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Fin des dispositifs hivernaux : bilan positif d'une crise anticipée

Les dispositifs d’aide aux sans-abri mis en place durant les mois d’hiver se clôturent ce 1er avril. L’occasion d’en faire le bilan et d’envisager le futur. Se dirige-t-on (enfin) vers des solutions structurelles à une crise qui l’est tout autant ?

30-03-2012 Alter Échos n° 335

Les dispositifs d’aide aux sans-abri mis en place durant les mois d’hiver se clôturent ce 1er avril. L’occasion d’en faire le bilan et d’envisager le futur. Se dirige-t-on (enfin) vers des solutions structurelles à une crise qui l’est tout autant ?

Si un constat général peut être dressé par les acteurs de terrain, c’est bien celui-ci : « Il y a eu des progrès considérables partout en Belgique en ce qui concerne les dispositifs de froids et de grands froids », se réjouit Jean Peeters pour le front commun des SDF1. « Nous sommes globalement satisfaits », réagit Anne Delvenne2, coordinatrice du Relais social de Verviers. « La collaboration avec les autorités fédérales nous a permis d’arriver à des solutions pragmatiques », clame le Samu social3de la ville de Bruxelles. « Nous constatons des progrès çà et là », note pour sa part le réseau belge de lutte contre la pauvreté (BAPN)4. Moins optimiste, il pointe des « promesses politiques non abouties » et la subsistance de « défauts ».

Entre satisfaction de l’application des dispositifs hivernaux (du 15 novembre au 31 mars) et questionnement sur la mise en place de mesures structurelles, les messages sont nuancés.

En Région de Bruxelles-Capitale, des « efforts considérables »

« Nous n’avons pas été surpris par l’hiver, nous l’avions préparé ». Pascale Peretta, responsable du Samu social, tient à étouffer d’emblée tout discours pessimiste sur la gestion de l’hiver à Bruxelles-Ville, fortement mise sous pression par la concentration de la grande exclusion : celle des sans-abri et des sans-papiers.

« A Bruxelles, les efforts ont été considérables. Certes, il y a eu un peu de désordre à la mise en route, mais les acteurs avaient tiré les leçons des erreurs du passé et leur gestion des grands froids a été pro-active », félicite Jean Peeters. « Globalement, l’organisation et le déroulement de l’accueil de nuit ont progressé depuis l’année passée, se réjouit le BAPN. L’annonce du dispositif a eu lieu plus tôt, la préparation a été meilleure. »

Les mines sont-elles réjouies ? Au vu de l’application des Plans grands froids, oui. L’action politique entamée par Maggie de Block (Open-VLD), secrétaire d’État à la l’Asile, la Migration et l’Intégration sociale, est saluée par tous les acteurs. « Nous avons avec elle un dialogue constructif qui mène à des solutions pragmatiques et en adéquation avec la réalité de terrain », se réjouissent en chœur Pascale Perreta et Yvan Mayeur, pour le Samu social de Bruxelles-Ville.

Le dispositif hivernal a été mis en place et coordonné par ce dernier, en collaboration avec Médecins du Monde (MdM), pour un montant de 1 million d’euro. Au total, ce sont plus de 73 000 nuitées, soit 1 200/soir au lieu d’une centaine hors hiver, qui ont été ventilées entre deux plans : le plan hivernal de la région rejoint, le 1er février, par le plan humanitaire fédéral.

Le premier a été enrichi de 400 places supplémentaires cette année, grâce à l’acquisition par le CPAS de Bruxelles-Ville d’un bâtiment à la Rue Royale. Il lui permet de sortir de l’improvisation, une fois l’hiver venu et il sera mis à disposition du Samu social chaque année dans le cadre de l’accueil hivernal.

Le plan humanitaire fédéral, ayant lui aussi mis 400 places à disposition lorsque la période de grand froid s’est présentée, a permis un accueil « inconditionnel et anonyme », se réjouit le Samu social. « Il n’y a pas eu de frein lié aux compétences et responsabilités de tel ou tel niveau de pouvoir », précise-t-il. Ce double plan a libéré un grand nombre de places, sans distinction de statut, permettant au Samu social de mener une politique de « non-refus ».

Selon le BAPN, l’offre élargie n’a cependant pas permis de combler la demande en terme de « soutien structurel des initiatives d’accueil de jour ». Il cible par ailleurs le manque de compatibilité entre les horaires des centres de jour et de nuit. « Il faudrait un lieu d’accueil ouvert 24 h/24 », demande Jean Peeters.

Crise de l’asile et crise de l’accueil

Des initiatives privées ont dû voir le jour, mettant en lumière dès le mois de novembre la crise à laquelle il faudrait faire face. Dénonçant le manque de préparation des pouvoirs publics, SOS accueil, ce consortium de huit ONG, a pallié les manquements en matière d’accueil des demandeurs d’asile. Ceux-là mêmes pèsent de tout leur poids dans le sans-abrisme d’une ville comme Bruxelles. « Aussi longtemps que Fedasil ne prendra pas ses responsabilités, il y aura une pression supplémentaire sur l’accueil de nuit à Bruxelles », constate le BAPN.

En Région Wallonne, le maillage fait la réussite

Délégués par le gouvernement wallon, les dispositifs d’accueil en Wallonie (les Plans grands froids) sont coordonnés par les opérateurs que sont les sept Relais sociaux que compte la Région. Ces derniers appliquent, en adéquation avec la réalité de terrain, le plan régional mis en place. Ce dispositif de lutte contre la précarité et l’exclusion sociale, mélange d’opérateurs publics (CPAS, villes et communes) et issus du tissu associatif, est un maillon primordial dans la chaîne de l’urgence sociale puisqu’il renforce le travail en réseau. Le maillage est primordial et la concertation permet une organisation globale dans les sept arrondissements concernés.

La Région wallonne a débloqué, comme l’an dernier, 405 000 euros à destination des relais sociaux. Ce budget a permis de créer 274 places. La Défense a par ailleurs mis à disposition 177 lits dans 6 casernes. A titre d’exemple, à Charleroi, ce sont 1 400 personnes différentes qui ont été accueillies pendant l’hiver. « Un chiffre qui diminue chaque année depuis 2008 », précise Suzanne Huygens5, coordinatrice du relais social carolo. Une leçon à tirer ? « Cela démontre qu’il ne s’agit pas de clientélisme. Il n’y a pas de stagnation. Les gens quittent le réseau souvent pour un mieux. »

A entendre l’entièreté des acteurs, les mois d’hiver se sont plutôt bien déroulés. « Sans être parfaits, ces dispositifs semblent s’être améliorés et ils n’ont pas été saturés », note le BAPN. « Personne n’a été refusé », ajoute Suzanne Huygens. « Les dispositifs ont affiché complet, mais personne n’a dormi dehors », renchérit-on au sein de l’antenne verviétoise, où « les moyens supplémentaires ont été exploités totalement ». D’où leur nécessité…

Un dispositif renforcé et adapté plutôt que spécifique est fortement préconisé. « Les Plans grands froids sont primordiaux dans la mesure où ils permettent de renforcer le dispositif et les structures existantes », expliquent les relais sociaux de Verviers et de Charleroi.

Peut-on parler de satisfaction côté wallon ? « Pas tant que le sans-abrisme existera, répond Suzanne Huygens. On parle plutôt de maîtrise. La crise a été maîtrisée parce qu’elle a été préparée », conclut-elle.

Zones rurales, zone de non-droit ?

Qu’en est-il des territoires non couverts par les relais sociaux ? « Certaines communes ne disposent d’aucun dispositif », déplore le BAPN. « C’est le vide », renchérit Jean Peeters. « La localisation des casernes, souvent éloignées des centres urbains » est certainement de nature à décourager les sans-abri. A cet égard, le gouvernement wallon avait assuré, « dans la mesure du possible », d’assurer le transport gratuit vers les lieux d’accueil. Le Samu social de Bruxelles-Ville assure que ce dispositif ne fonctionnait pas.

« Des mécanismes structurels d’exclusion »

Si la crise de l’accueil nécessite des solutions sur le long terme, le réseau de lutte contre la pauvreté pointe des mécanismes structurels d’exclusion. C’est à eux qu’il convient de s’attaquer. La crise est donc à envisager de manière globale. « Le sans-abrisme est une conséquence de l’
extrême pauvreté et de l’exclusion », note le BAPN. Lutter contre le sans-abrisme, c’est dès lors s’attaquer aux problèmes de pauvreté, de logement, de santé, d’éducation. Et de faire respecter les droits humains, dont celui à la dignité.

L’inconditionnalité, mythe ou réalité ?

« Les objectifs principaux sont de mettre en place un dispositif renforcé pendant la période hivernale et répondre aux besoins urgents des personnes en détresse aiguë », afin que toute personne qui souhaite une aide puisse la trouver, quel que soit son statut, motive le BAPN. Cette inconditionnalité est cependant difficile à gérer, note-t-on aux relais sociaux de Charleroi, Verviers et Liège. Ce critère, fixé par les autorités régionales et fédérales, fait parler de lui. « Certains cas devaient être soumis à des conditions : ceux qui sont violents ou sujets à des assuétudes multiples », explique Anne Delvenne. Ces personnes n’ont pour autant pas été exclues, « mais nous avons mis en places des structures plus souples et adaptées à leurs demandes ». « Il convient de mettre sur pieds des solutions novatrices en adéquation avec les publics », embraie Pascale Peretta.

Le logement collectif contre la pauvreté

« Quelques nuits passées en rue suffisent pour perdre son emploi… Et là, c’est la chute. » Tels sont les mots d’un travailleur social. Le logement a un rôle prépondérant dans la lutte contre la pauvreté. Comment la supprimer ? « En rendant les loyers accessibles », répond Jean Peeters, qui trouve écho tant en Région wallonne qu’à Bruxelles. Le gouvernement wallon préconise des pistes à plus long terme, comme celles de la réinsertion dans le logement et le suivi adapté à chacun. « Alors qu’il faudrait redonner le goût au logement, la crise du logement locatif n’arrange rien », déplore Suzanne Huygens. Le relais social de Verviers met à disposition des formes de collocation. A Charleroi, un projet pilote de relogement des sans-abri en période hivernale a été mis sur pied. Occupant deux logements collectifs, des SDF de longue date ont fini par y rester, se réinsérer, trouver un travail. « La réintégration par le logement permet à ces personnes de revisiter leurs a priori », explique Suzanne Huygens. Médecins du Monde insiste pour que soient envisagées des solutions structurelles pour les problématiques du logement en lien avec des objectifs de santé publique.

L’hiver s’en va, les SDF restent

Si les SDF disparaissent du paysage médiatique et des priorités politiques le printemps venu, ils n’en restent pas moins une réalité. « Pour plusieurs centaines de sans-abri qui ont trouvé une solution à court terme dans un accueil d’hiver, le 1er avril sera un très mauvais « poisson d’avril ». A partir de ce jour-là, ils dormiront de nouveau dans la rue. » Le constat est fait par réseau belge de lutte contre la pauvreté. « Le manque d’accueil d’urgence accessible est inadmissible, la fermeture des places créées pendant l’hiver est catastrophique ! » annonce le réseau. Au relais social de Verviers, on pointe la disparition, l’été venu, de la « solidarité primaire ». « Il a fait très beau à la fin mars. Mais il pourrait geler à la mi-avril », prévient-il.

A Bruxelles-Ville, la fin de l’hiver signifiera le retour à un nombre insuffisant de places structurelles, 100 pour être précis (notons cependant que les 400 places dédiées aux demandeurs d’asile seront prolongées au-delà de l’hiver). La capacité d’accueil passera de 900 à 110 places, refoulant à la rue 800 personnes dont 188 sont jugées en situation précaire. Le suivi psychosocial sera stoppé brusquement. Or nombre d’entre eux souffrent de maladies (3000 consultations réalisées cet hiver), maladies mentales, psychologiques ou psychiatriques, relate Médecins du Monde.

Le Samu social de Bruxelles pointe particulièrement la problématique des femmes contraintes à la rue. On en dénombre 93 à Bruxelles-Ville. Toutes ne seront plus prioritaires au 1er avril. « Après trois mois, 90 % d’entre elles sont victime d’agression sexuelle », soulève, pleine de dépit, Pascale Peretta.

Les recommandations du secteur : des solutions structurelles, adaptées et coordonnées

A l’aune de la fermeture des centres d’urgence, le BAPN a émis ses recommandations auprès de Maggie De Block. La principale revendication du secteur à cet égard est celui d’étendre le dispositif d’offres d’accueil d’hiver au-delà du 1er avril, donc à toute l’année, 24 h/24, 7 jours/7. Le Front des SDF n’abonde pas tout à fait dans ce sens. « Quand on parle de mesures structurelles, ce n’est pas uniquement la prolongation des dispositifs hivernaux mais aussi la réquisition d’immeubles vides et de transit, la rénovation de logements sociaux et la régulation des prix », étaye et insiste Jean Peeters. Il faut sortir les gens de l’assistanat par l’accès renforcé au logement, décent et abordable », dit-il en substance.

Attention, prévient Suzanne Huygens, « adopter des solutions de long terme ne signifie pas qu’il faille abandonner l’aide d’urgence qui est primordiale ».

« Cela fait maintenant des années que nous partageons les mêmes constats : l’augmentation de la population vivant la grande exclusion et le manque criant de réponses structurelles. »  Soulevant la problématique de la pression démographique d’une population paupérisée, la Ville de Bruxelles souhaite que le nombre de lits en urgence sociale soit augmenté.

« Si la mise à l’abri de toute personne sans logement semble évidente durant les périodes hivernales, elles présentent pour la plupart un problème social et/ou de santé qui nécessite une réponse structurelle », soulève encore le Samu social de Bruxelles. Il exhorte donc les responsables régionaux pour qu’un dispositif pour femmes à bas seuil et un dispositif médical supplémentaires soient mis en place de manière permanente. Les familles constituent également un public fragilisé. A ce titre, le Samu social réclame que soit créée une structure permanente et distincte à leur dessein.

Le Samu social estime par ailleurs remplir un rôle qui n’est pas le sien, à savoir l’accueil relevant davantage de la stabilisation et non de l’urgence, ce qui conduit à laisser sur le carreau des personnes en situation d’urgence ponctuelle. Réclamant de « pouvoir faire de l’urgence toute l’année », il interpelle « toutes les personnes concernées à se manifester ; CPAS, centres d’accueil de jour, etc. Que chacun remplisse son rôle », s’insurge Yvan Mayeur.

Le BANP déplore quant à lui le « manque de concertation et de coopération » des pouvoirs publics de tout niveau, qui « se renvoient la responsabilité ». Il demande donc, dans la perspective d’un accord structurel et coordonné, qu’il y ait concertation avec les associations et les organisations de la société civile qui campent le rôle de relais des personnes vivant des situations de pauvreté. Une conférence interministérielle est prévue dans les mois à venir. Une seconde rencontre est également à l’agenda entre le BAPN et Maggie De Block. Et la charge pour le réseau de lui présenter une double liste : celle des points noirs à améliorer et celle des bonnes pratiques à exporter et à généraliser. » Quant au Samu social de la ville de Bruxelles, il fera une proposition d’ici quelques mois sur les dispositifs à mettre en œuvre pour répondre à la problématique de la santé.

Se dirige-t-on vers des solutions structurelles ? Il est trop tôt pour le dire, mais la volonté associative semble rencontrer en très grande partie la volonté politique.

« Hiver 2012 » : peut mieux faire !

« Je ne suis opposé
e à aucune initiative ! ». Le relais social de Verviers a son avis sur l’initiative lancée par la RTBF lors du grand froid de cet hiver, qui a permis de « médiatiser la paupérisation grandissante ». Bémol ? « Tout ça manquait de coordination et de concertation avec les acteurs de terrain. Le réseau et le maillage important de la Région wallonne aurait pu s’occuper de la réception des demandes et de la répartition des tâches. Nous y pensons déjà pour l’hiver prochain : passer de l’improvisation à l’organisation ». Le Samu social de Bruxelles-Capitale a par contre salué ce « coup de pouce », véritable béquille pour des personnes précarisées.

Anne Delvenne est défavorable à la mise à disposition de chambres dans les maisons des citoyens. « Les SDF sont un public particulier, souvent déstructuré. Il n’est dès lors pas raisonnable d’envisager cette possibilité à long terme. »

1.  Jean Peeters (Front commun des SDF) :
– adresse : rue du Progrès 225/1 , à 1030 Schaerbeek
– tél. : 0479 686 020
– site : http://frontsdf.be
2. Relais social Verviers
– adresse : Rue des Martyrs 54, à 4800 Verviers
– site : http://www.relais-social-verviers.be
– courriel : relais.social.verviers@skynet.be
– adresse : rue du Petit Rempart 5, à 1000 Bruxelles
– tél.:02 551 12 20
– site : http://www.samusocial.be
4. BAPN :
– adresse : rue du Progrès 333/6, à 1030 Bruxelles
– tél. : 02 265 01 54
– site : http://www.bapn.be
– courriel : info@bapn.be
5. Relais social Charleroi :
– adresse : boulevard Jacques Bertrand 10, à 6000 Charleroi
– tel. : 071/506 731
– site : http://www.relaissocialcharleroi.be
– courriel : relais.social.charleroi@skynet.be

Valentine Van Vyve

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