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L'invité du vendredi

« Il faut mener de front un discours d’accueil et un discours social de réduction des inégalités »

22 mars 2018 Pierre Jassogne

Avec Les migrants en bas de chez soi, Isabelle Coutant, sociologue des quartiers populaires au CNRS, analyse toute la complexité de la crise migratoire à l’échelle d’un quartier populaire du XIXe arrondissement de Paris, le quartier de la Place des Fêtes. Concernée en tant qu’habitante, elle retrace les trois mois d’occupation d’un ancien lycée par 1.400 réfugiés, essentiellement des hommes originaires du Soudan, d’Erythrée et d’Afghanistan. Trois mois qui vont déstabiliser mais aussi mobiliser tout une série d’habitants.

Alter Échos : Vous abordez un quartier fragilisé par l’arrivée de réfugiés. Mais au final les solidarités semblent avoir été plus fortes…

Isabelle Coutant : La mobilisation, et avec elle l’émergence d’un discours de solidarité dans le quartier, a permis de ne pas laisser la place à des discours de rejet. Les solidarités ont réussi cela au moins, en relayant des informations pour apaiser des peurs, des fantasmes.

AÉ : Ceci dit, de nombreux habitants se sont dit heurtés par l’occupation du lycée. Ils se sentaient menacés dans leur identité sociale.

IC : Autant les personnes qui se sont mobilisées dans le groupe de solidarité vis-à-vis des migrants étaient relativement homogènes du point de vue des caractéristiques sociales et culturelles, avec des professions artistiques et intellectuelles, autant le groupe des personnes hostiles à l’occupation était plus hétérogène, tout comme les raisons de leur rejet. Un rejet qui ne s’adressait pas forcément aux migrants en tant que tels, mais plutôt à l’occupation telle qu’elle se passait. Il s’agissait de personnes bien plus vulnérables socialement, plus isolées localement, moins insérées dans le quartier. Ces personnes se retrouvaient plus menacées, et parfois, avec des positions sociales qui leur semblaient incertaines, comme si elles avaient moins de filet de sécurité. Pour les plus âgés, il y avait aussi une vulnérabilité liée à l’âge évidemment, mais aussi liée à leur perception d’un monde qui leur ressemble de moins en moins, d’un quartier qui leur échappe… Même si ces personnes peuvent être dans un discours de rejet, il y a tout de même une relation à l’autre dans un quartier aussi mélangé que celui-là sur le plan des origines sociales, culturelles, religieuses. Aussi leur est-il difficile d’être dans un rejet en bloc.

« Quand on remonte en amont dans leur histoire, les plus sensibilisés à cette cause des migrants avaient en général connu, souvent à l’échelle de leurs parents ou grands-parents, des traumatismes liés à l’exil. »

AÉ : Vous revenez sur la naissance de la mobilisation pour aider et soutenir les migrants. Celle-ci s’inscrit dans la continuité d’autres combats déjà menés dans le quartier. Elle prend part dans l’intimité de certains aussi…

IC : Ce qui est spécifique au groupe qui s’est créé pour venir en aide aux migrants, outre qu’il soit davantage situé socialement dans les classes moyennes supérieures, c’est qu’il s’inscrivait aussi dans une histoire locale de luttes. Cela lui a permis de se former rapidement et efficacement parce que ces personnes, notamment des parents d’élèves, s’étaient déjà battus ensemble pour maintenir l’inscription du collège du quartier dans le réseau d’éducation prioritaire. Il s’agissait aussi de beaucoup de femmes parce que les associations de parents sont souvent féminines. Au final, cette mobilisation autour des migrants, c’est la suite de toute cette histoire. À côté de cela, quand on remonte en amont dans leur histoire, les plus sensibilisés à cette cause des migrants avaient en général connu, souvent à l’échelle de leurs parents ou grands-parents, des traumatismes liés à l’exil.

AÉ : De nombreux habitants interrogés pointent également le cynisme des élus dans la gestion de l’accueil des migrants, considéré comme une forme d’abandon et de mépris pour le quartier. Avec une opposition récurrente entre la raison humanitaire et la raison politique, semble-t-il…

IC : Cela a été perçu de cette façon localement. Était-ce du cynisme ? C’était peut-être tout simplement une méconnaissance par certains élus de la réalité du quartier, de ses enjeux. En ce qui concerne la tension entre raison politique et humanitaire, c’est un mauvais calcul. Bien sûr, les politiques se disent qu’ils ne faut pas trop en faire pour les migrants pour ne pas donner de l’eau au moulin du FN, mais c’est dangereux. Cela donne une image des migrants qui vont envahir l’espace public, puis qui sont ramenés à une altérité totale. Toutes ces personnes qui dorment sur des bouts de carton sous le périphérique, certains d’eux étaient journalistes, avocats ou médecins dans leur pays et on les voit là dans une forme de sous-humanité. Pour les personnes qui sont a priori hostiles aux migrants, ce type d’images donne l’impression d’être envahis, qu’il n’y a pas de place pour eux parce qu’ils sont dans la rue… Elles ont l’impression que ce sont des personnes avec lesquelles elles n’ont rien à voir. De ce point de vue-là, cela peut renforcer le rejet, alors qu’il faudrait un accueil coordonné, structuré, à condition qu’il ne soit pas présenté comme concurrent d’investissements sociaux plus généraux. Il faut mener de front un discours d’accueil et un discours social de réduction des inégalités. Je ne vois pas d’autre issue, sans quoi on donne le sentiment que c’est l’un ou l’autre. Ce n’est pas les migrants « contre » ou au détriment des populations locales précaires. Il faudrait réussir à penser une politique de l’accueil coordonnée avec une politique sociale plus forte.

AÉ : Et comment se porte le quartier depuis la fin de la rédaction de votre livre ?

IC : On n’est plus sur une logique émotionnelle de l’événement avec ses clivages et ses drames. Le quartier a retrouvé un cours des choses plus ordinaire. Il y a toujours une mobilisation des voisins qui avaient été solidaires des migrants au moment de l’occupation, mais elle s’est déplacée autour d’un café associatif mensuel dans l’espace public, avec cette idée de travailler le lien entre différentes catégories d’habitants. Le centre d’hébergement d’urgence pour les migrants a été pérennisé : ils sont 140 et pris en charge par Emmaüs Solidarité. Il y a une cohabitation qui s’est normalisée. Les habitants peuvent intervenir s’ils le souhaitent en donnant des cours de français par exemple, mais tout est organisé et institutionnalisé désormais. Les liens se font surtout avec des acteurs locaux à l’échelle de la ville, pas forcément du quartier. La question du devenir de la parcelle sur laquelle se situe le centre d’hébergement est rediscutée, le projet de construire une médiathèque, antérieur à l’occupation, n’est pas abandonné, les élus et les associations réfléchissent à la manière de les combiner.

« Ce n’est pas les migrants ‘contre’ ou au détriment des populations locales précaires. Il faudrait réussir à penser une politique de l’accueil coordonnée avec une politique sociale plus forte. »

AÉ : Puis, au-delà des situations d’urgence, de l’événement, va se poser la question de l’intégration de ces nouvelles populations. Une intégration qui passera par ces quartiers populaires…

IC : Cela fait vingt ans maintenant que je travaille sur ces quartiers en région parisienne. Je vois à quel point ils sont devenus de plus en plus des quartiers immigrés. Pour ces nouvelles populations, il y a de grandes chances qu’elles se retrouvent dans les logements sociaux de ces quartiers-là. La suite de la trajectoire est celle-là, du moins quand ils vivent en famille. Du coup, ces quartiers jouent la fonction d’intégration de ces populations. Raison de plus pour avoir une politique d’attention et d’investissement dans ceux-ci. Aujourd’hui, on parle tous des migrants, mais on ne parle plus des quartiers populaires, alors qu’ils ont fait la Une à d’autres moments Je pense pourtant que ces questions doivent être pensées ensemble. Ce quartier de la place des fêtes est un quartier où on arrive en général par défaut, faute d’autre solution ; on ne choisit pas vraiment d’y vivre au départ, l’urbanisme bétonné est rebutant. Mais c’est fascinant de voir à chaque moment dramatique de l’histoire comment ce quartier a été un quartier refuge. Peut-être qu’il arrive à remplir cette fonction d’accueil parce que c’est un quartier lui-même relativement intégré avec de fortes interrelations. C’est tout du moins le sentiment que j’en ai eu au cours de l’événement que j’ai analysé, l’événement ayant d’ailleurs contribué indirectement à renforcer la densité des relations entre acteurs locaux : l’occupation du bâtiment par les migrants a suscité des discussions, des rencontres, des réflexions… Ce livre en est un élément, parmi d’autres.

Les migrants en bas de chez soi, par Isabelle Coutant, mars 2018, Seuil.

A propos de l'auteur(e)

Pierre Jassogne

Pierre est devenu journaliste en 2010 après des études en lettres lors desquelles il se passionne pour les rapports entre littérature et presse. Enfant, il voulait déjà devenir journaliste et se revoit très bien ennuyer parents et voisins en faisant des interviews avec un enregistreur Fisher Price à cassette avec micro incorporé pour un journal parlé imaginaire. Bref, il avait ce métier dans le sang, mais à la naïveté de ses premiers pas dans ce métier, sa conception du journalisme a rapidement évolué : au début, il était dans le flux de l’info, de l’événement, du scoop à tout prix, mais a très vite décroché pour tenter d’autres voies à l’instar de sa collaboration avec Alter Échos commencée en 2012. Selon Pierre, le journalisme doit être dans les marges du réel, en refusant l’évidence, en allant au-delà de ses propres convictions aussi, en se frottant aux contrastes du monde, mais en y puisant chaque fois une certaine expérience des hommes, des choses, à travers des visages ou des sensations. Idem pour le social : au-delà des politiques menées, des subsides octroyés, des noms de ministres, il en va davantage du témoignage d’un engagement, d’une conviction portée par des citoyens, souvent anonymes, pour rendre ce monde un peu plus juste, un peu plus vrai. « Comme journaliste, on tente de rendre audibles ces preuves de résistances humaines face au discours inquiétant de la financiarisation à outrance, du populisme politique ou de la numérisation sans visage ». « Se reposer ou être libre », disait le philosophe grec Thucydide, quatre siècles avant notre ère. Face à la montée de l’insignifiance, il en va de même pour le journalisme, même si la tâche est grande, difficile, mais néanmoins stimulante et passionnante.

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