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Regard critique · Justice sociale

L'aide à la jeunesse ouvrira-t-elle le parachute pour Aïcha ?

L’Asbl Aïcha pour les mena non demandeurs d’asile, était sur le point de mettre la clé sous le paillasson, faute de subsides structurels. Elle devrait être fixéesur son sort dans les quinze jours.

09-10-2009 Alter Échos n° 282

En cinq années d’existence, l’asbl Aïcha1 qui offre accueil, écoute et activités créatives pour les mineurs non accompagnés àBruxelles, semble avoir démontré sa pertinence. Pourtant, tous les travailleurs de l’association ont reçu un préavis conservatoire et, faute de subsides structurels,Aïcha aurait dû fermer ses portes en décembre. Une manne providentielle de l’Aide à la jeunesse devrait lui sauver la mise…

Aïcha a un besoin urgent de sang frais. Mais la perfusion se fait attendre. Anne Graindorge, sa fondatrice, pose le constat avec sérénité. La balle n’est désormaisplus entre ses mains. « Nous devons de toute façon quitter les locaux le 30 novembre car l’appartement que nous occupons a été vendu. À quoi bon se mettre enquête de nouveaux espaces pour installer l’asbl si nous n’obtenons pas de subsides structurels ? Nous avons été reconnus comme projet pilote, mais depuis ledépart, nous fonctionnons sur un mode de survie, avec des queues de subsides par-ci, un emploi Maribel par-là et des aides ponctuelles de la Fondation Roi Baudouin ou de la Loterienationale pour des projets particuliers. Aujourd’hui, les tâches à effectuer et le nombre de jeunes à prendre en charge sont tels que ça n’a plus aucun sens depoursuivre avec si peu de moyens ».

Depuis cinq ans, Aïcha a plutôt « bien » survécu. Suffisamment, en tout cas, pour susciter l’approbation du secteur qui reconnaît la pertinence du travailaccompli. La particularité de l’asbl, c’est qu’elle s’occupe d’un public délaissé parmi les plus fragilisés : celui des mineurs nonaccompagnés non demandeurs d’asile. Jusqu’en en 2004, ces enfants n’avaient pas droit à un tuteur et jusqu’en 2007, pas d’accès aux centresFedasil2. Même si leur situation s’est quelque peu améliorée depuis, ces jeunes connaissent ou ont connu des parcours très chaotiques faits dedébrouilles, de vie en rue, de petite délinquance de survie, bref, d’errance. Des jeunes avec peu de repères et peu de perspectives d’avenir si ce ne sont cellesqu’offre la clandestinité. Il fallait donc pas mal de finesse et d’empathie pour apprivoiser ce public confronté à autant d’instabilités et lui permettrede « construire ». À travers des ateliers créatifs imaginés au départ des demandes des jeunes, des cours de danse, de musique, des sorties, et depuis un an,avec l’écoute plus professionnelle d’une psychologue, les équipes d’Aïcha ont réussi à encadrer, chaque année, plus de 250 jeunes à ladérive dont une centaine en situation de détresse nécessitant un accompagnement plus poussé.

Une disparition « impensable »

« En pleine crise de Fédasil (les centres d’accueil pour demandeurs d’asile sont surpeuplés et près de 1200 personnes sont hébergées àl’hôtel, ndr), c’est impensable qu’on n’assure pas la continuité d’un tel projet. À côté des structures officielles, des initiatives commecelle de Aïcha et de Synergie 143 sont indispensables pour des jeunes qui sont déboussolés, qui vivent des errances terribles et ne parviennent pas à rentrer dansle cadre des institutions existantes. Il leur faut des structures plus souples où ils puissent venir quand ils veulent, à leur rythme », plaide Bernard De Vos,délégué général aux droits de l’enfant.

Il n’est pas le seul à s’être ému du risque de disparition de l’asbl. Quand Anne Graindorge a alerté son « réseau » du naufrageimminent, elle a reçu un soutien quasi unanime. « Nous avons montré notre pertinence non seulement à l’égard des jeunes, mais aussi àl’égard du secteur. Nous avons reçu des lettres de soutien du SAJ de Bruxelles (Service aide à la jeunesse de Bruxelles), de la Ligue de santé mentale, du Service depremier accueil de Neder-over-Hembeek, de la Plateforme Mineurs en exil, etc. »

La plupart d’entre eux ont envoyé des courriers à la ministre pour souligner l’importance du travail effectué, à l’instar de l’asbl Ulysse4 :« En proposant un cadre large et souple d’accompagnement psychosocial, éducatif et culturel aux mineurs non accompagnés, l’action d’Aïchareprésente dans ce champ si particulier, à la jonction de l’aide à la jeunesse, du droit au séjour et de la santé, un maillon indispensable. À notreconnaissance, il n’y en a pas d’autres qui remplissent avec autant de qualité d’accueil, de rigueur et d’éthique professionnelle, cette fonction enCommunauté française », écrit ainsi son coordinateur, Alain Vanoeteren. « La bonne intégration des jeunes ne peut se réaliser que si on peut lesprendre en charge rapidement car ils sont fragilisés, réagissent parfois par des comportements asociaux ou par un décrochage scolaire. Un bon encadrement peut éviter desdérives qui les mettraient en danger : la clandestinité, la délinquance », souligne également l’Association des tuteurs francophones.

Anne Graindorge veut donc croire que le sauvetage de son asbl reste possible à condition que les pouvoirs publics réagissent vite et en conséquence. Ce qui n’est pas« rien » vu le contexte de disette budgétaire. Au bas mot, la continuité des services à partir de janvier 2010 demanderait une enveloppe de 250 000 euros, selonla jeune femme. « Cela peut sembler énorme, mais actuellement, nous ne disposons que de deux emplois Maribel pour la tutelle5 financés par le SPF Justice et d’unemploi Rosetta pour les tâches administratives. Au minimum, nous devons encore assurer les frais de fonctionnement généraux – loyers, etc.-, un poste de directeur, un postede psychologue, un d’assistant social et un d’éducateur. Je ne vois pas comment on peut venir en aide aux jeunes sans éducateur ou sans directeur qui connaisse au minimum lecontexte. Nous sommes actuellement à deux doigts de tout arrêter, mais si nous obtenons les subsides demandés, nous pouvons très vite nous relever, trouver de nouveauxlocaux et poursuivre nos activités ».

À long terme, la pérennité de l’asbl passe par l’obtention d’un agrément qui ouvrirait la voie à des subsides structurels. Du côtéde la ministre en charge de la Jeunesse et de l’Aide à la jeunesse, Évelyne Huytebroeck (Écolo), le cri d’alarme a été entendu et une premièrerencontre a été organisée le jeudi 8 octobre. « Nous sommes évidemment attentifs à la problématique des mena et nous sommes interpellés par lesdifficult&e
acute;s rencontrées par cette asbl. Nous savons qu’elle a été très peu financée par l’Aide à la jeunesse jusqu’à présent. Ontravaille à la recherche de solutions qui soient durables. Mais dans l’immédiat, il s’agira surtout de permettre à l’association de sortir la tête hors del’eau, vu l’urgence de la situation », assure Pascal Rigot, conseiller Aide à la jeunesse au cabinet Huytebroeck. Au sortir de cette première rencontre, AnneGraindorge se voulait rassurée : « Le cabinet de la ministre Huytebroeck nous a garanti son soutien pour la pérennité du Service, soulignant sa pertinence et soncaractère unique et essentiel pour les mena en difficulté et en danger. Un agrément pourrait être obtenu en quelques mois, l’instruction de cet agrémentpouvant être réalisée en janvier 2010. En attendant cet agrément, des moyens pourront être dégagés sur d’autres lignesbudgétaires. »

Happy end ? Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’à peine installé, le nouveau cabinet de l’Aide à la jeunesse a été mis au pied du mur avec une demandequi sonne comme un ultimatum : le 1er décembre prochain, l’équipe d’Aïcha sera à la rue et au 1er janvier 2010, ses membres seront auchômage. La réponse donnée, même si elle restait incomplète à l’heure de boucler ce numéro, paraît on ne peut plus positive pour l’asbl.« Une réunion doit encore avoir lieu au cabinet pour décider de l’affectation des subsides restant dans la ligne budgétaire ‘projets pilotes’. Une réponseau moins partielle pourrait déjà être donnée à ce niveau. La semaine prochaine, dans la suite de la clôture du conclave budgétaire, d’autresdécisions pourront être prises. Le cabinet Huytebroeck nous a garanti un engagement clair assurant la pérennité du Service pour 2010 dans les quinze jours à venir auplus tard ». À suivre, donc.

1. Asbl Aïcha :
– adresse : rue Jean Volders, 11 à 1060 Saint-Gilles
– tél. : 02 738 09 30
– courriel : aicha_asbl@yahoo.fr

2. Agence fédérale pour l’accueil des demandeurs d’asile :
– site : www.fedasil.be
3. Synergie 14 asbl :
– adresse : rue Wéry, 92 à 1050 Bruxelles
– tél. : 02 646 96 70
– Service de crise : 0489 57 99 55
– courriel : contact@synergie14.be
– site : www.synergie14.be
4. Ulysse asbl :
– Accompagnement psychosocial pour personnes exilées,
– adresse : rue de l’Ermitage, 52 à 1050 Bruxelles
– tél. : 02 533 06 70
– courriel : ulysse.asbl@skynet.be
5. La loi de tutelle prévoit que tout Mena doit se voir désigner un tuteur chargé de le représenter, de l’assister et de défendre ses droits. L’asbl aréparti deux mi-temps maribel en tutorat pour l’accompagnement de 25 mena. Ce qui constitue une des ses missions.

aurore_dhaeyer

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