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Christian Laval : « La crise est devenue un mode de gouvernement »

Nous sommes en état d’urgence. Pas au sens où l’entendent des François Hollande ou Charles Michel… Non, pour Christian Laval et Pierre Dardot, auteurs de « Ce cauchemar qui n’en finit pas, Comment le néolibéralisme défait la démocratie » (La Découverte, 2016), «nous vivons une accélération décisive des processus économiques et sécuritaires qui transforment en profondeur nos sociétés ainsi que les rapports politiques entre gouvernés et gouvernants ». Entretien.

13-05-2016
"On est dos au mur. Il ne nous reste qu’une chose : rêver, inventer, retrouver le goût de l’agir commun". Christian Laval et Pierre Dardot.

Nous sommes en état d’urgence. Pas au sens où l’entendent des François Hollande ou Charles Michel… Non, pour Christian Laval et Pierre Dardot, auteurs de Ce cauchemar qui n’en finit pas, Comment le néolibéralisme défait la démocratie (La Découverte, 2016), « nous vivons une accélération décisive des processus économiques et sécuritaires qui transforment en profondeur nos sociétés ainsi que les rapports politiques entre gouvernés et gouvernants ».

« Nous sommes proches d’une sortie définitive de la démocratie au profit d’une gouvernance expertocratique soustraite à tout contrôle », affirment le sociologue et le philosophe. Même les crises n’ont pas été capables de marquer une rupture obligeant à une réorientation. Au contraire, « la crise elle-même est devenue un véritable mode de gouvernement des sociétés ». Mais tous les espoirs ne sont pas vains. Selon les auteurs de Commun (2014), le réveil de l’activité politique démocratique par les citoyens – « par le bas » – est le signe que l’affrontement politique avec le système néolibéral a déjà commencé.

Alter Échos : Nous vivons, écrivez-vous, une accélération de la sortie de la démocratie. Qui pousse sur l’accélérateur aujourd’hui ?

Christian Laval : D’abord, les forces politiques de droite partout en Europe et dans le monde. On le voit en ce moment en France, au Brésil… La gauche, quand elle est au gouvernement, pousse aussi sur l’accélérateur à travers par exemple la loi travail en France ou le Jobs Act en Italie (réforme du travail prise en 2015 pour flexibiliser le marché du travail. Elle prévoit aussi l’exonération de cotisations employeurs pour faire baisser le coût du travail, ndlr). La gauche dite de gouvernement s’est, depuis plusieurs années, rangée du côté du néolibéralisme. Après 2008, les choses étaient un peu suspendues. On pensait alors en terme de régulation ou de moralisation du capitalisme. Mais depuis 2009 et 2010, cette grande coalition néolibérale de droite et de gauche participe à l’accélération de la sortie de la démocratie. Il ne faut pas oublier non plus l’oligarchie économique et financière qui pousse vers la flexibilisation et la dérégulation, notamment à travers le sabotage systématique de la taxe Tobin. Tout ceci au nom de la concurrence à outrance et de la compétitivité. Cette logique infernale empêche toute inflexion du cours des choses. Mais cette accélération existe aussi parce que les freins ne fonctionnent plus. La logique néolibérale détruit ou affaiblit tout ce qui pourrait s’y opposer : les syndicats, l’action citoyenne, les mobilisations… On observe même un délitement du lien social.

A.É. : Quels moyens le néolibéralisme utilise-t-il pour détruire les freins ?

C.L. : Le néolibéralisme est une logique normative globale qui tend à devenir un système et qui a pour principe la mise en concurrence des Etats, des institutions et des individus entre eux. On observe par exemple une mise en concurrence des services de transport, d’éducation de santé. Preuve que cette logique va bien au-delà du marché. La concurrence est un mode d’organisation de la société, je dirais même un mode d’organisation des pouvoirs publics. Cette logique divise et isole les gens, ce qui les amène à ne plus pouvoir agir collectivement. Pourtant, cette action collective a été nécessaire historiquement pour encadrer le capitalisme, l’accommoder à la vie sociale. Cette atomisation des collectifs et cette mise en cause du collectif mine la démocratie dans sa forme la plus classique, représentative ou « libérale », comme on dit. L’exemple du procès des lanceurs d’alerte au Luxembourg est révélateur de cette impuissance face aux logiques économiques… Ils risquent la prison pour avoir mis en lumière le pillage des ressources fiscales des autres pays par le Luxembourg tandis que les responsables politiques luxembourgeois s’en sortent sans problème.

Depuis les années septante, les crises renforcent la cause des crises, nourrissent le néolibéralisme. Il faut se rendre compte de cette réalité historique originale. La crise est devenue un mode de gouvernement.

A.É. : Des poches de résistance collective existent quand même. Nous y reviendrons. Pour l’heure, poursuivons dans ce tableau très sombre. Même les crises, censées marquer des moments de rupture, ne peuvent pas nous faire espérer des changements selon vous…

C.L. : Longtemps, les crises ont joué un rôle d’« avertisseur ». Elles ont poussé à des recadrages et à des équilibrages sociaux, etc. Remontons dans l’histoire… Les crises capitalistes du XIXème siècle ont donné naissance à des syndicats. Ensuite, les partisans du laisser faire ont été remis en question dès la fin du XIXème siècle où l’on voit apparaître un libéralisme social réformateur, l’essor du socialisme. La crise de 1929, quant à elle a donné lieu à l’extension de la sécurité sociale. On le voit, les crises ont engendré des réformes du capitalisme. Aujourd’hui, plus du tout ! Depuis les années septante, les crises renforcent la cause des crises, nourrissent le néolibéralisme. Il faut se rendre compte de cette réalité historique originale. La crise est devenue un mode de gouvernement. Les dirigeants préconisent une sortie de crise par une politique qui pousse encore plus à la concurrence et la compétitivité. Et, au nom de cette stratégie, on assiste à un « détricotages » de l’Etat social. En supprimant les amortisseurs, on va vers des catastrophes de plus en plus importantes.

A.É. : Le cas de la Grèce, auquel vous consacrez un chapitre, est-il l’exemple le plus flagrant de cette « politique par la crise » ?

C.L. : Si l’on regarde le phénomène grec à la loupe, on voit bien que la logique d’appauvrissement et de précarisation de la population, vise à défaire lien de confiance des électeurs envers leurs élus et à pousser dans le sens d’un approfondissement de ce qui a causé le problème social. Je m’explique : tout le monde sait que la Grèce ne pourra pas rembourser sa dette. L’austérité qu’on lui impose aggrave la situation. Si Yanis Varoufakis (Ministre des Finances du gouvernement d’Alexis Tsipras (Syriza), il démissionne le 5 juillet au lendemain de la victoire du non au référendum sur les propositions des créanciers d’Athènes, ndlr) a raison d’évoquer une politique « irrationnelle », « folle », nous parlons, quant à nous, de logique normative dans laquelle les dirigeants politiques sont enfermés. Ils ont peur de relâcher la pression sur Athènes car ils craignent de devoir la relâcher partout ailleurs, comme en Espagne ou au Portugal. La Troïka fait de la Grèce un exemple. C’es aussi le symbole de ce gouvernement par la crise, dans lequel la crise est un moyen, un outil au service de pouvoirs exercés par des gouvernants enfermés dans une prison dogmatique et institutionnelle.
A.É. : La dette est aussi un outil de gouvernement.

C.L. : Nous sommes nombreux à avoir montré qu’il ne fallait plus seulement regarder les phénomènes économiques comme la dette ou le déficit indépendamment de la politique. Il faut les analyser comme des moyens de gouvernement. La dette est devenue, depuis la crise des dettes publiques, le premier instrument de chantage et un moyen de pouvoir sur les populations. La Grèce est à cet égard un exemple-type mais il ne faut pas oublier l’Amérique latine. On a étranglé les Etats américains pour les conduire vers cette politique néolibérale. Ce qui a été fait par le FMI il y a 30 ans là-bas est aujourd’hui mis en place en Europe.

A.É. : Les responsables sont selon vous une oligarchie néolibérale. Comment s’est construit ce bloc ?

C.L. : Il ne s’agit pas d’une prise de pouvoir sous une forme complotiste. Ce bloc composé par l’oligarchie gouvernementale, les acteurs financiers, les grands médias et les institutions universitaires s’est construit peu à peu par des alliances d’intérêts qui pouvaient être différents mais qui sont devenus de plus en plus convergents. Il suffit de voir à quel point les responsables politiques sont aujourd’hui liés au monde économique.

Le mouvement Nuit Debout est la démonstration évidente que nous ne sommes pas obligés de subir. On est dos au mur. Il nous reste une chose : rêver, inventer. Combattre le libéralisme suppose la mise en œuvre d’un imaginaire nouveau.

A.É. : L’heure est sombre. Mais vous n’êtes pas résigné. Vous observez un réveil de l’activité politique démocratique par les citoyens, une résistance qui s’organise…

C.L. : Au préalable, il faut préciser qu’il n’y a pas d’homogénéité totale du néolibéralisme. Ce qui nous importe dans nos différents ouvrages est de montrer le conflit. Il y a du conflit, de la résistance qui engendre des logiques alternatives opposées à la concurrence généralisée. Nous sommes dans une situation de conflit où il a une logique dominante puissante et une logique minoritaire très active. La domination croissante du néolibéralisme n’est pas absolue. Elle peut être enrayée par des luttes, des mouvements pour une démocratie plus réelle, des formes d’agir en commun. Commun, c’est le terme-clé aujourd’hui dans les luttes.

A.É. : Quel est votre regard par rapport au mouvement Nuit Debout ?

C.L. : Nuit Debout est la meilleure illustration que l’on peut donner à une résistance qui va au-delà de la résistance. Ce mouvement, parti d’une opposition à une loi, débouche sur un laboratoire spontané où se réfléchit une autre démocratie. Le mouvement Nuit Debout est la démonstration évidente que nous ne sommes pas obligés de subir. On est dos au mur. Il ne nous reste qu’une chose : rêver, inventer, retrouver le goût de l’agir commun. Combattre le néolibéralisme suppose la mise en œuvre d’un imaginaire nouveau.
A.É. : Nuit debout n’a pas encore vraiment trouvé de grammaire politique. Mais comment en trouver une sans se retrouver dans une logique des partis que vous critiquez également. Podemos peut-il être inspirant ?

C.L. : Podemos est une innovation politique importante mais ambiguë. Faut-il réintéger le jeu politique normal ? Ou est-ce qu’il faut une nouvelle forme d’organisation qui articule les mouvements sociaux et les formes du « commun » ? C’est très intéressant de voir ce qui se joue dans les municipalités espagnoles, notamment avec Barcelone en commun (plateforme citoyenne constituée en parti politique de gauche radicale et écologiste en vue des élections municipales de 2015 à Barcelone, remportées par Ada Colau, ndlr). Ce mouvement articule le pouvoir politique, les assemblées citoyennes de quartier et les initiatives de « commun » comme les coopératives. Il ne s’agit donc pas d’un refus du politique comme sphère mais d’une articulation entre actions sociales et formes alternatives de production et de consommation, en somme d’une réinvention d’une démocratie transversale qui ne se limite pas à la seule sphère politique traditionnelle. Ceci peut également s’expérimenter à des échelles plus petites. La démocratie s’évalue à sa capacité à donner du pouvoir à ceux qui n’en ont pas. Aujourd’hui, avec des mouvements comme Nuit Debout, il s’agit de faire en sorte que ceux qui n’ont ni les biens ni la parole puissent s’engager dans l’action collective et instituer une autre démocratie.

Manon Legrand

Manon Legrand

Coordinatrice Alter Échos, journaliste (social, logement, environnement)

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