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L'invité du jeudredi

« Coucou Charles, tu vas bien ? » Détournement d’images & social-décalage

18 janvier 2018 Marie-Ève Merckx

Monsieur X, notre invité mystère, est ce que l’on peut appeler un citoyen lambda. Membre créatif de la société belge, il possède un don singulier : celui d’officier dans la caricature, avec un succès public certain, sur les réseaux sociaux. Via une page Facebook sobrement intitulée « Coucou Charles », il s’adresse de manière décalée et drôlement informelle à notre Premier Ministre… mais aussi à d’autres personnalités en vue du monde politique belge. Car sur cette page, Monsieur X s’amuse à égratigner leur image, au sens strict & au sens symbolique du terme, par le biais de visuels et autres vidéos teintées d’un humour décapant. Ce qui, de toute évidence, amuse de nombreuses personnes. Sauf sans doute les principaux intéressés. Entretien sous forme d’abécédaire avec cet humaniste désabusé.

Alter Échos : Suis-tu l’Actualité de près ?

Je pense que je suis l’actualité tout simplement parce que pour moi, l’actualité c’est une pâte à modeler. Et que sans elle, Coucou Charles ne serait pas.

AÉ: Avec Coucou Charles, tu essaies aussi d’épingler la Bêtise de certaines des politiques menées par des éléments du gouvernement belge.

Oui je considère la bêtise comme une source d’inspiration infinie. Je me comporte comme un gamin,  à l’image de ces politiciens, donc on ne va nulle part et je trouve ça très triste.

AÉ: Pourquoi Coucou Charles ? D’où c’est venu ?

Parce que à la base, c’est une manière d’interpeller Charles Michel. Dans le Tumblr que j’avais créé, qui était le premier réceptacle de Coucou Charles, j’avais mis « Coucou Charles tu vas bien ? » C’était une manière de s’adresser à lui et à son gouvernement.

AÉ: Dans ton travail, tu utilises le Détournement.

Oui, mon travail est issu de la culture du détournement, la culture du mème*.  Un mème réussi, c’est quand on n’a plus le contrôle dessus.

* Qu’est-ce qu’un mème ? Des gens s’approprient une image forte ou un extrait de vidéo sur Internet et le déclinent dans plein de situations différentes pour accentuer son absurdité ou sa bêtise.

“Mes premiers mèmes étaient plutôt inspirés de Batman, du cinéma en général. Ensuite je me suis dit « Tiens, pourquoi ne pas en faire sur la politique belge puisque ça n’existe pas beaucoup ? »

AÉ: Ton travail est-il une forme d’Engagement ?

Au-delà de l’engagement personnel, moi j’ai toujours voulu faire rire. C’est mon objectif auprès de mon public : le faire marrer, le déconnecter de la morosité ambiante. Qu’il rie jaune plutôt que pas du tout.

AÉ: As-tu de nombreux Fans sur les réseaux sociaux ?

J’ai plus ou moins 11.000 fans sur ma page Facebook. Objectivement je n’ai aucune idée de la portée réelle de mon travail, c’est difficile à quantifier. Parfois, pour certaines vidéos, je dépasse les 100.000 vues.

AÉ: Ton instrument dans le détournement, c’est le Graphisme.

Oui j’ai étudié à Saint-Luc et à l’École de Recherche Graphique. J’ai 12 ans de métier. Et je travaille dans le domaine tous les jours.

AÉ: H comme humour : quelles sont tes sources d’inspiration ?

J’ai grandi en regardant les Monty Pythons. C’est une source d’inspiration énorme pour moi. Ils avaient un grand sens de la dérision. Ce sont des gens qui arrivaient à rire d’un pet. Je n’aime pas l’humour snob. Il y a aussi toute la culture internet, plus originaire de la culture anglo-saxonne.

AÉ: Dans ton travail, tu maltraites l’Image des personnages politiques.

Plus que maltraiter, je crois profondément en la désacralisation de l’image. On est bombardés d’images, dont la plupart s’apparente à de la propagande et je pense que les tourner en ridicule, c’est les faire redescendre d’un piédestal où elles ne devraient même pas se trouver.

AÉ: Il y a une dimension de Jeu dans ton travail. Est-ce que ce côté ludique, enfantin, tu le revendiques ?

Complétement. L’idée de base pour la création de cette page, c’est de faire rire un maximum de gens. Et le fait que les gens se l’approprient, proposent eux-aussi des choses, ça me rend heureux. Je suis content qu’il y ait cette folie communicative autour.

AÉ: Dans tes visuels, tu épingles également Maggie De Block et ses Kilos en trop en la représentant sous forme de muffin.  Penses-tu que l’on peut se permettre d’être irrévérencieux, voire irrespectueux par rapport à certains personnages politiques ?

Je le pense vraiment oui. Je ne suis clairement pas grossophobe – car évidemment cela m’a été reproché -, je pense simplement que quand une personne est laide, elle est juste laide, peu importe qu’elle soit grosse ou mince. Si Maggie De Block était anorexique, j’en ferais un bâton. C’est de la caricature : le but est toujours de grossir le trait existant. Maggie De Block, c’est aussi une personne qui représente la santé et c’est assez ironique qu’elle n’en porte pas les traces.

AÉ: Ne vas-tu pas te Lasser de l’exercice d’ici la fin de la législature ?

C’est une possibilité. Puis peut-être que le public va se lasser. Je laisse le futur décider à ma place.

AÉ: À ta petite échelle, tu juges qu’il y une forme de Militance dans ton travail ?

Pour moi, il y a une militance qui n’est pas politique, mais basée sur un système de valeurs, sur l’humanisme, un terme ringard. Je dis ringard parce qu’on se demande où il se trouve aujourd’hui. Je me bats plus pour mes valeurs que pour une gauche, ou une droite ou un centre. C’est plutôt une forme d’engagement personnel.

AÉ: Toi qui fréquentes assidûment les réseaux sociaux, le Narcissisme, c’est quelque chose qui te parle ?

Oui, c’est évident. Le narcissisme ne touche pas uniquement le monde politique, tout le monde fait preuve de narcissisme sur les réseaux sociaux. La présence de certains personnages sur les réseaux sociaux accentue davantage cette tendance. Par exemple, lorsqu’on suit des personnages comme Théo Francken sur Twitter, on se dit que ce sont des petits Donald Trump en puissance. Puis Charles Michel qui a fait sa déclaration magnifique sur Facebook. Ce sont des moments assez pénibles à vivre car on sent qu’ils font ça de manière totalement désintéressée de leur audience, qu’ils ne la comprennent pas. Ils s’adressent aux gens comme si c’était une grosse masse, sans distinction aucune.

AÉ: Il faut du temps pour fabriquer tous ces visuels, ces vidéos. Est-ce que ça t’Occupe beaucoup tout ça ?

Alors oui ça m’occupe mais pas au point où je n’arrive pas gagner ma vie et à faire mon travail. Les visuels, ça peut aller très vite une fois que l’inspiration est là. Ça me prend parfois 5 minutes, je peux le faire sur une pause de midi.

Les vidéos, ça prend un plus de temps, une heure max. Je m’arrange pour me ménager des moments pour faire ces choses.

AÉ: Tu définis ton travail comme une forme d’engagement social, motivé par la défense de valeurs : c’est un acte Politique que tu poses là ?

C’est aux gens d’en juger. Je me définis comme apolitique, je souhaite juste défendre un système de valeurs. Je pense que ce système n’est retranscrit nulle part en politique. Je vois le jeu politique comme un jeu de Loto : en gros ça profite à une minorité et il n’y a jamais personne qui gagne. C’est pour ça que je ne vote pas.

AÉ: Quelle est ta cadence de Production depuis les débuts ? Quelle Quantité de visuels produis-tu ?

Tous les 3 jours en moyenne, je publie quelque chose.

AÉ: En termes de Réactions, vu que certaines de tes actions ont un grand retentissement auprès du public, as-tu déjà été contacté par des médias ?

J’ai déjà été contacté par les médias, surtout au moment de l’épisode « Tolérance zéro », la vidéo d’une publicité pour Coca-Cola que j’avais détournée pour épingler la politique migratoire de Théo Francken*. J’ai même reçu un appel de CNN pour un article sur le sujet et pour le coup, j’ai trouvé les Américains très propres dans leur manière de traiter l’information, ce qui m’a fort surpris. Ce n’est pas du tout le cas en Belgique francophone.

* Monsieur X avait publié une vidéo détournée d’un publicité Coca-Cola pour le Coca-Cola Zéro, revisitée par ses soins en « Tolérance zéro ». Dans cette vidéo, on voit une personne d’origine africaine sur le pont d’un bateau. Un hélicoptère apparaît au-dessus de lui, un treuil y est attaché. Au bout du treuil, une ventouse, qui se pose sur la tête de la personne, laquelle se fait emporter au loin. Pour le contexte, il avait créé cette vidéo suite à une opération policière lancée par Théo Francken. « Il avait été très fort. Il avait fait venir beaucoup de policiers, un hélicoptère pour attraper des sans-papiers qui n’étaient pas en nombre, pas dangereux, connus de la commune, c’était une action totalement démesurée. Je me suis dit « Tiens, je vais le peindre comme le héros qu’il pense être à la manière d’un épisode de South Park » Il a trouvé ça très rigolo et il l’a partagé sur sa page. En gros, lui trouve sa politique très drôle. Et dans le même temps, il n’arrête pas de me traiter de militant de gauche sans savoir de quoi il parle car il ne s’est jamais intéressé au fond de la question».

AÉ: S comme spectacle. La société du spectacle, ça te parle ?

Tout à fait. Mon travail consiste à donner la politique en spectacle, car c’est un spectacle sur le long terme…

AÉ: Quelles sont les têtes de Turc dans Coucou Charles ?

Farles (alias Charles Michel), en numéro 1. Il n’y a pas de bon ou de mauvais sujet, c’est l’actu qui m’offre à chaque fois quelqu’un en pâture. Bart de Wever, Maggie De Block, Francken… Puis d’autres personnages comme Yvan Mayeur et Elio Di Rupo évidemment parce que c’était extrêmement drôle quand il a sorti son livre et qu’il a fait cette vidéo « corporate » sur fond blanc, en mode chirurgical. Personne n’a compris ce que c’était. Enfin, je ne parle pas au nom de tout le monde, peut-être que certains ont trouvé ça génial…

AÉ: Qu’est-ce qui te donne de l’Urticaire en politique ?

En ce moment, c’est probablement la situation des réfugiés qui est pour moi la problématique numéro 1. Je trouve l’existence de la Plateforme Citoyenne d’Hébergement géniale. J’ai essayé moi-même, je trouve ça très important. Ce qui me donne de l’urticaire c’est de voir les déclarations publiques qui sont complétement à l’envers de ce qui se passe sur le terrain, des déclarations publiques qui sont : « On a la situation sous contrôle, c’est pas un Calais n°2 parce qu’on est humains et fermes ». Oui, ferme mais pour le verbe fermer alors. Parce que la politique c’est d’expulser, expulser tous ceux qui n’ont pas pu trouver d’hébergement.

AÉ: Dans ton travail, est-ce que tu prêtes attention au nombre de vues, donc à la portée de ton travail, ou tu le fais simplement pour le plaisir de le faire ?

Évidemment je regarde mais je suis surtout interpellé quand ça dépasse ce que j’aurais imaginé, c’est-à-dire le cercle un peu restreint de personnes qui rient de la même chose. Notamment je l’ai vu lors du discours du Roi qui a beaucoup tourné et je crois que celle-là en particulier a touché à un sujet que les gens ont en commun : l’inutilité du Roi. Ça questionne pas mal de gens. Il est là juste pour représenter, il fait ses deux discours annuels. En dehors de ça, on se demande ce qu’il fait mais il vit très bien.

 

AÉ: Warning- alerte : y a-t-il eu des moments où tu t’es senti dépassé, mis à mal par la portée de ton travail ?

Oui, souvent, notamment avec cette vidéo « Tolérance Zéro » avec Francken. Là j’ai vu beaucoup de gens qui s’énervaient sur Twitter. Il y a même eu la réaction du Premier Ministre qui trouvait mon travail pas drôle et inacceptable selon ses mots. Et le fait que tous les médias ont relayé que cette vidéo était raciste sans même s’interroger sur la source. C’est moi qui ai dû aller chercher les médias pour leur expliquer qu’au contraire, c’était un GIF qui dénonçait la politique migratoire menée par le gouvernement. Je ne voulais pas qu’on m’associe au racisme ambiant.

AÉ: Xénophobie : socialement, est-ce que tu penses qu’on assiste à une espèce de basculement, avec un personnage comme Théo Francken, dans la banalisation d’une forme de racisme ordinaire ?

Moi c’est ce que je pense. On le sent en Europe, pas qu’en Belgique

Il y a un regain d’intérêt pour l’extrême-droite et c’est vraiment d’une tristesse incroyable. Moi qui ai plusieurs nationalités, je ne comprends pas : je devrais être raciste de moi-même ? Je crois que c’est clairement la NVA qui mène ces politiques à la baguette. On sait très bien d’où viennent ces gens, il ne faut pas faire un dessin. Très bizarrement, Charles Michel se plie à ça. Ils sont juste plus forts en fait. Charles Michel, c’est Mister Potato.

AÉ: Youpi : il y a un côté jubilatoire dans ton travail, as-tu été amené à découvrir le travail d’autres personnes qui font ça en Belgique ?

Oui il y en a mais ils sont plus engagés politiquement. J’ai vu une page FB flamande qui poste souvent de très chouettes trucs. C’est clairement positionné idéologiquement mais franchement ils sont très drôles sauf que moi je ne vais pas dans ce type d’extrêmes… Il y a pas mal de pages de ce style-là, on sent qu’il y a beaucoup de pages revendicatrices. Moi je n’essaye pas de prendre position politiquement, en tout cas pas en faveur d’un parti en particulier. Les français ont eu pendant des années les Guignols de l’Info. On a aussi grandi avec ça. En Belgique, cette culture de la caricature télévisuelle est plus discrète. On va rarement se foutre de la gueule de Charles Michel à la télé par exemple et je trouve ça bizarre. J’ai l’impression on va vers une standardisation de la caricature où finalement les seuls qui peuvent s’exprimer librement le font sur Internet.

AÉ: Zéro qu’est-ce que ça t’inspire ?

Zéro, c’est le nombre de bulletins de vote qui devrait être déposé aux prochaines élections.

 

Pour retrouver toutes les créations de “Coucou Charles”, rendez-vous sur sa page Facebook

Pour vous (re)plonger dans l’univers absurde des Monty Pythons, c’est ici.

La Société du spectacle est un livre de l’intellectuel Guy Debord.

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A propos de l'auteur

Marie-Eve Merckx

Elle se voyait hôtesse de l'air ou avocate. Elle a fini par étudier la traduction et la socio-politique, « deux choses qui ne servent à rien » comme lui a un jour affirmé une personne lors d'un entretien d'embauche. Pourtant, on ne peut pas dire que Marie-Ève ne sert à rien dans les murs de l'Agence Alter. Grande maîtresse de la comm', c'est elle aussi qui s'occupe des abonnements, d'une partie des subsides et des petites vidéos GIF décalées dont elle abreuve les boites mails de ses collègues. Fan de Frida Kahlo et de sa fameuse « maison bleue », cette originaire du Pays-vert se verrait bien faire de la radio jusqu'à la fin de ses jours si ses finances devaient un jour le lui permettre. Pourquoi ? « Parce que c'est absolument nécessaire par les temps qui courent. » marie-eve [dot] merckx [at] alter [dot] be

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