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Devenir « centre d’expression et de créativité » (CEC), un graal pour certaines associations

L’appellation « Centre d’expression et de créativité » (CEC) ouvre la voie à des subventions pour les structures qui sont jugées d’utilité sociale. Mais pour espérer devenir CEC, les asbl doivent se doter de patience et de détermination.

© Ecole du cirque volant

L’appellation « centre d’expression et de créativité » (CEC) ouvre la voie à des subventions pour les structures qui sont jugées d’utilité sociale. Mais pour espérer devenir CEC, les asbl doivent se doter de patience et de détermination.

Sandrine Streef n’a pas un métier comme les autres, loin de là. Cette Belge née en 1977 à Uccle apprend aux enfants comme aux plus grands à voler. Elle-même s’élève depuis des années – et sans une once d’appréhension – à plusieurs mètres du sol, le sourire toujours aux lèvres, tous les jours, tout le temps, quelles que soient l’heure, la météo dehors ou l’humeur du moment. Et ce alors même qu’elle a passé tout le week-end à remplir sa « demande de reconnaissance », en vue de décrocher, ce qui, à ses yeux, a tout d’un graal : l’appellation « centre d’expression et de créativité » pour l’école du cirque volant « Éc.Ci.Vol. » qu’elle a ouverte en 2017 à Laeken, à quelques encablures seulement de l’Atomium bruxellois.

Dans son école, Sandrine Streef accueille volontiers tous ceux qui veulent quitter quelques instants le plancher des vaches et s’essayer aux arts circassiens. Sa spécialité à elle, c’est le tissu aérien. Il faut la voir, suspendue près du plafond, enveloppée dans deux épais pans de coton blanc qui tombent de haut en bas, tel un interminable rideau. L’artiste grimpe, roule, s’entortille, se désentortille, elle ose un triple salto, remonte à nouveau, toujours plus haut, avant de se lancer dans une autre chute endiablée, parfaitement maîtrisée.

Sandrine Streef n’en démord pas : si « Éc.Ci.Vol. » était reconnue CEC, Natacha Blandine (c’est son nom de scène) pourrait révéler encore plus de passions, plus facilement et dans de meilleures conditions.

Installés autour de l’imposant matelas bleu qui assure la sécurité de l’artiste, une douzaine d’enfants restent bouche bée. Ils n’ont jamais vu un tel spectacle auparavant. Quand la musique s’arrête et que Sandrine Streef repose le pied à terre, à peine essoufflée (l’exercice demande pourtant une capacité physique hors norme), le jeune public applaudit à tout rompre, des étoiles plein les yeux. « Moi aussi, je veux essayer ! », s’exclame aussitôt une petite fille. Ni une ni deux, Sandrine Streef s’emploie à lui enseigner les bases de la « montée russe » – la plus facile, pour commencer. Peut-être qu’une passion est née.

Développer la sensibilité

Mais Sandrine Streef n’en démord pas : si « Éc.Ci.Vol. » était reconnue CEC, Natacha Blandine (c’est son nom de scène) pourrait révéler encore plus de passions, plus facilement et dans de meilleures conditions. Car, en Belgique, une association sans but lucratif qui porte l’étiquette de CEC bénéficie de subsides, dont le montant diffère selon que l’on est un CEC 1, 2, 3 ou 4. Un « CEC 1 » peut prétendre à une aide de 5.000 euros par an, tandis que, pour un « CEC 4 », elle grimpe jusqu’à 30.000 euros.

Mais avant, il faut remplir un certain nombre de critères, détaillés dans un décret datant d’avril 2009. Ainsi, une asbl qui veut être reconnue CEC doit notamment, en plus de proposer des activités régulières, présenter un « objet social ». La définition de ce terme est assez floue, mais le texte indique quand même qu’un CEC doit avoir « pour mission de stimuler la créativité par l’organisation d’ateliers et/ou de projets socioartistiques », en gardant en ligne de mire deux objectifs centraux : le « développement individuel et collectif » (par exemple en misant sur l’acquisition de savoir-faire, sur la « transmission de langages artistiques » ou en développant « la sensibilité et l’imaginaire » des participants) et « le développement d’une expression citoyenne » (par exemple en intégrant des thématiques abordant des enjeux de société). Ensuite, pour chaque niveau de CEC, un certain nombre d’heures d’atelier (de chant, théâtre, peinture, sport, etc.), avec un nombre de participants minimum, est réclamé.

« Être un CEC, c’est participer à la rupture de l’isolement » Catherine Lévêque, Baraka.

Nathalie Van Liefferinge, attachée au sein du Service de la créativité et des pratiques artistiques du ministère de la Culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles, souligne que les CEC sont « des opérateurs qui travaillent avec certains publics spécifiques, notamment un public défavorisé ». Sandrine Streef, qui espère le label de « CEC 2 », propose à un public multiculturel, plusieurs fois par an, des stages d’initiation au cirque, d’une durée d’une semaine. Le matin, les parents y déposent leur progéniture. La journée est rythmée par des ateliers de tissu aérien, de trapèze, de cerceau, par des jeux, du trampoline, un brin de relaxation, un déjeuner et une pause goûter.

Se dépasser

En 2019, 130 CEC étaient reconnus en Belgique. Au sein du CEC « Baraka » à Liège, Catherine Lévêque est responsable des « ateliers vidéo ». Avec une dizaine de jeunes qui apprennent le français, elle a réalisé le film Taman, documentaire de neuf minutes qui traite de la migration. « Pour s’exprimer face caméra, il faut y aller, il faut oser ! », sourit l’animatrice, qui en est certaine : « Ce projet a donné à ces jeunes beaucoup de confiance en eux. » Elle estime aussi qu’être un CEC, c’est participer à la « rupture de l’isolement ». « Et cela, c’est très précieux », témoigne-t-elle.

« L’appellation CEC vient renforcer nos convictions », considère pour sa part Caroline Detroux, au sein de l’asbl Cirqu’Conflex, qui poursuit : « En pratique, bien sûr, les subsides nous aident. Mais l’essentiel est ailleurs : être un CEC [de niveau 3, pour Cirqu’Conflex, NDLR] permet de mettre plus en avant nos activités et de développer, en misant sur la pédagogie active, la créativité de tous ceux qui viennent nous trouver. » Son créneau, c’est le « cirque social », qui existe depuis 1980 et permet de mettre au service des populations en difficulté les techniques du cirque. Car cet art permet, cela ne fait aucun doute, de se dépasser. De même, jongler ou inventer des numéros d’acrobatie en groupe favorisent la coopération et l’entraide, tandis que présenter un spectacle permet de partager les progrès accomplis.

À Laeken, Sandrine Streef, qui croit aussi dur comme fer aux bienfaits des arts du cirque, ouvre chaque jour, anxieuse, sa boîte aux lettres en espérant y découvrir le précieux agrément. La réponse aurait dû arriver fin 2019, mais Sandrine Streef attend toujours. « La ministre Bénédicte Linard n’a pas encore remis sa décision, elle vient d’entrer en fonction, il lui faut encore prendre ses marques », explique l’attachée Nathalie Van Liefferinge. En attendant, les enfants inscrits à l’école du cirque volant de Laeken prennent, eux, leurs marques dans les airs, avant de devenir, peut-être, les funambules ou les trapézistes de demain.

Céline Schoen

Céline Schoen

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