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Logement
© Fanny Monier

Des personnes fragiles dans un bâtiment fragile ?

Alter Échos n° 480 30 janvier 2020 Julien Winkel

L’occupation précaire ou temporaire de logements sociaux peut-elle constituer une solution à la pénurie de logements en « Housing First » ? À Bruxelles, des projets existent, sous différentes modalités. Et la Société du logement de la Région de Bruxelles-Capitale est en passe de se pencher sur le sujet…

« T’as vu ça ? C’est vraiment un bel ensemble architectural. » Alors qu’il s’approche de la cité Vandeuren, située juste en bas du cimetière d’Ixelles, Vincent Leroy ne peut s’empêcher un petit commentaire. Massifs, réguliers, dotés d’une foule de fenêtres en tous genres, ces blocs de logements sociaux datant de l’entre-deux-guerres ont effectivement de la gueule. Certains plus que d’autres d’ailleurs, puisqu’une partie du bâti vient d’être rénovée alors qu’une autre attend encore son tour. C’est dans celle-ci que Communa, l’asbl pour laquelle travaille Vincent – dont l’objectif est notamment de « réhabiliter des espaces inutilisés afin de le mettre à la disposition de projets citoyens » – a mis une série de logements sociaux vides – parce qu’en attente de rénovation – à la disposition de projets de Housing First (Lire « Housing First : vers la fin du sans-abrisme ? », AÉ 423, mai 2016). Après un petit rafraîchissement, ceux-ci accueillent des ex-SDF suivis par des opérateurs de Housing First comme Diogènes, le Samusocial ou encore Infirmiers de rue. Un hébergement qui n’a qu’un temps puisqu’on parle ici d’occupation temporaire (Lire « Bâtiments vides : la compétition pour l’occupation », AÉ 475, juillet 2019). À partir de septembre 2021, lorsque les rénovations des logements sociaux débuteront, les occupants devront s’en aller. « Le but du Housing First est de faire du logement pérenne, explique Aude Gijssels, coordinatrice du projet Housing First au Samusocial. Cette solution n’est donc pas idéale. Elle génère aussi de l’insécurité pour les personnes, déjà fragiles, qui occupent ces logements parce qu’elles savent qu’elles vont devoir partir. Et cela nous contraint à devoir chercher des solutions de rechange. Mais étant donné le contexte de pénurie de logements et la difficulté de trouver des habitations pour accueillir des gens en Housing First, pourquoi ne pas exploiter ce vide locatif ? »

Si ce projet vient donc souligner la difficulté que les opérateurs de Housing First ont à trouver des logements disponibles, il illustre aussi un phénomène peu connu : à Bruxelles, le Housing First se pratique aussi en logement social, parfois via une occupation précaire. Un mécanisme qui pourrait prendre de l’ampleur dans les années qui viennent puisque la Société du logement de la Région de Bruxelles-Capitale (SLRB) s’y intéresse de près et que le gouvernement bruxellois a prévu, dans sa déclaration de politique régionale, de favoriser « les initiatives d’occupation temporaire à caractère social »

Une cohabitation parfois compliquée

C’est à BinHôme, une société immobilière de service public (SISP), qu’appartiennent les logements sociaux mis à disposition par Communa. Le « montage » du projet est simple : BinHôme est lié par une convention d’occupation précaire à Communa. Qui elle-même est liée via… une convention d’occupation temporaire aux opérateurs de Housing First. Dans cette tripartite, le rôle de Communa, outre la mise aux normes des appartements et le fait d’endosser les interventions techniques, est de jouer le rôle de pivot, de « favoriser les synergies entre les projets », d’après Vincent Leroy. Antoine Dutrieu, chargé de projet pour Communa, précise le propos. « Nous essayons de privilégier une mixité d’usage, de créer une forme de communauté. Les habitants à Vandeuren ont aussi accès à un frigo solidaire, un café solidaire. »

Assis dans son bureau, Kristian Deman, attaché de direction chez BinHôme, parle sans surprise de « win-win ». « Cela nous permet de faire occuper une partie de nos logements vides, tout en remplissant une mission sociale, qui est de lutter contre le sans-abrisme », explique-t-il. Quand on parle de partie, il s’agit d’une toute petite partie. Alors qu’il déambule entre les îlots de la cité Vandeuren, Vincent Leroy détaille la façon dont les logements en Housing First sont répartis en leur sein. « Il s’agit vraiment d’un ensemble très grand dont une bonne partie est très dégradée. Du coup, les logements en Housing First sont très dispersés. » Quatre opérateurs de Housing First – Samusocial, Smes-b, Diogènes et Infirmiers de rue – ont chacun bénéficié de deux logements. Pour certains, la sauce a plutôt bien pris. Mais pour d’autres, les choses se moins moins bien passées. Une partie des logements de la cité Vandeuren est occupée par des squatteurs. Et la cohabitation entre ceux-ci et certaines des personnes en Housing First ne s’est pas toujours bien déroulée. « Un des logements dont nous disposons via la convention est dans une zone où il y a encore des locataires sociaux, il est entouré, cela fonctionne bien, explique Aude Gijssels. Mais dans un autre, il n’y avait personne à part des squatteurs et c’était assez compliqué. Nous avons stoppé la convention pour ce logement-là. On ne peut pas mettre des personnes fragiles dans des bâtiments fragiles. » Un constat que Smes-b a aussi effectué : l’opérateur a « rendu » les deux logements dont il bénéficiait dans la cité Vandeuren pour les mêmes raisons.

« Nous partons du principe que les acteurs du logement doivent aussi participer à la lutte contre le sans-abrisme. » Anne Timmermans, Foyer schaerbeekois.

Du côté de Communa, tout en insistant sur la nécessité de faire du logement à Bruxelles, on admet que le fait de faire cohabiter les deux types de publics est parfois compliqué. « Nous sommes conscients de certaines faiblesses du processus. Nous proposons des sparadraps aux gens dans un contexte de pénurie de logements », explique Antoine Durieu en évoquant l’occupation temporaire de façon plus large.

Une autre manière de faire

Les projets mêlant Housing First, occupation précaire et logements sociaux ne se limitent pas à cette tripartite. Parfois, il s’agit simplement d’un duo impliquant une SISP et un opérateur de Housing First. À Schaerbeek, le Foyer schaerbeekois a ainsi développé une collaboration depuis plusieurs années avec Smes-b. Les prémisses sont à peu près les mêmes que pour le projet BinHôme-Communa. Un manque de logements pour le Housing First. Des logements sociaux en attente de rénovation. Et une relation « win-win » entre la SISP et les opérateurs de Housing First. Sauf que, dans le cas présent, les logements se trouvent tous dans des ensembles comptant encore des locataires sociaux. Et qu’ici, le Smes-b loue directement le logement social au Foyer schaerbeekois via une convention d’occupation précaire avant de le sous-louer à une personne. Dans un premier temps du moins… « Après 18 mois d’occupation temporaire, si tout se passe bien, la personne devient ensuite locataire sociale comme n’importe quel occupant d’un logement social », explique Séverine Galoppin, assistante sociale chargée du projet Housing First au Foyer schaerbeekois.

Depuis la mise en place du projet en 2013, 11 logements ont été concernés par cette démarche. Attention : une fois la personne passée au statut de locataire social, sa place en Housing First n’est pas libérée. Elle lui reste en quelque sorte « attachée ». « Nous ne faisons pas entrer 11 personnes en Housing First tous les 18 mois », précise Anne Timmermans, directrice technique du Foyer schaerbeekois. Une situation qui a poussé le foyer à prévoir deux nouveaux logements « Housing First » pour 2020, histoire de créer de nouvelles places.

« Il n’y a pas encore de position officielle de la SLRB, mais nous allons étudier la question lors d’une conférence en avril » Cécile Coddens, SLRB.

Cette solution a le mérite d’offrir un parcours plus sécurisé et plus « normal » à la personne en Housing First. « Notre objectif est que la personne soit vraiment traitée le plus possible comme un locataire ‘normal’ », explique Séverine Galoppin. Elle pose aussi certaines questions. D’une certaine manière, elle permet aux personnes en Housing First de « couper » les files souvent très longues pour l’accès à un logement social. Un enjeu dont le Foyer schaerbeekois semble bien conscient. « Ce sont les seules dérogations que nous effectuons, assume Anne Timmermans. Nous partons du principe que les acteurs du logement doivent aussi participer à la lutte contre le sans-abrisme. »

Un point de vue que l’on retrouve aussi du côté de Smes-b où Muriel Allart, coordinatrice du projet Housing First, souligne qu’il existe en filigrane « cette idée que quelqu’un sans logement peut être prioritaire par rapport à quelqu’un qui est mal logé ». « Et puis il s’agit de logements pour une personne, ce qui ne constitue pas vraiment le type de logements pour lesquels les gens se bousculent au portillon, ajoute Anne Timmermans. C’est plutôt pour les logements familiaux que la liste est longue. »

Des quotas ?

Cette philosophie, on la retrouve également du côté de la SLRB. Si d’après certaines SISP, la Société du logement de la Région de Bruxelles-Capitale a parfois tiré une drôle de tête lorsqu’on lui parlait de Housing First ou d’occupation précaire en logements sociaux, il semble qu’aujourd’hui les lignes soient en train de bouger. Même si le débat existerait toujours en interne. « Il n’y a pas encore de position officielle de la SLRB, mais nous allons étudier la question lors d’une conférence en avril », explique Cécile Coddens, qui suit le dossier à la SLRB. Avant d’ajouter, tout de même, « qu’il s’agit d’une solution qui se défend. À Bruxelles, 2.000 personnes sont à la rue. Il s’agit d’une urgence ».

Du côté des opérateurs de Housing First, on se prend d’ailleurs à rêver. « Nous sommes demandeurs de quotas de logements Housing First, de l’ordre de 10 %, au sein du patrimoine immobilier. Cela résoudrait bien des problèmes », soupire Aude Gijssels.

En savoir plus

« Propriétaires cherchent squatteurs », Focales, juillet 2018, Léo Potier.

A propos de l'auteur(e)

Julien Winkel

Dans ses rêves d’enfance, Julien se voyait astronaute. À tel point qu’il imaginait qu’une fusée l’attendrait à la sortie de l’école pour l’emporter dans les étoiles, loin de ce monde de brutes. Lorsqu’on l’interroge sur ses héros, Julien affiche une belle cohérence puisqu’il cite Ian Solo et Marty Mac Fly. Pourtant, quelques années plus tard, c’est avec un diplôme de journaliste et un master européen en étude du spectacle vivant qu’il se retrouve. En tandem avec Cédric Vallet, Julien forme ainsi le pôle excellence de la rédaction. Il entretient en parallèle une passion extrême pour la musique : « surtout la musique noire américaine des 50’/60’s/70’s : soul, blues, funk. Il y a tellement d’émotion, de beauté, de drames, de rêves de rédemption et de vie dans cette musique qu’elle permet de ne pas finir racorni par les aléas de la vie et de ne pas totalement désespérer de l’espèce humaine. » Une envolée lyrique digne de la plume qu’il manie au service d’une « information jugée plus importante que jamais bien que vraiment galvaudée en de trop nombreuses occasions ». julien [dot] winkel [at] alter [dot] be

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