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Jean-Luc Romero : « Le chemsex est un tabou chez les pouvoirs publics, mais aussi chez ceux qui le pratiquent »

17-12-2020
www.jeanluc-romero.com

Jean-Luc Romero, militant dans la lutte contre le sida et dans le combat pour la légalisation de l’euthanasie et homme politique français (conseiller régional d’Île-de-France, maire adjoint de Paris 12e), a pour habitude de s’en prendre aux tabous. Premier homme politique français a avoir révélé sa positivité au VIH en 2002, il publie aujourd’hui l’ouvrage Plus vivant que jamais ! Comment survivre à l’inacceptable ? 1, deux ans après le décès de son époux Christophe Michel, âgé de 31 ans, à la suite d’une overdose au cours d’une session de chemsex – consommation de substances psychoactives en contexte sexuel. Une manière de faire son deuil bien sûr, mais aussi de tirer la sonnette d’alarme ce phénomène qu’il considère comme tabou et inquiétant. Interview.

Alter Échos : Vous avez auparavant rédigé de nombreux ouvrages au sein desquels vous vous attaquez à des questions longtemps restées taboues – le VIH/sida, l’homosexualité en politique, l’euthanasie entre autres. Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire celui-ci ?

Jean-Luc Romero : C’est d’abord un livre sur le deuil : l’écriture aide à vivre un deuil insupportable. C’était important pour moi de raconter les conditions dans lesquelles Christophe est mort. Il était un militant, il y a donc une logique à dire ce qui s’est produit. Car cette question est taboue pour les pouvoirs publics comme dans la communauté gay. Or il y a des comas, des morts, mais personne n’en parle.

« Si l’on se base sur les chiffres de la police, on parle de 20 ou 30 morts par an à Paris, mais ce n’est pas révélateur de ce qui se passe aujourd’hui. Je pense que c’est un phénomène énorme. »

AE : Peut-on évaluer l’ampleur de ces pratiques et des problématiques qui y sont liées ?

JLR : Le New York Times a publié un papier il y a quelques mois, qui compare l’épidémie de sida dans les années quatre-vingt à l’épidémie de chemsex chez les gays aujourd’hui (« Gay Men Are Dying From a Crisis We’re Not Talking About », New York Times, 22/01/2020). Évidemment, c’est extrêmement difficile d’avoir une idée de l’ampleur du phénomène car si des personnes arrivent à l’hôpital, leur dossier médical n’est pas étiqueté « chemsex ». Il y a cependant des indices. Il suffit d’aller sur les applis de rencontre gay : un tiers des profils proposent du chemsex. Et ce n’est pas seulement un phénomène urbain. Pour écrire mon livre, j’ai interrogé pas mal de personnes qui gravitaient autour de Christophe, 90 % d’entre elles avaient déjà utilisé des drogues de synthèse ou du GBL. Lors de la sortie du livre, j’ai aussi reçu un nombre incroyable de témoignages de parents ou d’amis concernés. Les policiers eux-mêmes sont venus me voir au cours d’une conférence sur les stupéfiants, me disant qu’ils étaient démunis face à cette question. Autre indice : dans le service où l’on distribue la PrEP (traitement pré-exposition au VIH) à l’Hôpital Saint-Louis, 50 % des personnes font du chemsex et tous les mois, il y a deux ou trois personnes qui disparaissent de la file, par suicide ou par décès. Si l’on se base sur les chiffres de la police, on parle de 20 ou 30 morts par an à Paris, mais ce n’est pas révélateur de ce qui se passe aujourd’hui. Je pense que c’est un phénomène énorme.

AE : Ces pratiques restent-elles cantonnées à la sphère gay selon vous et pourquoi ?

JLR : Ce sont des pratiques « très gay ». Il y a toujours aujourd’hui une espèce de malaise, une homophobie latente et un besoin, dans cette communauté, de transgresser. Être homosexuel implique un chemin qui n’est pas toujours pas évident. Et même si les choses ont évolué, avec les réseaux sociaux, l’homophobie est paradoxalement parfois plus visible. Ce n’est pas pour rien qu’il y a sept fois plus de suicides chez les jeunes homosexuels que chez les jeunes hétéros. Autre élément : c’est plus simple dans la communauté gay d’avoir des relations sexuelles. Mais cela finira par arriver chez les hétéros. Les gays sont souvent précurseurs, dans le meilleur comme dans le pire…

AE : Dans le milieu festif, il existe un apprentissage par les pairs des « bonnes pratiques » en matière d’usage de drogues. Qu’en est-il de ces milieux où l’on prend des drogues en contexte sexuel ?

JLR : Certaines personnes sont extrêmement informées. Elles mettent par exemple une sonnerie dans leur téléphone pour voir au bout de combien de temps elles peuvent reprendre une dose. D’autres n’y connaissent absolument rien. Un type de cinquante ans qui va avoir des relations sexuelles avec un trentenaire peut être amené à prendre un produit sans avoir de quoi il s’agit. Il va se retrouver dans le coma plusieurs jours parce qu’il aura consommé GBL alors qu’il avait bu de l’alcool, la combinaison des deux étant très dangereuse. Tous ces produits sont achetés sur internet, on ne sait pas ce qu’il y a dedans et il n’y a pas de testing dans les soirées privées. On constate aussi une certaine banalisation des risques. On peut laisser quelqu’un en « G-Hole » – perte de connaissance suite à l’absorption de GHB ou de GBL – pendant deux heures sans trop se soucier de lui. Il y a un tabou total autour de ces questions. Les pouvoirs publics sont démunis, ne disent rien, n’informent pas, c’est un vrai problème.

AE : Y a-t-il un impact de ces pratiques sur les infections au VIH ?

JLR : Nous avons une grande chance, c’est l’arrivée de la PrEP (traitement préventif prescrit aux personnes séronégatives), qui est gratuite. La plupart des chemsexeurs séronégatifs sont sous PrEP. Cela limite au moins les risques d’attraper le VIH dans des pratiques parfois extrêmes. De même, les personnes sous traitement ne sont aujourd’hui plus contaminantes. Heureusement, car sous drogues, la capote n’est plus la préoccupation première.

« Il faudrait mener des actions de prévention et de réduction des risques dans le non-jugement. Car nous avons aujourd’hui en France une politique très moralisatrice. Je n’ai jamais entendu un ministre de la Santé parler des drogues de synthèse ni du chemsex. »

AE : Vous vous êtes exprimés sur  la politique actuelle en matière de drogues, qui est selon vous inadéquate…

JLR : La France est un des pays avec la plus forte consommation de cannabis. On voit bien que la politique de répression ne fonctionne pas. Aujourd’hui, on donne des amendes pour usage de cannabis, cela ne fait que discriminer les moins favorisés. Un petit jeune qui fume ses joints tranquillement peut se faire emmerder alors qu’il voit son père se saouler à l’alcool tous les soirs sans problème. On n’y comprend plus rien. Il faudrait que tous les produits aient le même statut légal et mener des actions de prévention et de réduction des risques, dans le non-jugement. Car nous avons aujourd’hui en France une politique très moralisatrice. Je n’ai jamais entendu un ministre de la Santé parler des drogues de synthèse ni du chemsex. Or dans cinq ou six ans, cela concernera tous les publics. Comme toujours cela part des États-Unis, puis cela arrive en Europe… Il y a un tabou des pouvoirs publics sur ce qui est en train de se passer. Et c’est aussi un tabou chez ceux qui pratiquent le chemsex. Ils se rendent vite compte qu’ils sont pris dans un engrenage. Ils font des marathons du sexe tous les week-ends. Cela peut être extrêmement addictif et compliqué de s’en sortir, puis de retrouver une sexualité par après parce qu’on ne retrouve plus ce côté libérateur. Or il y a une espèce de honte de mettre des mots sur le processus dans lequel ils se sont mis. D’où l’importance des groupes de parole. 

« On part toujours du principe que les usagers sont irresponsables, presque mortifères. C’est faux ! Mais avec la prohibition, on ne peut rien faire. »

AE : Y a-t-il suffisamment de moyens pour les associations qui travaillent sur ces questions ?

JLR : En Suisse, un héroïnomane qui prend son héroïne médicale peut travailler, avoir une famille. Conséquence, les scènes ouvertes ont disparu. On part toujours du principe que les usagers sont irresponsables, presque mortifères. C’est faux ! Mais avec la prohibition, on ne peut rien faire. On ne va tout de même pas mettre un policier derrière chaque téléphone portable. Il faut faire de la prévention et de la réduction des risques avec les drogues de synthèse et le chemsex. Et il faut faire du testing : c’est la moindre des choses de pouvoir savoir ce qu’on prend. Mais il n’y a pas de financement pour cela. On ne peut pas demander à Aides de faire tout ce travail sans moyens…

  1. Éditions Massot, 2020.

En savoir plus

Lisez, dans notre dernier numéro d’Alter Echos l’article « Chemsex : plaisir sous influence », qui fait le point sur la question à Bruxelles et en Belgique.

« LGBTQI+ des patient.e.s aux besoins spécifiques », un dossier de la revue Santé Conjuguée n°86, mars 2019.

Marinette Mormont

Marinette Mormont

Coordinatrice web, contact freelances, journaliste (social, santé, logement).

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