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Chômage : à la recherche des exclus

Deux études ont analysé le parcours des «exclus» du chômage. Elles ont fait l’objet de la IXe conférence méthodologique de l’Iweps ce 5 décembre à Namur. Le constat est sans appel: après le choc, la mort sociale n’est pas loin.

“Dans l’horeca, pour avoir un contrat, il faut danser sur sa tête. Du travail j’en avais plus que ce qui était affiché dans mon dossier. Je leur ai dit clairement qu’on travaille au noir, pour qu’ils comprennent comment ça va.”, témoignage dans le rapport de l’UCL. Photo : WilliamMurphy, CC

Deux études ont analysé le parcours des « exclus » du chômage. Elles ont fait l’objet de la IXe conférence méthodologique de l’Iweps ce 5 décembre à Namur. Le constat est sans appel : après le choc, la mort sociale n’est pas loin.

Quels sont les effets de l’exclusion du chômage sur les parcours individuels ? Quelle attitude les personnes exclues adoptent-elles vis-à-vis du travail et de l’emploi ? Voilà les questions abordées dans deux études, l’une réalisée par l’UCL pour l’Observatoire bruxellois de l’emploi(1), l’autre par l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (Iweps)(2). Si les termes diffèrent parfois, les personnes concernées disent vivre cette sanction de la même façon tantôt comme une « injustice », tantôt comme un « choc ». Des personnes dont il faut surtout retrouver la trace car « elles échappent à nos radars institutionnels. Certaines se retrouvent au CPAS, d’autres retrouvent du travail, tandis que beaucoup sortent du système », explique Didier Demazière, auteur avec Marc Zune de l’étude de l’UCL. Pour interroger les 55 personnes, il a fallu une année de recherche et multiplier les pistes pour équilibrer les échantillons en termes d’âge, de localisation et de sexe. « Généralement, les personnes exclues n’aiment pas en parler. Tout le défi a été de toucher des personnes qui ne pensaient pas que leur témoignage avait une valeur. On a dû diffuser un appel à témoignages, via des encarts, en créant des pages Facebook, en demandant à des associations aux prises avec de telles personnes de nous aider… », ajoute Didier Demazière.

L’inventaire des postes occupés par les exclus du chômage qu’ont rencontrés les chercheurs avoisine la soixantaine.

Au final, l’étude de l’UCL a mis en avant la différence flagrante qui réside dans la manière dont la notion de recherche d’emploi est définie par les autorités et par les chercheurs d’emploi. La plupart des personnes exclues ne passent pas leur journée devant un ordinateur à envoyer des CV pour obtenir des entretiens comme le voudraient les autorités. Généralement, ces personnes recherchent des emplois non qualifiés où le système est tout autre. « On trouve par le bouche-à-oreille, en démarchant directement les employeurs potentiels, en faisant d’abord ses preuves bénévolement ou sans être déclaré. Ce qu’elles ne peuvent évidemment pas dire aux personnes qui les contrôlent », commente Marc Zune. Par ailleurs, l’inventaire des postes occupés par les exclus du chômage qu’ont rencontrés les chercheurs avoisine la soixantaine. « Leur parcours professionnel est fait de petites positions temporaires, souvent fragiles, sur le marché de l’emploi », continue-t-il.

Hors du canevas

Les institutions auxquelles les chômeurs font ou ont fait face sont en outre jugées froides et imperméables à ces vécus individuels. « Le resserrement des règles du chômage a tendance à écarter des personnes aux profils d’emploi ou de vie qui s’éloignent d’une norme absolue, celui de l’emploi à temps plein et stabilisé, relève encore Marc Zune. Leurs recherches ne s’inscrivant pas dans le canevas institutionnel, elles ne peuvent pas se justifier lors des contrôles qu’elles vivent alors comme une injustice. »

Une fois l’exclusion décidée, avec la suspension des allocations de chômage, aucune autre solution n’est automatiquement mise en place. « L’exclusion génère des processus de dévalorisation, de dégradation et de paupérisation qui affectent tant les exclus que leur entourage. » Le recours au CPAS est possible, mais souvent mal vécu, tandis que son offre est rarement perçue comme adaptée. Puis certains n’y ont tout simplement pas droit, à l’instar des cohabitants.

Quant à la dernière trajectoire, celle du repli, elle concerne principalement les mères de famille et les plus jeunes.

Face à l’exclusion, il revient à chacun la responsabilité de trouver une solution. Les chercheurs ont distingué quatre types de repositionnement. Certains conservent l’objectif de se faire recruter, en gardant l’emploi salarié comme un horizon à atteindre. D’autres souhaitent se mettre à leur compte comme indépendants. Des perspectives qui s’avèrent hélas souvent irréalistes. « L’exclusion accentue encore les inégalités entre ceux qui ont suffisamment de ressources, de contacts, de capacités personnelles pour monter un vrai projet et ceux qui cultivent encore des rêves, mais n’arrivent plus à trouver aucun support qui permettrait de les faire avancer sur ce chemin », poursuit Marc Zune.

Alors, arrive le règne de la débrouille, troisième stratégie relevée par l’étude. « Certains vendent leurs meubles, entrent dans des modes de vie marginaux, dans des squats, avec des systèmes d’entraide… Ils font tout pour repousser le plus loin possible le moment de pousser la porte du CPAS. » Quant à la dernière trajectoire, celle du repli, elles concernent principalement les mères de famille et les plus jeunes. Les premières se replient complètement dans ce rôle, tandis que les seconds plongent dans un processus de désocialisation, de fermeture avec le monde extérieur.

Un engrenage négatif

Côté wallon, l’étude de l’Iweps ne dit pas autre chose que celle de l’UCL. Des entretiens menés avec une vingtaine de personnes, il ressort qu’elles ont souvent connu des expériences professionnelles avant leur exclusion, notamment dans le cadre des agences locales pour l’emploi (ALE) ou de contrats précaires. Par ailleurs, peu ont pu mobiliser leur diplôme dès leur arrivée sur le marché de l’emploi, ce qui a engendré un sentiment d’impuissance et un engrenage négatif. « Le marché du travail n’est généralement pas perçu comme ouvert : l’absence de boulot dans les métiers dans lesquels on a été formé ou la sélectivité des employeurs découragent les projets professionnels et la recherche d’emploi. De plus, l’accompagnement dans les démarches d’orientation et de formation est souvent considéré comme sous-optimal. Si plusieurs personnes ont tenté de contourner la difficulté d’obtenir un emploi salarié en créant leur propre emploi, plusieurs ont abandonné le projet avant sa mise en œuvre ; les autres ont rapidement connu un échec et se sont retrouvées sans aucune protection », relève Béatrice Van Haeperen, une des auteures de l’étude.

Les chercheurs de l’Iweps n’hésitent pas à évoquer la survenue d’une véritable « mort sociale ».

Par ailleurs, la fin des allocations d’insertion a conduit un grand nombre de personnes à réduire leurs dépenses ou à compter sur la solidarité familiale. « Cette absence de ressources propres porte atteinte à l’autonomie de la personne de plusieurs manières. Plusieurs personnes ont évoqué la difficulté de faire face à des dépenses indispensables – médicaments, soins de santé, scolarité et éducation des enfants, par exemple. D’autres n’ont pas les moyens d’acheter un véhicule ou hésitent à l’utiliser et limitent leur rayon de recherche d’emploi en conséquence. Au-delà̀ des contraintes financières, c’est le fait de dépendre de la solidarité familiale – parents, conjoints – qui est le plus difficilement supportable : certains avouent cacher leur situation à leur entourage, d’autres disent subir des tensions réelles ou latentes. Chez les jeunes, la dépendance financière constitue un réel handicap au moment de faire ses choix de vie. » Les chercheurs de l’IWEPS n’hésitent pas à évoquer, pour quelques-uns de leurs interlocuteurs, la survenue d’une véritable « mort sociale » : certains se sont sentis tout simplement abandonnés, ont vu leurs liens sociaux s’effriter ou ont sombré dans la désillusion face à des formations qui n’aboutissent pas. « Pourtant, pendant plusieurs années, les personnes que nous avons rencontrées ont expérimenté les dispositifs mis en place dans le cadre de l’activation de la recherche d’emploi. Leurs témoignages révèlent qu’elles se sont adaptées, conformées à ce que les institutions attendaient d’elles. Leur exclusion n’est pas liée à une sanction, mais seulement à un changement réglementaire », rappelle l’étude wallonne.

Dans tous les cas, chaque étude pointe l’échec de cette politique d’activation de la recherche d’emploi qui écarte du chômage et de la société des personnes encore inscrites dans le travail.

(1) Les expériences de l’exclusion du chômage, UCL, 2017.

(2) « Mondes vécus et systèmes ». Recueil et analyse de témoignages de personnes exclues des allocations d’insertion, Iweps, 2017.

 

En savoir plus

« Exclus du chômage et des radars sociaux », Alter Échos n° 403, Martine Vandemeulebroucke, 4 juin 2015

Pierre Jassogne

Pierre Jassogne

Journaliste (social, justice)

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