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Errance dans les gares : tous dans un même wagon

« Homeless People in European Stations » est un projet-pilote mené auprès des populations « en errance » au sein de sept gares européennes. Bilan à mi-parcours.

20-01-2012 Alter Échos n° 330

« Homeless People in European Stations », lancé par la Commission européenne en avril 2010 est un projet-pilote mené auprès des populations « en errance » au sein de sept gares européennes. Bilan à mi-chemin.

De Bruxelles à Varsovie. De Madrid à Berlin. L’errance est monnaie courante dans les gares européennes. S’y côtoient des populations variées. Les raisons de leur présence le sont tout autant. Leurs intérêts aussi. Lieux propices au rassemblement des sans-abri, les gares permettent la prise de contact et le travail social tout en veillant à « réduire les nuisances parfois rencontrées », précisait, au mois de novembre dernier, le secrétaire d’Etat aux Affaires sociales Philippe Courard (PS).

L’heure est au bilan. « Hope in Stations » s’est donc penché, pendant plus d’une année, sur la problématique, y associant pouvoirs publics, compagnies ferroviaires, associations de terrain et sans-abri. Tous les wagons allant dans la même direction : améliorer la coexistence des publics (sociaux, caritatif, sécurité, propreté, etc.), d’une part. Améliorer la prise en charge des sans-abri par les services sociaux, d’autre part.

Arrivée à destination ?

Fort d’un budget total de 200 à 250 000 euros, le projet-pilote mis sur pied à la gare Centrale de Bruxelles est salué positivement par les différents acteurs. Patrick Italiano1, chargé de dresser le bilan du projet en Belgique, remarque une « satisfaction générale des associations » présentes sur le terrain. Parmi elles, Infirmiers de rue2. « Nous nous sommes tous sentis rassurés », raconte Emilie Meessen, saluant l’efficacité du réseau mis en place.

La sécurité est également mieux garantie. « Le dialogue entre les agents de sécurité et le personnel de nettoyage avec les sans-abri est favorisé par les formations que les premiers cités ont suivies. Ils sont mieux outillés pour répondre à des situations quotidiennes ainsi que pour distinguer avec nuance les populations auxquelles ils ont affaire », se réjouit Patrick Italiano. « Ils sont nos yeux et nos oreilles dans les gares », poursuit, enthousiaste, Emilie Meessen. Elle regrette toutefois que les formations n’aient pas pu être approfondies.

Prenant le pouls des sans-abri, Patrick Italiano précise qu’il est « difficile de comparer l’avant et l’après puisque le public errant est instable. De plus, les discours varient en fonction des contingents quotidiens », explique-t-il. Le Front commun des SDF3 craint pour sa part un « nettoyage des gares » et se questionne notamment sur l’implication des sans domicile fixe dans le projet. Cela étant souligné, il salue la poursuite de « Hope » au-delà de la date initialement fixée (fin 2011).

La SNCB s’est inscrite dans le projet dès son lancement. Elle y assume les coûts liés à sa mise en œuvre : les formations des agents ainsi que le salaire du référent social (voir infra), démontrant ainsi « sa volonté de travailler sur la prévention », plaide Silvia Bochkoltz4, choisie pour occuper ce poste. « L’entreprise de transport en commun a donc, par là, assumé son rôle de service public. Sur le terrain toutefois, l’implication n’est pas homogène », déplore à demi-mot Patrick Italiano.

Le référent social comme locomotive

La pièce maîtresse de ce projet est le référent social. Véritable « valeur ajoutée », précise Patrick Italiano, ce référent est lui-même un travailleur social. « Le côté relationnel a été privilégié », insiste le chercheur – une approche d’ailleurs saluée lors de l’Assemblée générale qui s’est tenue à Paris fin décembre 2011. Le référent assume dès lors un travail de terrain et sert de relais entre ceux qui sont confrontés au sans-abrisme. « Il a fallu du temps pour que tous comprennent le rôle que j’occupe », tempère Silvia Bochkoltz. Elle campe, seule, ce rôle de première ligne depuis novembre 2010. Installée dans un local de la Gare Centrale pour une durée de deux ans, elle a dû jongler avec les interrogations, les méfiances, les attentes et les besoins de chacun pour, finalement, trouver sa place.

Après plusieurs mois, elle a permis « de faire se rencontrer, se respecter, se comprendre et, au final, mieux collaborer les personnes qui, avant son arrivée, avaient chacune leur logique », se réjouit Philippe Courard. Le chercheur liégeois dresse le même bilan puisque la présence du référent permettrait de « casser les préjugés », mais aussi d’« informer les personnes concernées et compétentes », puisqu’il oriente les sans-abri vers les structures et associations existantes, leur garantissant par là même une meilleure « prise en charge ». « Cela a aidé à mieux coordonner le travail social, à assurer la sécurité dans le respect des personnes et à réduire les nuisances dont se plaignent parfois commerçants et voyageurs », résume le secrétaire d’État socialiste.

Silvia Bochkoltz considère que le chemin parcouru est positif « surtout au regard du travail, de la réflexion et de l’implication de tous ». Pourtant, elle estime que beaucoup reste à faire. « La priorité serait de garantir une meilleure gestion des gares bruxelloises », estime-t-elle. Et de jeter des pistes de développement du projet, dans le but de pallier les manques remarqués sur le terrain (sanitaires, médiation, formation).

Projet-pilote en voie de modélisation ?

Si certains évoquent l’élargissement du projet et sa reproduction dans certaines gares de Wallonie et de Flandre, il existe toutefois une pierre d’achoppement, et non des moindres puisqu’elle a trait à la conception même de la gestion de la gare comme lieu public, indissociable du reste de la ville. « Il existe une tension entre, d’un côté, la perception de la gare comme lieu de passage et de ressources des SDF et, d’autre part, celle d’un lieu favorisant la consommation et la promotion immobilière », explique Patrick Italiano. Dans le premier cas, « on tient compte des besoins spécifiques et individuels des personnes. C’est l’approche des travailleurs de rue animés par la philosophie du respect de la dignité avant toute autre chose. » Aux antipodes du premier cas, le second fait primer la rentabilité.

La prise en charge des gens en errance, « ce n’est pas notre métier », se justifie la direction de la SNCB. « Bien qu’elle ait raison », admet le chercheur liégeois soulignant qu’il ne faudrait pas créer un « appel d’air vers les gares », cette perception « renvoie à la représentation plus générale d’un espace public favorable à la consommation et dans lequel le SDF est incommodant. »

« Des difficultés quotidiennes et des ambiguïtés subsistent », ponctue Patrick Italiano. Malgré elles, à la lumière des nombreux témoignages, le projet, comme son nom l’indique, maintient l’espoir pour les sans-abri dans les stations ferroviaires. Il permet d’ordonner un nœud d’acteurs souvent décriés pour leur manque d’organisation. Le champ des possibles est large, et les personnes et institutions investies dans « Hope in Stations » ne demandent qu’à poursuivre le développement d’un projet auquel ils croient.

1. Centre d’Étude de l’Opinion de l’Université de Liège (ULg) :
– adresse : bd du Rectorat, 7 à 4000 Liège
– tél. : 04 366 31 51
– courriel : p.italiano@ulg.ac.be
– site : http://www.cleo-ulg.be
2. Infirmiers de rue :
– adresse : rue de la Caserne,80/4 à 1000 Bruxelles
– tél. : 02 265 33 00
– courriel : infos@infirmiersderue.be
3. Front commun des SDF :
– adresse : rue du Progrès, 225/1 à 1030 Schaerbeek
– site : [url=http://www.frontsdf.be]www.frontsdf.be[/url]
4. Silvia Bochkoltz :
– adresse : rue Putterie, 21 à 1000 Bruxelles
– tél. : 0474 45 31 56
– courriel : silvia.bochkoltzjacobs@bholding.be

Van Lil Philippe

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