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Regard critique · Justice sociale

Social Bistrot

Prison Break – Épisode 1

C’est dans l’air depuis un moment: à terme, les prisons de Saint-Gilles, Berkendael et Forest vont fermer leurs portes, laissant le champ libre à de nouvelles affectations. Et ouvrant la voie à un déménagement non sans complications vers Haren pour les détenu.e.s et le personnel pénitentiaire. Pour ses prochains épisodes, la brigade Social Mic Mac vous emmènera sur les traces du projet EXIT(1), destiné à collecter les témoignages de l’ensemble des parties, qui de près ou de loin, sont connectées à ces prisons à «libérer». Premier épisode: le comité de quartier JonctionS.

© Flickrcc Евгений Ищенко

Un soir de crachin et de froid piquant à Saint-Gilles, nous marchons vers la place Antoine Delporte et ses maisons cossues, d’inspiration Art nouveau, qui font face aux portes du «pénitencier», sorte de château fort moyenâgeux dans la ville, pour nous imprégner de l’ambiance. Nous longeons la prison côté droit, vers l’avenue Albert, avec cette sensation d’évoluer dans un espace hors du temps. On repique sur la gauche, à gauche encore, puis sur la droite et nous voilà arrivés à destination: la maison de quartier Marconi qui accueille ce soir une réunion du comité de quartier JonctionS.

Chevilles ouvrières et perspectives

© Olivia Sautreuil

On sonne, la porte s’ouvre et, au bout du couloir, nous voilà happés sur la droite dans une salle aux murs jaune moutarde. Le mot d’ordre du jour: auberge espagnole et résumé des épisodes précédents sous forme de «bilan des premiers six mois avec les membres réguliers, et aussi toute personne qui est curieuse et qui souhaite s’associer à cette démarche, qui se veut inclusive, apolitique dans la mesure du possible, et aussi un lien entre riverains», comme souligné dans l’invitation.

Les chaises sont disposées en rectangle autour de la pièce et encadrent des tables mises bout à bout, au milieu du jeu de quilles, où trônent cubis de vin, boissons sucrées pétillantes, chips et autres grignotages. À vue de nez, une petite vingtaine de personnes arrivent au compte-gouttes. La sonnette ne cesse de retentir, pareille à une sonnerie de téléphone des années 70. Dans l’assistance, il y a du jeune, du moins jeune, du décontracté velours côtelé, du costume, du foulard, du polar, différentes gammes de Pantone et du chauve. Le point commun de la majorité des personnes présentes: ce sont des riverains de l’une des trois prisons.

19 h 15: la séance est ouverte par une dame frêle au carré poivre et sel, la «moine copiste» du comité comme elle se définit, qui prend en charge les comptes rendus et autres documents qui constituent le corpus de ces réunions et leurs décisions collégiales.

«Les comptes rendus d’Anne sont parfaits!», s’exclame un monsieur à lunettes, plâtre à la jambe mais vaillant, qui fait partie du «triumvirat» du collectif.

Anne a même résumé une étude élaborée par le bureau d’études MSA, présentée par l’architecte-urbaniste Benoît Moritz, et qui se concentre sur les aspects liés au patrimoine, à l’urbanisme, à l’architecture et la réaffectation du site dans sa globalité. Comme elle n’est pas douée pour la «modernité technologique», elle ne s’estime pas en mesure de proposer l’envoi du document en version intégrale, car WeTransfer ne lui dit rien.

Troisième membre du triumvirat: Hanna, grands yeux marron cerclés de lunettes rondes, qui consacre beaucoup de temps et d’énergie au comité, qu’elle considère un peu comme son «bébé». Elle prône la démocratie et la transparence dans les discussions. Et souhaiterait voir le groupe grandir, avec un renfort en termes de visibilité, de dynamisme notamment via l’arrimage de JonctionS au train en marche que constitue une plateforme d’associations comme la Ligue des droits humains et le comité Haren, pour soutenir le projet d’installation d’un musée pédagogique de la prison dans les ailes A et B de la prison de Forest, porté entre autres par l’ex-détenu Jean-Marc Mahy.

Sa proposition ne fera pas l’unanimité et ne sera donc pas tranchée ce jour-là.

Les réunions sont mensuelles depuis l’avènement du groupe, il y a sept mois. Leur objectif: unir leurs forces pour peser dans les discussions autour de l’avenir et de la reconversion du site des trois prisons – neuf hectares au total –, et avoir leur mot à dire sur ce qu’il en adviendra. Les réunions s’ancrent dans différentes thématiques, des visites aussi, et des exposés faits par des invités politiques comme Catherine Morenville, Stéphane Roberti ou Alain Mugabo2.

Côté calendrier des départs, de nouvelles informations circulent: la prison de Saint-Gilles restera en activité jusqu’à 2024, la prison de Berkendael deviendra une maison de détention et la prison des hommes de Forest fermera en 2022.

Se pose la question: comment porter l’action sur trois axes aux échéances différentes? Faut-il scinder le comité sur ces trois zones, compartimenter les combats? Non, non, il faut rester dans une dynamique collective, joindre les quartiers concernés et suivre de près la programmation de la transformation du site.

Il est dès lors question de s’emparer de l’idée d’une occupation temporaire sur Forest, souhaitée par la Région. Hors de question que la zone devienne «un chancre, une prison à l’abandon».

Tour de parole

© Olivia Sautreuil

Michèle se présente. Elle habite la rue Verheggen, qui jouxte la prison de Saint-Gilles. Elle a subi les nuisances sonores, celles des prisonniers et des matons via les haut-parleurs. Soucis de voisinage qui expliquent selon elle qu’à l’époque, les maisons étaient moins chères dans le quartier. À présent, vu les départs à venir, elle «a peur des buildings» qui pourraient pousser sur le site. Et les chantiers qui y seraient liés.

Elle prône, comme d’autres membres de l’assistance, une occupation temporaire, avec des activités citoyennes et une participation au processus de décision.

Une dame à foulard qui travaille pour une association à but social située rue de la Glacière, laquelle aurait bien besoin d’espace supplémentaire, s’inscrit dans cette dynamique d’occupation temporaire, pour proposer de potentiellement y «développer des activités et en faire bénéficier le quartier».

Une autre dame – autre projet à l’étroit dans ses locaux –, l’Institut de rythmique Dalcroze, et qui serait bien intéressée par une occupation temporaire, est venue tâter le terrain.

S’ensuit une énumération de projets qui ont défilé au comité de quartier: un traiteur social de Forest, une école de taekwondo, des artistes plasticiens, une asbl de stages pour enfants.

Un monsieur à écharpe verte propose de créer également du développement durable: «Il faut profiter du momentum politique, de la majorité vert-rouge à la commune pour mobiliser les citoyens.»

Avec un charmant accent qui roule, une dame rousse avec une veste dorée à imprimé automnal prend la parole: «Commençons avec ce morceau libre de la prison pour installer les ancrages, faire notre galop d’essai.»

C’est dans cette optique d’occupation que le monsieur à lunettes a pris rendez-vous avec perspectives.brussels pour entre autres comprendre les rouages de la machine et appréhender le cahier des charges qui en découlerait.

L’enjeu, le suspense même, repose sur cette inconnue: la propriétaire du terrain, à savoir la Régie des bâtiments fédérale, va-t-elle vendre à la Région? Quand va-t-elle vendre? Ne va-t-elle pas céder à la tentation du plus offrant?

Un jeune homme exprime son enthousiasme pour une occupation temporaire mais, «attention, il n’y a aucun lien de hiérarchie entre le fédéral et les Régions, il y a donc un risque que le terrain file entre les mains d’un ‘baron du béton’».

Un ange passe. Un frisson parcourt l’assemblée…

Des garde-fous existent. Exemple: le terrain de la prison couvert par un Plan régional d’affectation du sol, seule la Région peut changer cette affectation.

Les réactions fusent, les questions sont nombreuses et touchent également au comité, à sa gouvernance, à ces envies multiples qu’il faut croiser, aux outils à employer pour le faire connaître et grandir.

© Olivia Sautreuil

«Comment dynamiser le mouvement?», se demande Hanna, qui constate que, sur 200 personnes inscrites à la liste de diffusion, seules 20 personnes sont venues à la réunion du jour.

Le groupe Facebook du comité est un groupe privé, faudrait-il le rendre public pour en augmenter la visibilité? Comment s’y prendre?

Selon l’une des personnes présentes, «ce n’est pas NIMBY3 qui nous guide». Mais alors, quelle forme doit prendre le collectif? L’idée de le structurer sous forme d’asbl est elle aussi débattue. Certains sont partisans, d’autres totalement contre.

«C’est comme le couple et le mariage, tu peux le formaliser ou pas», balance l’homme à lunettes malicieusement.

Une chose est claire au terme de la session du jour: les idées et les envies sont présentes, mais le dossier est complexe et les forces vives du comité doivent articuler une proposition commune qui synthétise toutes les envies exprimées pour la reconversion du site des trois prisons, afin de réellement peser dans le débat sur l’avenir du site.

Y parviendront-ils?

Suite au prochain épisode.

 

 

  1. EXIT est un projet porté par «Bruxelles nous appartient», association dont la particularité est de conserver la mémoire sonore de Bruxelles. Dans cette optique, quatre collectes d’enregistrements sont prévues pour les trois prisons concernées, avec pour cibles les riverains, le personnel (gardiens, travailleurs sociaux, service culturel), les détenus et la direction.
  2. Respectivement: première échevine Écolo à Saint-Gilles, ex-bourgmestre Écolo de Forest et échevin à la commune de Forest.
  3. Not In My Backyard: littéralement «pas dans mon arrière-cour», exprime l’attitude fréquente qui consiste à approuver un projet pourvu qu’il se fasse ailleurs, ou à refuser tout projet à proximité de son lieu de résidence.
Marie-Eve Merckx

Marie-Eve Merckx

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