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Juan Verlinden, défenseur du délinquant et de l’orphelin

Rencontre avec le responsable de la Section Jeunesse au tribunal de Bruxelles, l’avocat Juan Verlinden.

25-09-2009 Alter Échos n° 281

Pour lui, les termes « protection de la jeunesse » relèveraient presque du sacré. Le responsable de la Section Jeunesse au tribunal de Bruxelles, l’avocat JuanVerlinden, a mis sa carrière au service des enfants. Des victimes comme des délinquants. Tous, pour lui, méritent d’être entendus et défendus. Rencontre.

Le Tribunal de la Jeunesse de Bruxelles a installé ses pénates dans le complexe Portalis, flambant neuf et tout en transparence. Soit pile poil en face du démesuré etarchaïque Palais de Justice. S’il ne faut y voir aucune allusion métaphorique, on se dit que pour traiter des drames familiaux, la clarté et l’asepsie des nouvellessalles d’audience sont sans doute plus rassurantes que les dorures, les marbres et les boiseries sombres des anciennes. Étrange impression que la vie ne s’arrête jamais ici.Dans le vaste hall d’entrée, on croise des avocats en toge, des greffiers pressés, des familles qui cherchent leur chemin, des gamins qui s’interrogent pour la ixièmefois sur ce qu’ils pourront raconter au juge, des justiciables qui patientent dans les salles d’attente.

Maître Juan Verlinden nous guide sur son lieu de travail. Un lieu qu’il a pris le temps de choisir en toute connaissance de cause. « Au départ, je faisais beaucoup dedroit commercial, je travaillais pour les banques. J’avais un gros cabinet qui tournait très bien, avec une kyrielle de collaborateurs. Et puis un jour, j’en ai eu marre,j’ai eu l’impression que j’étais en train de passer à côté de la vie. J’ai gardé quelques dossiers commerciaux, mais surtout, je ne travailleplus qu’avec mon épouse sur des dossiers qui nous plaisent ». Moins de fric donc, mais plus de passions. La première, celle qui guide jusqu’à ses heures deloisirs bénévoles, c’est de défendre les enfants. Tous les enfants. Le bébé de quatre jours qui souffre de maltraitance, l’enfant de dix ans victimed’abus, l’ado de seize ans délinquant récidiviste, la fillette de douze ans qui demande à être retirée de sa famille et placée…

Juan Verlinden exerce son sacerdoce depuis vingt ans maintenant. « Il y a des enfants dont j’ai suivi tout le parcours, depuis le premier placement en pédiatrie, toutbébé, jusqu’à la mise en autonomie à 17 ans ». S’il faut du temps pour faire grandir un enfant, il en aura fallu autant pour faire passer le rôled’avocat jeunesse de la préhistoire à la modernité. Une évolution pour laquelle il s’est bagarré : ce n’est pas sans raison qu’il est devenuresponsable de la Section Jeunesse au tribunal de Bruxelles. « Mon travail ? Quotidiennement, je reçois des dizaines de dossiers et je désigne les avocats qui s’enchargeront ».

« Nous étions comme des pots de fleurs »

Il y a vingt ans, seuls sept ou huit avocats s’occupaient des enfants. Ils étaient pro deo et n’arrivaient qu’en bout de course. « Il a fallu batailler pourfaire avancer les choses », se remémore Juan Verlinden. « On s’est battus pour ne pas être payés, ni par les jeunes, ni par les parents. Imaginezl’aberration : avant, un enfant qui portait plainte contre ses parents pour maltraitance, par exemple, voyait ses frais d’avocat réglés par ces mêmes parents ! Nousavons obtenus d’être défrayés par l’État et ainsi de pouvoir travailler en toute indépendance». Actuellement, les avocats de la Jeunesse sontpayés avec un délai de deux ans, mais ils le sont à un tarif « normal ». Une pratique indispensable pour crédibiliser la fonction. « De plus, tous lesavocats jeunesse sont obligés de se former continuellement ». Tous les mois, ils ont des formations sur les nouvelles lois, sur les comportements spécifiques àl’adolescence, sur les questions de drogues ou sur les possibilités de placements. La formation initiale à l’université est largement insuffisante sur les questionsjeunesse. « Si vous ajoutez le fait que notre pays a trois législations différentes en fonction de la région du jeune, la matière est loin d’être simple.En plus, ce n’est pas parce que vous avez suivi des études de droit que vous savez ce que c’est qu’un adolescent ».

En clair, les avocats qui ont choisi ce créneau doivent rester à la page au risque de ne plus se voir confier de dossiers de jeunes. Dura lex, sed lex ! Pour notrespécialiste, c’est aussi une question morale. « Puisqu’ils sont payés par l’État, les avocats se doivent d’être irréprochables. Tropsouvent, les plus faibles – les mineurs, les personnes handicapées- sont les plus mal défendus, alors qu’ils sont précisément ceux qui ont le plus besoin desecours, c’est-à-dire de conseils hyper compétents. Actuellement, la cellule jeunesse compte une cinquantaine d’avocats spécialisés », se félicite JuanVerlinden.

Autre combat rondement mené : obtenir la présence d’un avocat dès le début du dossier. « Il y a vingt ans, nous n’avions quasi pas de contacts avec lejeune. Souvent, on le découvrait à l’audience et nous étions là comme des pots de fleurs. Aujourd’hui, nous sommes présents dès lapremière heure dans le bureau du juge ». C’est assez dire le peu de cas que l’on faisait des jeunes il n’y a pas si longtemps que cela… Les affaires depédophilie sont passées par là, les droits des jeunes se sont consolidés. Les différents acteurs du secteur ont aussi cessé leur méfianceréciproque pour travailler beaucoup plus de concert, dans l’intérêt de l’enfant.

En matière de délinquance, petite ou grande, son credo se fonde aussi sur la protection du jeune : « il faut tout faire pour aider le jeune à s’en sortir avant ses18 ans. C’est une course contre la montre que nous menons ». Ne dites pas à Juan Verlinden qu’il y a des enfants « irrécupérables ». C’est ungros mot. « J’ai été le conseil d’un adolescent qui faisait des braquages avec une arme à feu. Il avait pourtant des côtés adorables, mais il nepouvait s’empêcher de faire de grosses bêtises. Chaque individu, même le plus crapuleux, possède au moins 1  % de bon en lui. Et chez les enfants, c’est bienplus que ce petit pourcentage. Il faut travailler sur ce qu’ils ont de positif. Faire en sorte qu’ils puissent s’en sortir. On doit les aider, même si ça passe parEverberg ou une IPPJ section fermée. À quoi ça sert d’enfermer un gosse dans une prison adulte pour vingt ans ? Qu’est ce que la société y gagne ? Quandune société est prête à pendre des enfants haut et court, quel que soit leur délit, c’est qu’il y a un problème ! ».

Violons d’Ingres

Même quand i
l pose la toge, Maître Verlinden peut difficilement s’empêcher de plaider la cause des enfants… C’est avec naturel, enthousiasme – etbénévolement- qu’il s’est, par exemple, lancé dans l’aventure « Radio Bobo », une radio faite par et pour les enfants malades1. «Claude Lelièvre et André Kahn2 m’avaient d’abord contacté pour les aider à rédiger une « Charte des droits de l’enfanthospitalisé », se souvient l’avocat. Nous avons travaillé avec un réseau européen. Cette Charte n’a pas de caractère obligatoire, mais elle a permis defaire évoluer les mentalités, peu à peu ». De fil en aiguille, Juan Verlinden s’est investi dans l’hôpital, et notamment dans le projet de radioinitié par André Kahn. « Je suis entré dans Radio Bobo avec pour mission de remettre l’enfant au centre du projet ». Finalement, il en est devenul’administrateur délégué et son épouse, la Présidente. Les invités prestigieux se bousculent aux micros des gamins, pour des interviews exclusives enmarge de festivals comme Couleurs Café ou de représentations sportives. « Ce sont des moments tellement forts que certains artistes pleurent en sortant de la rencontre »,explique l’avocat, visiblement fasciné par la pertinence et l’aplomb des gamins. « C’est vrai que dans mon métier d’avocat, je ressens parfois lafrustration d’arriver trop tard. On se dit qu’il y a eu un défaut de prévention, que l’enfant soit ‘en danger’ ou ‘ayant commis des faitsqualifiés infractions’. Avec Radio Bobo, on intervient en amont en donnant un moyen d’expression à des enfants en souffrance ».

Mais pourquoi s’arrêter aux frontières de la petite Belgique quand il y a moyen de défendre des enfants du Sud ? On vous avait prévenu, l’homme est unpassionné… Et c’est en tant que tel qu’il a été amené à travailler à Dakar, au projet de « Renforcement de la protection juridiquedes mineurs » (RPJM). Tous les ans, il s’en va donc une dizaine de jours sous le soleil – « mais ce ne sont pas des vacances ! » se défend-t-il- afin detravailler avec ses homologues sénégalais pour créer une cellule performante d’avocats jeunesse. Ces voyages ont aussi été l’occasion pour notre hommede se lancer dans un autre dada : la défense des artistes d’ailleurs et d’ici. « Nous avons créé l’asbl Trans’Arts à Dakar, afind’aider les artistes sénégalais à se produire en Europe dans des conditions décentes, et aux Européens de s’essayer au public sénégalaisdans les mêmes conditions ». Faire voyager les jeunes par la culture, c’est aussi de la prévention finalement.

1. Radio Bobo :
– adresse : chaussée de Bruxelles, 354 à 1190 Bruxelles
– tél. : 0477 67 44 96
– site : www.radiobobo.org
2. Chef du service pédiatrie à l’Hôpital universitaire Reine Fabiola. Décédé en 2004.

aurore_dhaeyer

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