Alter Échosr
Regard critique · Justice sociale

Icar au service des prostitué(e)s principautaires

Icar vient en aide aux prostitué(e)s liégeois(es). Avec, comme « core business », une attention toute particulière portée au travail de rue.

03-07-2010 Alter Échos n° 298

Icar1 est une asbl liégeoise dont l’objectif est de venir en aide aux prostitué(e)s principautaires, qu’ils soient femmes ou hommes. Active depuis près de vingtans, la structure est également partie prenante à l’aventure de l’« Éros Center », actuellement en phase d’élaboration.

Située dans le quartier de l’opéra, Icar a été fondée en 1991. « À l’époque, deux associations étaient actives dans le domaine dela prostitution à Liège : le Mouvement du Nid et Espace P, déclare Michèle Villain, coordinatrice de l’asbl. Mais aucune d’entre elles ne travaillait de nuit, en pleinerue, et elles ne se rendaient pas auprès des « vitrines ». Il faut savoir qu’à ce moment personne ne parlait de travail de rue… » On l’aura compris, c’est par son« travail de rue » qu’Icar se distingue véritablement des autres structures actives dans le domaine. Touchant près de 80  % du public de la structure, ce typede travail est « sa » spécificité. Effectué à raison de trois nuits par semaine, il se veut donc régulier dans le temps. « Larégularité est la base du travail de rue », précise Michel Villain. Au programme de ces échappées nocturnes centrées entre autres sur laprévention : distribution de préservatifs, de lubrifiant ou encore échange de seringues (usagées contre neuves).

Si toutes ces activités sont importantes, elles constituent aussi et surtout un support idéal pour entrer en contact avec un public pour le moins précarisé.« Notre public est constitué en grande partie de personnes toxicomanes, explique Luc Helin, éducateur à Icar. Le problème avec cette situation, c’est que cettetoxicomanie prime sur tout… En rue, une fille fait un ou deux clients, va s’acheter de la drogue et puis elle revient deux ou trois heures après, quand l’effet est passé et ellerecommence à travailler. » Composé à l’heure actuelle de 70  % de femmes et de 30  % d’hommes, touché à 90  % par la toxicomanie, le publicd’Icar est néanmoins patiemment orienté par les travailleurs de rue vers les autres activités d’Icar, qui, elles, se déroulent de jour. « Le but c’est vraimentça, c’est d’aller à la rencontre des gens sur leur lieu de travail, continue Luc Helin. Et quand les personnes nous demandent des renseignements sur les cartes d’identité ou surune remise en ordre administrative par exemple, on leur dit « Écoute, on te donne rendez-vous demain ou après-demain à Icar ». Parfois, il faut attendre un an ou deux pour que lapersonne se décide à venir, mais nous sommes patients… »

« Beaucoup pratiquent la politique de l’autruche »

Dans la liste des services « de jour » offerts par Icar, on retrouve notamment un travail social bienvenu, fait de mise en ordre de situation administrative,d’accompagnement, voire d’assistanat. « Les situations dans lesquelles les gens que nous accompagnons se trouvent sont compliquées, note Michèle Villain. Les trois quarts deleur argent passent en général dans la drogue. Beaucoup sont endettés, en redressement ONSS et laissent la situation pourrir en pratiquant la politique de l’autruche… Àtitre d’exemple, une des filles que nous suivons est menacée de huit mois de prison si elle ne se met pas en ordre administrativement et si elle ne se fait pas suivre psychologiquement. Maismême ça ne suffit pas à la faire bouger, et c’est un peu décourageant… »

Autres activités proposées : des visites à domicile, de la cybeprévention, de l’esthétisme social, de la médecine générale/infirmerie ouencore un service dédié aux enfants et aux conjoint(e)s des prostitué(e)s, les grossesses n’étant pas rares… « Il y a pas mal de clients qui sont prêtsà payer le double pour avoir des rapports sexuels sans préservatif, déplore Michelle Villain. Et vu que beaucoup de prostituées sont toxicomanes et ont besoin d’une grandequantité d’argent, beaucoup acceptent. »

Malheureusement, un certain nombre d’entre elles continuent à travailler durant leur grossesse et, surtout, continuent à consommer de la drogue. De plus, elles prennent souvent leursituation en main sur le tard. Résultat : si personne à Icar n’a jamais vu naître un enfant mal formé, ceux-ci viennent en général au monde dans unétat de toxicomanie lourde et se voient dès lors imposer un sevrage qui dure de six à dix semaines et qui n’est pas sans risque. « Pour le bébé, c’est unmoment crucial, note Marianne Laboureur, qui s’occupe du projet « Enfants et conjoints ». Il reste en effet plusieurs semaines à l’hôpital et il y a un risque dedésintérêt de la maman pour son enfant. Certaines d’entre elles ne viennent d’ailleurs plus voir leur enfant qui, dans ce cas, est alors placé. » Autreconséquence : un bon nombre de bambins (vingt-cinq parmi les quarante dont Icar s’occupe) sont, de l’aveu de certains travailleurs, un peu « lents » et souffrent deproblèmes de psychomotricité, de troubles du langage, d’hyperactivité.

Le travail effectué avec les enfants « tournant » autour d’Icar a donc pour objectif de les stimuler un maximum. Des activités, comme des séjours dansdes fermes pédagogiques, des visites à la ludothèque, au théâtre, à la bibliothèque ou au musée des sciences sont ainsi organisées. C’estégalement l’occasion pour les travailleurs de pouvoir observer les enfants de plus près et de pouvoir alerter les parents en cas de problème. « Beaucoup de ces enfantssont dans des états d’anxiété assez marqués. Leurs parents sont en effet en recherche constante de drogue, déménagent régulièrement, les mamanschangent souvent de partenaires, il y a quelquefois de la violence, les enfants ne sont pas amenés à l’école tous les jours », ajoute Marianne.

Un travail « pénible », mais gratifiant

On le voit, le travail à Icar n’est pas toujours évident. Ciblé sur un public désinséré, celui-ci s’effectue donc au rythme desbénéficiaires. La patience, l’attente, l’imprévu sont des données avec lesquelles l’équipe a appris à composer depuis longtemps. La mort, les overdoses etles suicides parmi leur « public » aussi. « Il y a environ deux décès par an, c’est ce qui est le plus dur dans ce travail, affirme Fabrice,éducateur et responsable du projet Cyberprévention. Tu fais un suivi, tu t’attaches… Après, quand quelqu’un disparaît, c’est dur et parfois compliqué de ne pasramener ces problèmes quand tu rentres chez toi le soir. » Des propos que confirme également Marianne Laboureur. « C’est un domaine où il estcompliqué de mettre des choses en place. L’idée de « sauver » les b&ea
cute;néficiaires est aussi assez difficile à réaliser. Ils ont un tel bagage que notretâche est rendue très compliquée… Dans ce contexte, c’est quelquefois assez décourageant. C’est pour cela que j’ai fini par travailler avec les enfants. Là, onpeut espérer quelque chose même s’il y a évidemment des adultes qui s’en sortent aussi. »

Une pénibilité encore renforcée par le lot de beaucoup d’asbsl, dont Icar souffre aussi : les subsides proviennent d’un peu tous les horizons [Communautéfrançaise, Ville de Liège, Région wallonne (APE, etc.)], ne facilitant pas en ça le travail administratif de la structure. D’autant plus que, parmi tous ces subsides, unseul est récurrent et indexé. L’emploi est donc loin d’être garanti. Néanmoins, ces travailleurs sont venus et sont restés à Icar, car ils y ont chacun etchacune trouvé quelque chose. Sentiment d’utilité, gratification personnelle, utilité sociale sont ainsi cités. « J’ai toujours voulu faire du travail de rue,déclare Fabrice. C’est un travail varié dont je suis fier. J’en retire aussi quelque chose, il y a une forme de gratification. »

En route vers l’« Éros Center » ?

Depuis la fermeture des salons le 15 avril 2009 pour des raisons d’insalubrité et pour tenter d’enrayer le phénomène de la prostitution de rue, la prostitution en salonn’existe plus à Liège. Néanmoins, conjointement à la fermeture des salons, le bourgmestre de Liège Willy Demeyer (PS) a lancé l’idée d’ouvrir un« Éros Center » à Liège, sorte de « méga-bordel », à l’image de ce qui se fait à Anvers ou Amsterdam.

D’après les travailleurs d’Icar, le but de l’opération serait de pouvoir cadrer la prostitution et d’offrir de bonnes conditions de travail aux filles, aussi bien en termesd’hygiène que de protection sociale, de sécurité et de confort. Avec, bien entendu, comme corollaire, un meilleur contrôle sur le phénomène. Làoù le projet devient carrément novateur, c’est que cet « Éros Center » serait « géré » par le secteur associatif. Uneasbl dénommée Isatis a déjà été créée en septembre 2009 à cet effet. Son conseil d’administration est ainsi composé dereprésentants de chaque parti et des mondes universitaire, médical et associatif. Michèle Villain, quant à elle, en est la présidente. Néanmoins, l’aventuren’est pas non plus sans danger. Aux yeux de la Loi, Isatis ou n’importe quelle structure ou personne prenant part à l’aventure pourrait facilement passer pour un proxénète. Afind’éviter ce cas de figure, un accord aurait été trouvé avec le parquet de Liège.

Mais pourquoi cette implication de l’associatif ? L’explication est simple : si un promoteur avait dû prendre les rênes du projet, le prix des salons à louer par lesprostitué(e)s aurait pu vite flamber. « L’option associative » semblait donc la meilleure pour ce projet qui devrait voir cinquante salons disponibles au sein dubâtiment. Cent cinquante femmes (ou hommes) devraient pouvoir en bénéficier, les prostitué(e)s fonctionnant par « shift » de huit heures (ce qui faittrois occupantes par salon sur 24 heures). L’agence Alter vient de réaliser un Labiso concernant Icar. Celui-ci devrait sortir dans les semaines qui viennent2.

1. Icar-Wallonie :
– adresse : place Xavier Neujean, 36 à 4000 Liège
– tél.  : 04 223 18 26
– courriel : icar@skynet.be
– site : www.icar-wallonie.be/icarphp

2. Site : http://www.labiso.be

Julien Winkel

Julien Winkel

Journaliste (emploi et formation)

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