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L'actualité sociale avec le décodeur
© Tiffanie Vande Ghinste

Dans certains quartiers bruxellois, habiter la ville peut entrer en conflit avec le développement d’activités festives ou touristiques. Les bruits que génèrent ces événements sont l’objet de tensions sociales qui se cristallisent souvent la nuit.

« Il est vraiment, il est vraiment phé-no-mé-na-la-la-la-la… », crache en boucle la puissante sono d’un manège. De chez lui, Valentin entend ce jingle jusqu’à 1 h du matin, deux mois par an. « Avec l’amplification, il m’a fallu des années pour arriver à dormir pendant l’été. Mais c’est la Foire du Midi, c’est une tradition qui fait vivre des tas de gens », sourit-il. Malgré le brouhaha des cris et des attractions, le bruit de la Foire ne parvient pas à couvrir pourtant ni les crissements de trains sur les rails à hauteur de la gare, ni le flux ininterrompu des voitures sur la Petite Ceinture.

Plus loin, rue Haute, une file de fêtards se constitue pour entrer dans une célèbre boîte de nuit. Lucie, elle, remonte les petites rues jusqu’à la place Poelaert. « J’habite ici », explique-t-elle en désignant une maison en contrebas du palais de justice. « Il y a de plus en plus d’événements organisés sur la place : souvent, des basses qui font trembler le sol et vibrer les fenêtres. Impossible de dormir, mais aussi de travailler ou de regarder un film. Le pire, c’est qu’on n’est quasiment jamais prévenu. »

Selon l’Atelier de recherche et d’action urbaines (ARAU), la population est trop peu consciente de l’importance d’un sommeil de qualité pour la santé. Pourtant, l’Organisation mondiale de la santé le souligne : le bruit cause privations du sommeil, stress, maladies cardiovasculaires, et peut entraîner de graves pathologies… Selon Bruxelles Environnement, deux tiers des Bruxellois sont soumis quotidiennement à plus de 55 décibels, soit un seuil de gêne sérieuse.

Les autorités semblent commencer à prendre la mesure de ce problème de santé publique. En février dernier, la Région adoptait le plan quiet.brussels qui a pour objectifs de « réduire les effets du bruit sur la santé, permettre à chacun d’avoir accès au calme », tout en maintenant « l’attractivité de la ville ». Mais on reste loin du compte. « À Bruxelles, il n’existe pas d’études ni de données sur la ville la nuit », s’étonne Nicolas Hemeleers de 24hBrussels, une asbl qui cherche à établir une vision transversale de la vie nocturne.

Une question qui s’impose

« Jusqu’à il y a peu, à Inter-Environnement Bruxelles (IEB), on préférait ne pas trop se mêler de ce problème », renchérit Isabelle Marchal, d’IEB. « Parce que c’est un sujet complexe, qu’on est tout de suite catalogué comme “anti-fête”, et que l’angle juridique et répressif s’avère surtout défavorable aux petits acteurs socioculturels qui n’ont pas les moyens de payer des amendes… » Mais peu à peu, la question s’est imposée à la demande de comités d’habitants.

« Le combat contre la pollution sonore vaut celui contre la pollution de l’air », soutient Mie Demin, habitante et propriétaire, depuis les années 1980, d’un appartement proche de la place de la Monnaie. Elle raconte comment son quartier lui est devenu quasi insupportable ces dernières années. « La capacité humaine de s’adapter a des limites. Or, la tendance actuelle est de nous submerger dans un nuage de musique amplifiée. L’absence de répit et l’accumulation des bruits font qu’à un moment, on ne peut plus s’habituer. »

« À Bruxelles, il n’existe pas d’études ni de données sur la ville la nuit », Nicolas Hemeleers de 24hBrussels

En théorie, les bruits « de nature à troubler la tranquillité ou la santé » sont interdits entre 22 h et 7 heures. En pratique, les exceptions sont légion. « Le festif ou la promotion touristique ne sont qu’un aspect du problème », insiste Nicolas Hemeleers. C’est un aspect toutefois particulièrement conflictuel, en raison notamment de l’attitude de pouvoirs publics déclarant tendre vers une coexistence harmonieuse des fonctions urbaines, mais ne pouvant s’empêcher de soutenir l’offre de divertissement nocturne pour renforcer l’attractivité de leur territoire.

Place à la fête

« L’exemple des boulevards centraux est criant. Si le piétonnier a réduit la pollution automobile, en la reportant sur des voiries plus exiguës tout autant habitées, le festif et l’événementiel ont pris sa place, amenant d’autres nuisances pas plus supportables, estime Mie Demin. L’espace touristique s’étend. Les terrasses s’agrandissent. Dans le Pentagone, les festivals et la musique amplifiée sont partout, même dans les parcs… L’espace de vie des habitants se réduit de plus en plus, loin de la “ville apaisée” que les autorités nous ont annoncée. »

Le phénomène s’étend également au logement : de nombreux appartements sont mis sur le marché de la location de court terme, via des sites spécialisés tel Airbnb, s’adressant à une population qui ne s’implique pas dans le quartier, voire n’y passe que quelques jours festifs.

Patrice vient de casser son bail avant terme et s’apprête à déménager : « Je n’en peux plus physiquement et moralement de subir toutes ces nuisances au quotidien. Mes proches m’ont fait remarquer que j’avais un réel traumatisme face au bruit. Maintenant, le moindre bruit me stresse plus que la normale. Et quand en plus des policiers à qui l’on demande pourquoi ils n’appliquent pas la loi vous répondent que si on n’aime pas le bruit il ne faut pas habiter en ville, vous comprendrez que la coupe est pleine… » Selon Bruxelles Environnement, le bruit est d’ailleurs la première cause de déménagement hors de la région. Encore faut-il en avoir les moyens, et ne pas avoir acheté un logement dans un quartier calme devenu par la suite lieu de fête, à l’image de la place Saint-Géry dans le centre de la capitale.

Alors que faire ? Le nouveau gouvernement régional, tout comme certaines communes (Ixelles, Saint-Gilles…), prévoit de créer un système de médiation de la vie nocturne, voire de nommer un « référent nuit » (Bruxelles-Ville). Mais les dispositifs de médiation sont souvent perçus comme trop favorables aux acteurs économiques… Isabelle Marchal, d’IEB, prend l’exemple d’un « café populaire du quartier du Châtelain, qui a dû arrêter ses concerts hebdomadaires de jazz, alors qu’à deux pas de là, des nuisances sonores quotidiennes prolifèrent dans des cafés “chics”. »

D’aucuns pensent qu’il faudrait remettre en question la concentration des lieux de musique amplifiée dans des zones habitées. « Il existe des quartiers monofonctionnels, de bureaux, par exemple, qui sont vides le soir. On pourrait imaginer qu’ils soient mis à contribution pour délester des quartiers où la fonction festive est devenue trop importante », poursuit Nicolas Hemeleers. Et de citer l’exemple d’une impasse du centre-ville où se trouve un bar à l’activité nocturne, bruyante, qui répond manifestement à une demande touristique. Or, juste en face, se termine la rénovation de nouveaux logements dont les fenêtres donnent sur le bar… « Le conflit, qui ne va pas manquer de se poser, n’a manifestement pas été anticipé lors de la délivrance du permis ! »

Le plan quiet.brussels annonce quant à lui l’aménagement de « zones de confort ». Pour Mie Demin, c’est prendre le problème à l’envers : « On n’aspire pas à des sanctuaires ni au silence, mais à un environnement acoustique humain ! »

 

Gwenael Brees

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