député Ecolo. Si la candidature de Bruxelles en 2020 est reprise dans une note de synthèse, elle n’est d’ailleurs pas présente dans le plan proprement dit remis aux opérateurs. Dans l’assemblée, on n’épilogue guère sur cette question. Un intervenant nous glisse. « De toute façon, ce n’est pas de cela qu’on a besoin. » Quant à Matteo Segers, il estime que Mons 2015 pose tellement de questions, que ce n’est sans doute pas le moment de se lancer dans un tel projet. « Si l’on veut avancer, il faut faire des choses concrètes. Je lance l’idée d’une Nuit Blanche régionale sur base d’un projet qui fonctionne bien et qui peut fédérer les acteurs », annonce Hamza Fassi-Fihri.

 Sophie Alexandre résume un sentiment assez général. « On adhère à la dynamique de ce plan. Mais on attend désormais des différents pouvoirs publics avancent de manière plus concrète. » Rachid Madrane n’esquive pas. « L’essentiel du plan est dans son existence. Les projets en découleront naturellement. À chacun sa responsabilité. Les guichets des arts d’information des artistes voulus par la Fédération vont bientôt être installés. La Cocof y participera. J’ai de nombreux exemples. Cela dit, il est évident que de nombreuses décisions ne pourront être prises qu’après les élections », conclut-il, soulignant qu’il prend un risque politique certain en mettant ce plan sur la table. Quel risque ? La Cocof n’est évidemment pas en capacité d’appliquer seule ce plan qui n’est qu’une proposition. Il faut donc que les autres niveaux de pouvoirs (les Flamands, la Fédération Wallonie-Bruxelles, la Région, les communes) jouent le jeu. À ce stade, ce n’est pas certain. En clair, on analysera l’avenir de ce plan en lisant attentivement les déclarations de politique générale de tous les niveaux pouvoirs après la formation des prochaines majorités.

 

En savoir plus

Le plan culturel peut être téléchargé sur le site de la Concertation des centres culturels bruxellois. Site : http://www.centresculturelsbruxellois.be/Nouveau-Plan-Culturel-pour

Hamza Fassi-Fihri, Bruxelles, Métropole culturelle. Pour un dialogue entre culture et territoire, Editions Cepess-CPCP, 102 pages, Bruxelles, 2013.

Jacques Remacle

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