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Culture

Françoise De Boe : « Il ne suffit pas d’avoir des banques alimentaires pour lutter contre la pauvreté »

La culture peut-elle contribuer à lutter contre l’exclusion? C’est la conviction de Françoise De Boe est Coordinatrice au Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale.

09-01-2015
© Flickr

La participation à la vie culturelle peut sembler loin, très loin des préoccupations des personnes pauvres. Pourtant, ceux qui vivent cette autre forme d’exclusion, le ressentent différemment. Pour elles, l’exclusion culturelle est plus pesante que l’exclusion économique. Parce que la culture dit bien ce qu’elle est : un raffineur d’idées, une usine à pensées, une sublimation des instincts. Un des rares domaines de l’existence dans lequel les êtres humains expriment leurs valeurs et leurs idées, leurs visions nécessaires à la construction d’une société. Françoise De Boe, coordinatrice du Service de lutte contre la pauvreté, implanté au sein du Centre interfédéral pour l’égalité des chances, rappelle le rôle « crucial » que joue la culture dans la lutte contre l’exclusion sociale.

 

La crise rationalise, élimine. Questionne aussi. De façon emblématique, La Monnaie, l’Orchestre national et Bozar ont vu leurs budgets rabotés ; d’autres projets de musées, d’instituts et de représentations sont, tout aussi froidement, voués à l’extinction. La culture trinque. Après tout, pourquoi ces « éternels soutenus » seraient-ils épargnés par la disette ?

C’est quelque chose que nous déplorons. La manière dont nous abordons les choses va à l’opposé des choix politiques actuels. Cela fait plusieurs années que la crise est posée comme argument pour justifier des économies. Sans doute, faut-il en faire. Mais ce point de départ est beaucoup trop partiel. Et il faut rappeler que la Belgique a pris des engagements par rapport à des droits fondamentaux qui, s’ils ne sont pas respectés, empêchent une personne de vivre dignement. Les mesures adoptées pour contrer les effets de la crise ne peuvent en aucun cas toucher au respect de ces droits.

 

Si la culture ne se situe pas « en première ligne » en matière de lutte contre la pauvreté, comment contribue-t-elle à renforcer l’inclusion sociale ?

La culture est inscrite dans les droits de l’Homme et d’autres textes internationaux. Mais souvent, elle est perçue comme un droit de moindre importance dont le non-respect serait admissible en période de crise. Cela équivaut à une conception de l’homme qui prétend que s’il a à boire et à manger, et accessoirement un toit, il peut vivre. Mais la dignité humaine demande bien autre chose. Un être humain n’a pas seulement des besoins vitaux, mais c’est un être de relation, qui a besoin de beauté, de prendre de la distance, de donner du sens à sa vie. Et tout cela, c’est la culture qui le développe. Or, on n’arrivera jamais à avancer dans la lutte contre la pauvreté en se reposant uniquement sur des banques alimentaires et des centres d’hébergement pour des personnes sans abri.

 

Aujourd’hui, quels publics sont exposés aux risques d’exclusion culturelle ?

Les personnes qui sont chômeurs de longue durée ou qui bénéficient d’un revenu d’intégration. Mais le problème, c’est que ceux qui sont dans des situations où ils ne maîtrisent pas leurs revenus, sont de plus en plus mal considérés. On les culpabilise. Jusqu’à les considérer comme « inutiles au monde », pour reprendre l’expression de Geremek. Pas seulement par le discours ambiant, mais aussi par elles-mêmes. L’exclusion culturelle extrême, c’est aussi quand une personne finit par se percevoir comme étant complètement inutile. C’est gravissime. Et c’est pourquoi, il faut réhabiliter le droit à la culture au même titre que tous les autres droits pour lutter contre la pauvreté. Après, ans l’exclusion, il y a différents degrés d’intensité. Mais si la situation de déprivation continue, et que différentes déprivations s’accumulent, il y a un risque que certains publics jusqu’alors épargnés glissent vers une forme d’exclusion extrême.

 

Au-delà des barrières financières, quels sont les obstacles à l’accès à la culture pour les publics les plus défavorisés ?

Vu que la culture touche à toutes les dimensions de la vie, la question de l’accès à la culture se pose bien au-delà de l’accès aux services culturels. L’obstacle majeur reste la façon dont on renvoie à la personne la responsabilité de sa situation. Une personne qui vit complètement cachée, isolée, honteuse et qu’on a culpabilisé au point qu’elle n’ose plus se montrer, ne peut plus maîtriser aucun élément de sa vie. Mais ce que relaient les acteurs de terrain, c’est qu’il ne suffit pas de donner des tickets à moindre prix pour faire venir les personnes exclues culturellement. Il faut prévoir, en parallèle, des moyens pour les atteindre, les accompagner.

Rafal Naczyk

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