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Regard critique · Justice sociale

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Changement de voie pour les sans-abri des gares

Les gares ont toujours attiré et attireront toujours nombre de sans-abri. Comment les gérer, s’interrogent les sociétés de transport public ?

15-12-2010 Alter Échos n° 306

Les gares ont toujours attiré et attireront toujours nombre de sans-abri. Comment les sociétés de transport public gèrent-elles cette présence embarrassante auregard de leurs contraintes commerciales ? Après la répression, place à la réflexion.

En 2008, la Strada1 recensait le nombre de sans-abri à Bruxelles. Sur les 263 personnes qui dormaient à la rue le jour du comptage, plus de la moitiéavait élu domicile autour d’une des trois gares bruxelloises. La foule qui se bouscule dans ces lieux de passage ne constitue pas seulement une opportunité de faire la manche, maisaussi une présence rassurante. « C’est un lieu public et ouvert où ils se sentent à l’abri des agressions », remarque Jean-Louis Limchamps, assistant socialà la Strada.

Les canettes vides, les couloirs qui sentent l’urine, aux yeux des sociétés de transport, tout cela fait un peu désordre. D’autant plus que les gares ont tendance, depuisquelques années, à devenir de véritables centres commerciaux où le passant doit avoir envie de s’attarder et de consommer. A la Stib comme à la SNCB, on se plaintaussi d’un public qui présente de plus en plus de troubles de santé mentale.

« En tant que transporteur, nous avons un rôle de développement économique. Il faut attirer les passagers, travailler notre image. Si nous ne sommes pas efficaces,c’est toute la Région bruxelloise qui risque de s’asphyxier », rappelle Evelyne Parello, responsable prévention à la Stib. « Mais nous sommes aussi desêtres humains », nuance-t-elle aussitôt. Car si les sociétés de transport répètent en chœur que leurs infrastructures ne sont pas faites pouraccueillir des sans-abri, elles introduisent aussi une zone de tolérance. A la Stib comme à la SNCB, la mendicité n’est réprimée que si elle est jugéeagressive. Par grand froid, la société des chemins de fer a aussi pour habitude de laisser ses gares ouvertes la nuit.

Entre réprobation et compassion, « cette ambivalence se reflète chez les passagers, remarque Evelyne Parello. On reçoit du courrier de clients qui râlentcontre la présence des sans-abri comme de clients qui ne veulent pas que les sans-abri soient mis dehors. Et parfois, ce sont les mêmes personnes ! »

« Mendier, oui. Harceler les passants, non »

Il y a un an, la Stib déclenchait l’indignation avec une campagne invitant les passagers à ne pas encourager la mendicité. Face à la levée de boucliers qu’avaitsuscitée cette opération, la Stib précisait que son message portait uniquement sur la « mendicité agressive ».

L’arrêté du gouvernement bruxellois du 13 décembre 2007 réprime la mendicité. Considérée comme une incivilité, elle peut théoriquemententraîner une amende ! Le texte jusque-là ne disposait pas d’arrêtés d’application. Après la maladresse de la Stib, la ministre des Transports publicsBrigitte Grouwels (CD&V)2 a précisé dans une circulaire du 30 septembre 2010 que la mendicité reste interdite, « mais tolérée dans leszones non payantes, tant que les voyageurs présents ne sont pas importunés ». Cet épisode regrettable a au moins le mérite d’avoir clarifié lasituation.

Même politique à la SNCB. « Mendier, oui. Harceler les passants, non », déclare Louis Maraite, porte-parole de la SNCB Holding.

Etablir le dialogue

Pour faire face à cette situation délicate et complexe, les sociétés de transport public se sont lancées depuis peu dans une politique de dialogue avec lesacteurs du secteur sans-abri.

Pour la Stib, ce dialogue a commencé par un partenariat avec l’asbl Bij Ons, à laquelle elle octroie un subside pour effectuer une maraude dans ses stations. « Ce qui nousa attirés dans cette association, c’est que leurs éducateurs sont d’anciens sans-abri », commente Evelyne Parello. La Stib, pour sa part, s’engage à informer lestravailleurs de Bij Ons de la situation dans ses stations et des problèmes spécifiques qu’elle peut y repérer. Cette volonté de travailler en partenariat avec le secteurassociatif a été formalisée dans la circulaire du 30 septembre 2010 signée par la ministre bruxelloise des Transports publics, Brigitte Grouwels (CD&V).

En 2011, la Stib lancera aussi un projet pilote visant à mettre en place une charte sociale pour rétablir le dialogue entre les commerçants et les sans-abri à lastation Bourse. « L’objectif est d’aller à la rencontre des différents publics qui se croisent dans cette station afin de changer le regard que les uns ont sur les autres etde restaurer le dialogue. Cette station est située en plein cœur de Bruxelles, à la croisée de lieux touristiques et de quartiers populaires. Il y a aussi beaucoup deressources associatives dans le quartier. C’est pour toutes ces raisons que nous l’avons choisie. »

Côté rail, la SNCB se lance aussi dans quelques innovations. En avril, elle annonçait sa participation au projet européen Hope in stations (voir Alter Echosn° 293 du 27 avril 2010 : « Nouvelles locomotives pour les SDF du rail »). L’objectif est de développer un modèle de prise en charge des SDF dans lesgares à partir d’une observation du terrain et d’un travail réunissant acteurs privés, publics et associatifs. Une personne de référence, choisie par la SNCB pourson profil social, assure la coordination des intervenants sociaux sur le terrain et un chercheur a été engagé pour établir un état des lieux de la situationà la gare Centrale.

Vers quel modèle d’intervention dans les gares ?

Toutes les gares du monde semblent exercer le même attrait auprès des personnes en situation précaire. L’objectif du projet Hope in stations, auquel sept pays sontassociés, est aussi de partager les connaissances et les expériences au niveau européen.

A Rome, un centre d’aide3, géré par la coopérative Europe consulting, a été installé au sein de la station Termini. Un véritable« hub » de l’intervention sociale où l’on trouve, en vrac : abri de nuit d’urgence, ordinateurs avec accès au web, aide médicale etpsychologique, services d’insertion professionnelle, ateliers créatifs… Une expérience similaire est menée à Berlin.

Pour Patrick Italiano, sociologue à l’ULG en charge de la partie belge de la recherche, ce type d’approche centralisée n’est pas adapté à laréalité bruxelloise. Depuis deux mois, le chercheur sillonne la gare Centrale à la rencontre des sans-abri. S’il doit faire preuve de réserve vis-&a
grave;-visd’un travail en cours, il remarque néanmoins « qu’il existe une diversité de problématiques qui justifie une diversité d’approches ». La SNCB,notons-le, collabore avec pas moins de quatorze associations différentes actives dans le secteur sans-abri.

Alors que la gare du Nord et la gare du Midi attirent majoritairement une population de migrants « de passage », la gare Centrale est occupée essentiellement pardes sans-abri que le chercheur qualifie « d’historiques ». Si les premiers se révèlent plutôt « consommateurs de services », lesseconds se méfient de la main qu’on leur tend, remarque Patrick Italiano. « Le fait d’être à la rue depuis longtemps est associé à desproblèmes de santé mentale, que ce soit la cause ou la conséquence. On est confronté à des personnes qui connaissent bien toutes les ressources qui sont àleur disposition, mais se méfient de l’aide proposée. Ils sont farouches. Il faut une certaine douceur pour approcher ce public. »

Au-delà de la nécessité de préserver la diversité d’approches qui caractérise le secteur associatif en Belgique, Patrick Italiano pointe un autredanger d’une centralisation de l’aide. « Un sans-abri pour lequel les choses se seraient mal déroulées à un endroit doit pouvoir s’adresser à unautre service sans traîner ce passé. »

Gare à la crise de Fedasil

Depuis le déclenchement de la crise de l’accueil à Fedasil, les gares voient affluer, en plus des SDF « habituels », des familles entières dedemandeurs d’asile. Les mesures bricolées par le gouvernement en affaires courantes pour ouvrir des places d’urgence dans des casernes ou des centres de vacances ne semblent rien yfaire. Depuis l’expulsion fin novembre des demandeurs d’asile de la gare du Nord par la bourgmestre de Schaerbeek, un local a été sommairement« aménagé » au niveau –1 de la station. Une vingtaine de personnes y ont trouvé refuge. Le Ciré estime à environ 250 par semaine lenombre de demandeurs d’asile qui ne se voient pas attribuer de place par Fedasil.

Des agents mieux formés

On a vu combien gérer la présence des sans-abri dans les gares est une question sensible. Les agents de sécurité y sont confrontés quotidiennement. A la Stib,des ateliers organisés en interne pour ses agents révélaient comment certains peuvent se sentir tiraillés entre devoir professionnel, empathie et sentiment deculpabilité. Si les agents de sécurité doivent parfois affronter l’agressivité des sans-abri, les sans-abri se plaignent régulièrement del’agressivité des agents de sécurité. Notons au passage que les agents des sociétés de transports publics ne sont pas les seuls à intervenir sur leterrain. Dans les gares, les commerçants font aussi appel à des sociétés privées.

Les Infirmiers de rue4 ont mis en place une formation sur l’hygiène et la santé à destination spécifiquement des gardiens de parc, agents de nettoyage, dequartier, de sécurité… Habituées à aborder un sujet aussi tabou que l’hygiène avec les sans-abri, ces infirmières ont acquis une expertise en termes decommunication qui peut s’avérer précieuse pour désamorcer quelques situations tendues. La formation est aussi l’occasion de présenter les différents services desanté auxquels ces agents peuvent faire appel en cas de pépin.

Six agents de Securail ont été formés. Et d’autres formations sont programmées par la SNCB dans le cadre du projet Hope in stations. La Stib a égalementannoncé qu’elle organiserait des formations pour son personnel. Emilie Meessen, coordinatrice des Infirmiers de rue, ne tarit pas d’éloges pour commenter cettepremière expérience. « Les responsables de Securail ont constaté une diminution de l’agressivité. Les agents sont contents de la reconnaissance faite de leurtravail, d’être intégrés dans le réseau associatif et considérés comme partenaires à part entière. »

Intervention musclée ?

En mai, Jean-Louis Limchamps coordonnait un groupe de parole à la Strada sur le thème de la colère. « De la colère, les discussions se sont orientéesvers la violence. Le racisme, l’exclusion de la part des professionnels de la sécurité et de la police font partie du quotidien des sans-abri. D’un autre côté, il ne fautpas croire qu’on est systématiquement dans des rapports de force. Il y a aussi beaucoup d’attention. On fait sortir les gens poliment, on ferme parfois les yeux sur le règlement. A monsens, l’attitude générale est plutôt à la tolérance. »

Changement de stratégie

Si les sociétés de transport public affichent aujourd’hui leur volonté d’ouvrir le dialogue avec les acteurs de l’associatif, il semble que cela n’aitpas toujours été la politique maison. La tendance il y a quelques années aurait plutôt été de chasser les SDF sans ménagement, murmure-t-on dans lesecteur sans-abri. Ni très charitable, ni très efficace.

Une analyse que ne dément pas le porte-parole de la SNCB, Louis Maraite. « Depuis les années 2000, la fréquentation des gares enregistre une augmentation quasilinéaire de 5 % par an. Bien sûr, tout ce passage, ça intéresse du monde : des publicitaires, des commerçants, des sans-abri… Il y a eu une prise deconscience qu’il fallait rendre ces lieux plus conviviaux. Rappelons aussi l’effet électrochoc de l’affaire Van Holsbeek, en 2006, en termes de sécurité. Dans un premiertemps, on a agi de façon ferme. Puis, on est passé de la répression à la réflexion. »

Même son de cloche du côté du front commun des SDF. « Avant, on était dans la confrontation. Avec le projet Hope, il y a un dialogue qui s’estcréé. Même si, bien sûr, le projet de la SNCB reste de mettre les sans-abri dehors », déclare Jean Peeters.

1. Strada :
– adresse : av. Louise, 183 à 1050 Bruxelles
– tél. : 02 552 01 78
– site : www.lstb.be
2. Cabinet de Brigitte Grouwels :
– adresse : bd Saint-Lazare, 10 à 1210 Bruxelles
– tél. : 02 517 13 33
– courriel : info@grouwels.irisnet.be
– site : www.brigittegrouwels.com
3. www.binario95.it
4. Infirmiers de rue :
– adres
se : rue d’Artois, 46 à 1000 Bruxelles
– tél. :
0477 483 150
– courriel : infos@infirmiersderue.be
– site : www.infirmiersderue.be

Sandrine Warsztacki

Sandrine Warsztacki

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