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Corps féminin, corps étranger

Le corps des femmes continue de subir des exploitations, par nature inégalitaires, imputables au patriarcat ou à la phallocratie. Un colloque international fait le point.

29-05-2009 Alter Échos n° 274

« À qui appartient le corps des femmes ? » Tel était l’intitulé du colloque international qui s’est tenu le 23 avril dernier à l’ULBà l’initiative du secrétariat général des Femmes prévoyantes socialiste (FPS)1. En analysant les représentations du corps des femmes dansune série de domaines emblématiques (encyclopédies du corps, chirurgie esthétique, travail précaire, etc.), le colloque a enfoncé le clou, aussi ancien quele mouvement féministe : femmes et hommes restent enfermés dans des rôles traditionnels qui reproduisent l’inégalité entre eux. Malgré un discoursambiant qui valorise la liberté et l’autonomie des individus. Mais où se cachent donc les vecteurs de changement… ?

« La liberté sexuelle n’est pas aboutie. » C’est la conviction de Michela Marzano, philosophe et chercheuse CNRS au Centre recherche éthiquesociété à l’université Paris Descartes, exprimée en introduction au colloque. Interrogeant notamment la notion de « consentement », que ce soit enmatière sexuelle ou politique, elle doute que l’on puisse réduire les individus à des agents rationnels pesant systématiquement le pour et le contre. « Quedeviennent dans ce cas les contraintes sociales et psychologiques ? La notion de consentement est purement formelle. C’est une avancée sur le plan juridique mais elle ne peut servir decritère unique d’observation ou d’évaluation des comportements. » Place aux phénomènes sociaux imputables au patriarcat et, dans une moindre mesure, auxrapports de force pour en sortir.

Fille et garçon dans les livres

Incroyable… mais vrai. En 2009, les stéréotypes masculins et féminins restent plus présents que jamais, y compris dans les encyclopédies pour enfants lesplus récentes. C’est ce que met en évidence une étude réalisée par Christine Detrez, maîtresse de conférences en sociologie àl’université de Lyon 2. « Dans la plupart des ouvrages analysés, les corps sont représentés en fonction de la naturalisation des rôles sociauxvalorisés », explique-t-elle.

Exemples ? « Tous les chapitres consacrés aux muscles sont illustrés par des garçons ou des hommes. Sauf lorsqu’on parle du plus petit muscle, situé dansl’oreille… L’illustration est alors féminine ! » Un autre ? « L’évocation du cerveau est souvent illustrée par un centre informatique quidirige le corps… d’un petit garçon tandis que les réflexes sont illustrés par des petites filles. En général, ce qui est volontaire renvoie àdes images masculines, tout ce qui est involontaire, passif, à des images féminines. » Un dernier pour la route ? « L’explication de la reproduction faite aux enfantsest basée sur le récit d’un ovule qui attend et d’un spermatozoïde qui remporte une course effrénée dans une concurrence acharnée. Alors quel’on sait aujourd’hui qu’il s’agit bien plus d’une interaction entre ovule et spermatozoïdes que d’une course de ces seuls derniers. »

Voilà comment, dès leur plus jeune âge, les enfants sont soumis à une construction biologique des corps qui renvoie à des représentations traditionnellesdes rôles masculins et féminins, le tout sous couvert d’un discours scientifique.

Sensibiliser parents et accompagnateurs

La seule pratique de changement présentée lors du colloque fut celle mise en place par « Latitudes jeunes », une organisation de jeunesse centrée sur lacitoyenneté, les loisirs et la culture, la santé et le bien-être. « Face à la pornographie, nos animateurs avaient de grandes difficultés à aborder lesquestions de valeurs lors de leurs interventions en classe, a expliqué Yasmine Thai, chargée de projet à l’asbl. Nous avons alors organisé une journéed’étude qui a débouché sur la publication d’une brochure à destination des parents et des accompagnateurs de jeunes. »

La brochure2 propose des pistes d’action face à l’hypersexualisation présente dans bon nombre de médias. Pour les parents : proscrire le flou ettoujours répondre aux interpellations de leurs enfants ainsi que valoriser ce qu’ils sont pour mieux faire contre-feu aux images idéalisées véhiculées,notamment, par la publicité. Pour les accompagnateurs : passer de la prévention à l’organisation d’un débat ouvert sur les valeurs ainsi que développerle sens critique des jeunes. Dans les deux cas, des exercices pratiques, des dispositifs et des jeux de rôles – souvent inspirés d’expériencesquébécoises – sont présentés.

L’approche de Latitudes jeunes, pour pratique qu’elle est, a néanmoins suscité une question. « Le choix de développer le dialogue avec les parents est-il leplus pertinent ? », a demandé la philosophe Michela Marzano, arguant qu’en matière de sexualité, en particulier, le dialogue parents–enfants seraitproblématique par essence.

Esthétique chirurgicale

Une autre étude, italienne, portant sur les motivations d’hommes et de femmes qui ont eu recours à la chirurgie esthétique, a été présentéepar Rossella Ghigi, maîtresse de conférence en sciences de l’éducation à l’université de Bologne.

L’une des questions de l’étude consiste à se demander ce qui se passe lorsque des « dominants » (des hommes) mettent en œuvre pour eux-mêmes unepratique de domination ; à savoir : la chirurgie esthétique comme soumission aux canons du patriarcat par le surinvestissement du corps comme seul lieu de pouvoir par laséduction. Pour l’auteure de l’étude, il ne se passe presque rien.

Si elle reconnaît qu’émerge une nouvelle conception de la masculinité intégrant un souci esthétique, elle estime que, quantitativement, ce changementn’est pas encore très clair (9 patients sur 10 sont des femmes). Les discours des patients relèvent encore majoritairement de répertoires différenciés : auxhommes un « besoin instrumental de minimiser une déformation » ; aux femmes un « besoin expressif de ne plus souffrir d’in-esthétisme ». Quant au discoursdes chirurgiens, Rossella Ghigi y décèle, envers les hommes, de la complicité masculine ; envers les femmes, de l’empathie. Qui plus est, « une “bonne candidate” estprête à déléguer de l’autonomie au chirurgien, attitude qui serait moins le fait des candidats masculins, d’après les chirurgiens », relèvela chercheuse. Bref, en cette mati&egrave
;re comme en d’autres, elle estime qu’il n’est pas possible d’abandonner le paradigme du pouvoir, inégalitaire, entre hommes etfemmes.

Au départ des résultats de l’enquête « contexte de la sexualité en France » de 2006, Michel Bozon, directeur de recherche à l’Institutnational de démographie (Ined) à Paris, a montré comment, malgré une diversification des trajectoires sexuelles et affectives des femmes et un rapprochement d’aveccelles des hommes, les expériences respectives des uns et des autres restaient asymétriques. Ainsi, par exemple, du désir : 12 % des femmes seulement déclaraient «il ne m’arrive jamais de ne pas avoir envie » contre 43 % des hommes. À la question : « avez-vous déjà eu des rapports sexuels pour faire plaisir à votrepartenaire sans en avoir envie ? », 23 % des femmes déclarent « jamais » contre 47 % des hommes ; tandis que la proportion s’inverse qui répond « souvent» ou « parfois » : 52 % des femmes contre 25 % des hommes.

Virginité mal placée

La question du certificat de virginité et de la réfection d’hymen a une fois encore opposé tenantes d’une laïcité radicale au service del’émancipation des femmes à celles d’une approche pragmatique, au cas par cas, en appui à un processus d’autonomisation des personnes. Les chiffres censésrévéler l’importance supposée du phénomène restent sujets à très grande caution vu leur agrégation très empirique, une foisauprès du personnel d’un grand hôpital bruxellois, une fois auprès des répondants volontaires du collège des gynécologues francophones. FrançoiseKruyen, gynécologue, a consciencieusement étayé sa pratique dans laquelle elle s’interdit le rejet systématique et par principe de toute demande de réfectiond’hymen ou de rédaction d’un certificat de virginité. « J’exige toujours un entretien en tête à tête avec la femme, je n’agis jamaisà la demande d’un tiers. C’est l’occasion de créer un espace de dialogue, d’information, de sensibilisation qui peut être le début d’une prisede conscience, d’un processus d’autonomisation. » Rappelant que la virginité pose aussi problème dans notre culture, elle a résumé son attitude en uneformule « Rédiger un certificat, c’est nier l’importance de l’hymen, ce à quoi je souscris. »

Inégalités sexuelles et inégalités sociales : l’œuf ou la poule ?

Par ailleurs, Michel Bozon a rappelé que la contraception médicale offre aux femmes une maîtrise de leur fécondité mais augmente aussi l’emprisemédicale sur leur vie et « re-naturalise leur assignation à la reproduction. » Pour le chercheur, dans les représentations dominantes, « il n’y a pas deféminité achevée sans conjugalité et sans maternité ; alors que ce que la conjugalité apporte aux hommes reste largement invisible dans lesreprésentations. » À défaut d’avoir les moyens de vérifier, nous poserons l’hypothèse que le choix des questions posées, engénéral, dans les enquêtes sur la vie sexuelle et affective – donc, les préoccupations des commanditaires – n’y est sans doute pas pour rien.

En tout état de cause, l’enquête française de 2006 permet à Michel Bozon d’affirmer que « la sexualité a le pouvoir d’inscrirel’inégalité dans les corps et les émotions, de les incorporer aux individus. » Et de formuler une orientation stratégique à destination des acteursd’un changement. Selon lui, cet état de fait ne peut pas bouger par un simple travail sur les représentations et sur les stéréotypes. « Pour faire reculer lesinégalités dans la sexualité, il faut faire reculer les inégalités sociales entre femmes et hommes », conclut-il.

Cette conclusion rejoint l’un des principaux slogans du Mouvement de libération de la femme (MLF) genevois dans les années ’70 selon lequel « le personnel – au sensde l’intime – est politique. » Tout en inversant l’ordre des causalités : à l’époque, les féministes du MLF estimaient « qu’il fautcommencer par traiter de la sexualité pour ensuite obtenir des changements », a rappelé l’historienne helvète Sylvie Burgnard.

Accidents masculins, labeur féminin

Le domaine de la santé au travail illustre de façon particulièrement emblématique la persistance des inégalités entre femmes et hommes. Laurent Vogel, del’Institut syndical européen, a surpris en rappelant que la Belgique ne dispose pas, au niveau national, de données relatives aux conditions de travail. « Question delogique politique qui entérine le fait que la vie économique, c’est plus sérieux que la santé : la prévention s’arrête à la porte desentreprises », estime le chercheur.

C’est sur la base d’enquêtes européennes qu’il est possible de dégager quelques constantes, à savoir que le travail féminin est plus souventtrès répétitif jusqu’à très disciplinaire (silence exigé sur les chaînes) et que les femmes sont beaucoup plus nombreuses dans les métiersorientés vers les personnes. Il s’agirait, dans ce dernier cas, de la conséquence du stéréotype selon lequel les femmes sont plus naturellement versées dansl’écoute et l’attention aux personnes puisqu’il s’agirait de prolongements de leur fonction maternelle, et non de compétences professionnelles àvaloriser, à reconnaître, à acquérir.

Outre les inégalités de revenus, Laurent Vogel a mis en évidence les impacts inégaux en matière de santé. Pour mieux dénoncer le caractèreobsolète du système de reconnaissance des maladies professionnelles, historiquement « construit de façon discriminatoire en défaveur des femmes ». Avec poureffet de cacher au moins partiellement l’importance des maladies professionnelles touchant les femmes, faute de statistiques fiables. Au rayon des indices, le chercheur releva le turnover plus important dans les secteurs à haut taux d’emploi féminin. Une enquête a également permis d’établir qu’entre deux groupesd’ouvrières pratiquant le même métier, celui dont la norme salariale était la plus basse – signe d’une plus grande exploitation – souffrait en finde carrière d’une santé plus affectée que l’autre groupe.

« Des effets du travail, ce qui est visible chez les femmes, c’est l’usure, bien plus que l’espérance de vie dont les différences avec les hommes d
emêmes catégories socioprofessionnelles sont peu significatives, constate Laurent Vogel. Ainsi, les troubles musculo-squelettiques sont 2,5 fois plus importants chez les femmes que chezles hommes. Tandis que le syndrome du canal carpien est directement lié aux conditions de travail pour 80 % des femmes ouvrières non qualifiées du montage, du contrôlemécanique, du tri et de l’expédition et pour 40 à 60 % des femmes travaillant dans le maraîchage, l’électronique ou comme aides soignantes. »

Pour Laurent Vogel, transformer les conditions de travail pour les rendre accessibles autant aux femmes qu’aux hommes passe par les pouvoirs publics mais aussi par des collectifs autonomesde travailleurs.

1. Secrétariat général des femmes prévoyantes socialistes (FPS) :
– adresse : place Saint-Jean, 1-2 à 1000 Bruxelles
– tél. : 02 515 04 01
– courriel : fps@mutsoc.be
– site : www.femmesprevoyantes.be

2. La brochure est téléchargeable sur http://www.ifeelgood.be/Ifeelgood/Extra/hypersexualisation.htm

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