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Édito
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Justice is coming (ou pas)

Alter Échos n° 473 24 avril 2019 Cédric Vallet

L’histoire commence dans un royaume pluvieux et divisé. Des forces hostiles et séparatistes venues du nord, réunies sous la bannière d’un lion de sable à la langue flamboyante, bousculaient l’unité du pays. Des clans rouges, verts, bleus et jaunes s’affrontaient dans d’interminables joutes verbales. Dans la grande capitale cosmopolite et désargentée trônait un immense palais déconfit. Le palais où l’on proclamait la justice.

Celui-ci s’écroulait. Ses murs s’effritaient. Ses échafaudages tremblaient sous le regard ahuri d’une foule aux abois. Dans ses caves profondes, on ne trouvait pas de dragon, mais d’affreux champignons toxiques qui rongeaient toutes les archives judiciaires et la mémoire du pays. Allaient-ils ronger toute la ville ?

Non, vous ne lisez pas ici un « spoiler » du prochain épisode de Game of Thrones, mais bien le récit, à peine romancé, de la justice belge. Le constat est désormais bien connu : manque de personnel, bâtiments vétustes, surpopulation carcérale, attente interminable des justiciables.

Dernier épisode en date : l’Ordre des barreaux francophones et germanophone (avocats.be) compte attaquer, au mois de mai, l’État fédéral devant le tribunal francophone de Bruxelles. Il reproche au gouvernement de ne pas respecter le cadre légal du personnel de justice. Selon Jean-Pierre Buyle, président d’avocats.be, le cadre n’est rempli qu’à 83 %. Dans certaines contrées, comme en province de Luxembourg, la moitié du personnel prévu par la loi manque à l’appel.

Un manque de moyens qui menace l’indépendance des magistrats. Koen Geens, le ministre de la Justice, reconnaît, lui, que ce cadre n’est pas rempli, mais parle plutôt de 90 %, tout en contestant les modalités légales du calcul des besoins en magistrats.

Le ministre a d’ailleurs eu une illumination. La justice manque de moyens, dit-il. Quelle surprise ! Il estime qu’il faudrait investir 740 millions d’euros pour remettre le navire à flot. Il aura bien fallu cinq ans pour que Koen Geens aboutisse à cette conclusion fort pertinente. Chi va piano, etc.

Koen Geens défend d’ailleurs son bilan. Les budgets ont augmenté ces dernières années, affirme-t-il. Et c’est exact. En 2018, le budget de la justice était de 1 milliard et 805 millions d’euros contre 1 milliard et 704 millions en 2015. Mais cette augmentation tardive ne parvient toujours pas à compenser les baisses drastiques des années précédentes (en 2014, le budget était de 1,925 milliard), lorsqu’il fallait procéder à des coupes aveugles, à la sulfateuse – des coupes dont les impacts se font toujours bien sentir.

La justice, c’est l’un des centres névralgiques de nos démocraties. Le cœur de l’État de droit. Des magistrats, des avocats, des associations le scandent depuis le mois de mars. Ils ont lancé la grande opération « 66 jours pour sauver la justice » et souhaitent que cette institution soit au cœur de la campagne électorale. Campagne oblige, la plupart des partis promettent des millions. « Des promesses similaires avaient été faites lors de la dernière campagne, rappelle, dans Le Soir, Jean-Pierre Buyle. Elles n’avaient pas été suivies d’effet. »

Peut-être nous faudra-t-il souhaiter au palais de justice le même destin que Notre-Dame de Paris. Un bon vieil incendie et les centaines de millions qui affluent. Pour le bâtiment, le personnel et, au final, pour les justiciables. À moins que les forces centrifuges, réunies derrière le lion de sable, ne souhaitent pas vraiment financer ce patrimoine commun qu’est la justice dans un État de droit.

A propos de l'auteur(e)

Cédric Vallet

Cédric nous vient tout droit du Sud… de la France, de Montpellier précisément. D’ailleurs, s’il ne devait pas travailler, il passerait son temps à jouer à la pétanque. Avec son collègue Julien Winkel, il forme le « pôle excellence » de la rédaction d’Alter Échos. Ce qui explique que son héros, c’est ledit Julien Winkel, dans ses grands jours. Doté d’un sens de l’humour bien aiguisé dont il fait souvent montre dans ses papiers, Cédric nous définit le social comme un bolo au Verschueren ; « ça n’existe plus mais c’était « social ». Il pratique le journalisme pour contredire tout le monde, tout le temps, à commencer par lui-même. cedric [dot] vallet [at] alter [dot] be

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