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Jeunesse (Aide à la)

Jeunes en IPPJ : le rêve d’une vie « normale »

Alter Échos n° 413 25 novembre 2015 Manon Legrand

Pendant un an, la criminologue Alice Jaspart s’est plongée dans le quotidien de trois institutions d’enfermement pour jeunes garçons poursuivis par la justice en Belgique francophone.

Alter Échos : À vous lire, on constate à quel point il est difficile pour les institutions de gérer beaucoup de missions à la fois. 

Alice Jaspart : C’est vrai. Selon moi, dans le suivi des jeunes placés, en vue de leur resocialisation, il y a plusieurs difficultés qui se rencontrent. Au niveau des parcours des jeunes tout d’abord, pour certains, on peut observer toute une série d’interventions morcelées. Du coup, pour les jeunes concernés, il est difficile de comprendre le sens de ces différentes mesures qui peuvent être très variables. De plus, au fil de ces interventions, le projet de réinsertion a tendance à s’amenuiser dans ses propositions concrètes. Au fur et à mesure, et plus le placement se prolonge, plus les portes se referment pour le jeune pour trouver une école, un club de sport, un lieu de vie, une formation, etc. « L’étiquette IPPJ » peut coller à la peau. Cette succession d’interventions, souvent relativement courtes, peut donc manquer de cohérence dans le parcours de ces jeunes…

« (…) les jeunes sont confrontés à des intervenants chaque fois différents qui ont un objectif d’aide mais aussi d’évaluation à leur égard »

A.É. : À cela s’ajoute une autre difficulté : les juges devraient placer en IPPJ au regard du projet pédagogique proposé, mais dans la pratique, tout dépend surtout des places disponibles. 

A.J. : Oui, et certains jeunes ne comprennent pas toujours pourquoi ils font l’objet de tel ou tel placement. À cela peut s’ajouter un manque de confiance vis-à-vis des adultes, puisque les jeunes sont confrontés à des intervenants chaque fois différents qui ont un objectif d’aide mais aussi d’évaluation à leur égard, une combinaison qui n’est, d’après mes observations, pas facile à comprendre pour tous les jeunes. D’où l’intérêt, à mon sens, d’œuvrer, avec les intervenants de terrain, à une réflexion d’ensemble, pour chercher à avoir une plus grande cohérence dans le suivi des parcours des jeunes.

A.É. : Un élément interpellant dans votre enquête : c’est la recrudescence de jeunes délinquants sexuels, profils pour lesquels les institutions semblent manquer de moyens pour les accompagner…

A.J. : C’est vrai… Pour ces jeunes, il y a peu de choses qui sont faites. C’est une nouvelle catégorie de jeunes qui est arrivée en institution fermée, liée à l’ouverture de places d’urgence pour des délits sexuels, vers 2002. Au départ, ces places étaient pensées pour des jeunes impliqués dans des viols collectifs, des « tournantes ». Mais, dans la pratique, les jeunes concernés sont plus souvent placés pour des faits intrafamiliaux ou commis au sein d’un home, d’un internat. Face à cela, les intervenants eux-mêmes sont démunis. Ils ne savent pas quoi faire car ce sont des faits compliqués. Les IPPJ à régime fermé se sont retrouvées avec un afflux important de ces jeunes dont le « profil » ne correspond plus aux jeunes délinquants avec lesquels ils ont l’habitude de travailler.

« Pour beaucoup, la sortie sera de se retrouver dans une école « ghetto » où ils deviendront un numéro parmi d’autres »

A.É. : Cela dit, ces jeunes étant de plus en plus jeunes, est-ce que le cadre fermé s’impose forcément pour eux ?

A.J. : C’est une des réflexions en IPPJ car ces jeunes ne présentent souvent pas de problème de comportement dans le quotidien institutionnel, respectent les règles et, du coup, les intervenants éprouvent des difficultés dans leur mode d’intervention habituel. De cette réflexion a découlé l’ouverture de places d’urgence pour ces jeunes dans des sections ouvertes. Dans la prise en charge, il y a aussi des choses qui se mettent en place, notamment dans l’accompagnement de ces jeunes pour travailler la question sexuelle, les normes, la prise en compte de l’autre dans la sexualité, grâce à des partenariats avec des associations extérieures, par exemple. Cependant, de manière générale, la sexualité est encore fort peu abordée, notamment dans les sections regroupant les garçons.

A.É. : Outre cette question, ce qu’on retient dans les témoignages que vous rapportez, c’est l’envie forte de s’en sortir de ces jeunes.

A.J. : Dans les rapports que j’ai pu avoir avec les jeunes, beaucoup m’expliquaient qu’ils souhaitaient une vie « normale ». Avoir un travail, une maison, une famille ; c’est une idée assez présente dans leurs visions d’avenir. Cela dit, cet objectif peut être différé dans le temps, certains voulant encore profiter de leur jeunesse.

A.É. : D’autant plus que quand la sortie s’approche, l’ombre des difficultés apparaît et tend à voiler cet idéal…

A.J. : En cela, je dirais que pas mal de jeunes sont malheureusement assez clairvoyants sur leur situation. Certains ont peur de la case sortie car il y a beaucoup de difficultés qui apparaissent pour reprendre une vie différente, en dehors de l’institution. Aussi, quand on parle de réinsertion, et que ces jeunes espèrent au fond mener une vie « normale », ce n’est pas pour autant qu’ils correspondent aux exigences des juges ou des intervenants autour d’eux car chacun d’eux conçoit leur avenir selon une norme différente. Il y a peu de places pour des parcours différents, moins « mainstream », au fond. Pour beaucoup, la sortie sera de se retrouver dans une école « ghetto » où ils deviendront un numéro parmi d’autres… alors qu’en IPPJ, j’ai été très étonnée de voir comme beaucoup retrouvaient le goût d’apprendre, de l’école, grâce aux formateurs qui les accompagnent en petits groupes, en fonction du niveau de chacun.

Propos recueillis par Pierre Jassogne

Alice Jaspart, Aux rythmes de l’enfermement. Enquête ethnographique en institution pour jeunes délinquants, Bruxelles, Bruylant, 2015, 302 pages, 21 euros.

9782802742821

Nous avons voulu confronter les constats tirés par Alice Jaspart avec les institutions visitées par la criminologue. Au mieux avaient-elles reçu le livre, mais sans l’avoir ouvert.

Qu’à cela ne tienne, c’est le ministre Rachid Madrane qui y répondra. Sur les projets pédagogiques différents : « Il y a 23 sections différentes au sein de nos six IPPJ et on peut quasiment dire qu’il y a autant de projets, ce qui rend les choses très compliquées pour les magistrats. Mais nous voulons harmoniser un maximum la manière dont se déroule la journée d’un jeune, la manière dont il est encadré, cela rendra plus simples les éventuels changements de section pour le jeune. » L’idée serait aussi de mieux articuler les alternatives aux IPPJ comme les SAMIO, en assouplissant les critères d’admission. « Par ailleurs, un passage en IPPJ rend l’insertion du jeune plus difficile notamment en matière scolaire et que nos services doivent ‘ferrailler’ dur pour négocier une réintégration scolaire ou une inscription dans un club sportif », admet Rachid Madrane. C’est la raison pour laquelle l’accompagnement après l’IPPJ par les services Accompagnement post-IPPJ (API) reste important pour aider à la réinsertion du jeune. « Mais celui-ci n’est pas obligatoire, le jeune et sa famille doivent adhérer à la mesure. » Quant à la duré
e trop longue de certains placements, c’est un des constats que partage aussi le ministre Madrane : « Cela serait dû à la phase provisoire, avant jugement, qui se prolonge et laisse le jeune dans l’expectative. Plusieurs éducateurs, voire des responsables pédagogiques de sections fermées, évoquent le fait qu’une durée trop longue peut être défavorable pour le jeune, engendrant un effet de ‘retournement’ sur le travail éducatif entrepris. » C’est d’ailleurs une des nouveautés du décret qui limitera cette phase provisoire à neuf mois à partir de la saisine du tribunal de la jeunesse. « Ce choix a été fait afin de permettre que le jeune soit fixé sur son sort dans un délai raisonnable. » Rachid Madrane reconnaît aussi qu’il arrive que pour les magistrats, qui devraient placer en fonction du projet pédagogique de la section, ce soit la variable de la disponibilité de la place qui prime. « C’est vrai que, ponctuellement, on constate un pic dans les demandes de places, surtout lorsqu’on démantèle des bandes, et alors manquer de places dans l’immédiat. Mais, structurellement, le nombre de places qui existent aujourd’hui répond aux besoins. » 

Alter Echos n°412 : L’aide à la jeunesse sens dessus dessous, 4 novembre 2015, par Cédric Vallet

Alter Echos, n°403 : Des jeunes radicalisés en IPPJ 4 juin 2015, par Cédric Vallet

Focales, N°11 : Samio, une alternative à l’IPPJ, une autre réponse à la délinquance, novembre 2015

A propos de l'auteur(e)

Manon Legrand

L’héroïne de Manon est Rosa Parks. Pour cette diplômée d’histoire, évidemment, il s’agit d’une figure incontournable dans l’histoire des afro américains, le symbole féminin de la lutte contre la ségrégation et de la multiplicité des combats encore à venir. Lorsqu’elle était petite, elle hésitait entre deux carrières : postière ou journaliste. Cruel dilemme résolu depuis lors : engagée, hyperactive, Manon écrit des articles pour différentes revues mais alimente aussi particulièrement le site web d’Alter Échos, notamment avec ses fameuses interviews du vendredi. À ses yeux, qu’elle a fort bleus, mais c’est un détail, l’émulsion social-info, c’est tendre le micro à celles et ceux qu’on voit pas, bousculer les idées reçues, rencontrer, apprendre, dénoncer les injustices, parler des invisibles, des belles personnes et des vulnérables. manon [dot] legrand [at] alter [dot] be

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