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« Il nous faut drainer la colère »

Lucie Mahieu est coordinatrice d’une maison d’accueil pour personnes sans abri à Mons. Elle publie fin janvier l’ouvrage «Il nous faut drainer la colère», un recueil d’articles des «Échos de la maison d’accueil Saint-Paul», journal de la maison d’accueil qu’elle rédige année après année et au sein duquel elle mêle des fragments d’histoires singulières des hommes hébergés, des références littéraires et ses questionnements sur les mécanismes d’exclusion et politiques sociales à l’oeuvre. Entretien.

16-03-2021

Alter Échos : « Il nous faut drainer la colère » est un titre fort. Au fil du livre, on comprend que c’est bien de votre colère qu’il s’agit…

Lucie Mahieu : Cette phrase est issue d’un poème de Paul Éluard et évoque notre propre colère face aux injustices et au peu de solutions pour les personnes que nous hébergeons. Notre travail, c’est un emplâtre sur une jambe de bois. En fait, nous faisons presque l’inverse de ce dont nous rêvons : nous sommes des agents qui aidons à maintenir un système en place. Bien sûr, si on ne le faisait pas, les gens ne pourraient pas tenir. Donc c’est aussi une manière de drainer leur colère, quelque part. Mais ils en ont finalement peu, de la colère. Ils se sont habitués à être patients, résignés et passifs par rapport à ce qui leur arrive. Pour eux, c’est beaucoup plus supportable d’être dans l’acceptation, c’est une posture qui les sauve.

AÉ : L’écriture est-elle pour vous une manière de drainer cette colère ?

LM : Oui c’est évident. J’ai toujours aimé écrire. Dans mon boulot, j’écris les Échos de la maison Saint-Paul depuis des années. C’est un moment que j’attends et qui me pousse à réfléchir. Je lis des choses en perspective. Souvent la première version est beaucoup plus trash que ce qui va sortir. Ça me soulage d’écrire, c’est même salutaire. C’est une manière de résister. 

Notre travail, c’est un emplâtre sur une jambe de bois. En fait, nous faisons presque l’inverse de ce dont nous rêvons : nous sommes des agents qui aidons à maintenir un système en place.

AÉ : Au début du texte vous dites : « J’ai trente ans de métier, et dans ce parcours, j’ai bien peur d’avoir négligé de militer ». Plus loin vous évoquez le métier d’assistant social et vous en parlez comme d’un « état » voire une vocation. Ce sont deux choses inconciliables ?

LM : Quand j’étais jeune, j’étais plus radicale. J’ai commencé à militer avec ATD Quart Monde. Ensuite j’ai donné tout mon temps à mon travail, j’ai abandonné cette part militante pour mon métier. C’est quelque chose qui m’attriste et que je répare un peu avec ce livre. Maintenant, c’est sûr, on ne peut pas faire ce métier sans y croire et sans s’investir. Tous les jours de notre vie, on aide à rendre des comptes, afin de valoriser certains droits, et ça c’est quelque chose qui met quand même un peu en colère.

AÉ : Vos écrits mêlent vos réflexions sur le monde et des tranches de vie des personnes sans abri que vous avez côtoyées. C’est une manière de les faire sortir des catégories dans lesquelles on les classe et de leur rendre leur humanité ?

LM : Quand on regarde le film de ces vies, on se dit : « Je n’aurais pas pu faire autre chose qu’eux ». Parfois on se demande comment ils font pour encore avoir le sourire et rester un peu cool dans la vie. Quand j’étais assistante sociale, j’écrivais les anamnèses à l’accueil d’un nouvel arrivant. Aujourd’hui on lit l’ensemble de ces anamnèses en équipe. Ce sont autant d’histoires que l’on entend tous les mois. Je voudrais rendre hommage à ces personnes en mettant ces histoires sur la place publique. C’est ce que je ferais si j’écrivais un second livre : raconter vraiment les vies de tous ces gens de peu qui existent bien peu.

AÉ : Au-delà de toutes ces histoires, votre ouvrage est aussi une manière de prendre de la hauteur…

LM : C’est important de s’arrêter pour se rendre compte des choses qui s’installent. Cet exercice d’écriture est une manière d’en prendre la mesure. J’ai un petit gars qui travaille en interim comme éboueur. Au début il devait se tenir prêt tous les jours à trois heures du matin et attendre qu’on l’appelle pour un possible travail. Puis, on lui déduit ce travail de son CPAS. Faut-il penser « Chouette, il a trouvé du boulot, il a du mérite » ? Honnêtement, on a plutôt envie de lui dire de ne pas y aller…

Nous avons 13 % de moins de 21 ans. C’est dramatique.

AÉ : Vous semblez particulièrement inquiète pour la jeunesse…

LM : Nous avons 13 % de moins de 21 ans. C’est dramatique. J’ai un fils de cet âge-là, tranquille à l’unif, et eux, ils sont déjà ici. En même temps, ils ne sont pas encore marqués comme les plus âgés. Mais leur vie est à pleurer. Je ne sais pas à quoi ils peuvent s’accrocher durablement…

AÉ : Que penser de l’évolution de l’aide sociale aujourd’hui ?

LM : Tous les mécanismes sont de plus en plus sous contrôle des pouvoirs publics. Il y a de moins en moins de place pour des initiatives originales et privées (associatives). Ceux qui ont les moyens, ça va. Nous, nous n’avons pas à nous plaindre. Mais il y a des associations dans la dèche qui ne vont plus pouvoir exister. Ce mouvement engendre une forme d’uniformisation de l’aide, sous la tutelle de l’État. Moi, je rêve aussi qu’on ne laisse pas les pauvres de côté dans les changements économiques ou climatiques. Ce sont des consommateurs comme les autres… C’est important qu’ils puissent être porteurs de ce changement. Sans eux, je pense qu’il ne se fera pas.

En savoir plus

« Il nous faut drainer la colère ». Échos de la maison d’accueil Saint-Paul, Lucie Mahieu Academia Editions, janvier 2021, 224 pages.

Marinette Mormont

Marinette Mormont

Coordinatrice web, contact freelances, journaliste (social, santé, logement).

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